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Présidentielle au Tadjikistan : Emomalii Rahmon obtient son cinquième mandat

Les Tadjiks ont été appelés aux urnes le 11 octobre dernier. Contrairement à son voisin le Kirghizstan, le résultat de l’élection fictive au Tadjikistan était prévisible : le président sortant Emomalii Rahmon l’a emporté avec 90,92 % des voix.

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié par notre version allemande.

Comme une lettre à la poste. Selon le président de la Commission électorale centrale Bakhtijor Choudojorsda cité par le média tadjik Asia-Plus, le président sortant Emomalii Rahmon a obtenu 90,92 % des voix après un premier décompte. Le résultat final sera officiellement annoncé le 22 octobre au plus tard. Selon les chiffres officiels, 4,2 millions de personnes ont pris part aux élections, soit un taux de participation de 85,3 %.

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Il était clair à l’avance que cette élection ne se déroulerait pas de manière libre et transparente. Emomalii Rahmon est au pouvoir depuis 1992 et se vante d’être le président le plus ancien des anciennes républiques soviétiques. Aucune des élections précédentes de 1999, 2006 et 2013 n’a été identifiée comme légitime par les observateurs électoraux internationaux. Dans le même temps, compte tenu de ses 68 ans, cette élection pourrait être la dernière, faisant du mandat à venir un mandat particulièrement décisif.

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L’élection était initialement prévue pour novembre, mais elle a été avancée à octobre afin d’avoir lieu avant une éventuelle deuxième vague d’infections au Covid-19, comme l’a rapporté le média américain Eurasianet.  « La raison qui explique cette élection anticipée est que la position du pouvoir peut être consolidée avant que l’économie n’atteigne le fond. Après les élections, il pourra parler des problèmes du pays”, estime l’économiste tadjik Abdoumannon Cheraliev auprès d’Eurasianet.

Selon les prévisions de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), le Tadjikistan fait face à une baisse de 1 % de son Produit Intérieur Brut (PIB) pour la première fois en 23 ans. Cette évolution est due, entre autres, au fait que l’économie tadjike dépend largement des envois de fonds des migrants, pour la plupart travaillant en Russie. La part de ces envois de fonds étrangers représentait plus d’un tiers du PIB en 2019, selon les données de la Banque mondiale. Avec l’impossibilité pour ces migrants de travailler en Russie et donc d’envoyer de l’argent au pays, les conséquences sont dévastatrices sur la situation économique.

Une élection sans opposition

La crainte du régime quant à l’insatisfaction sociale de la population est d’autant plus grande, ce qui s’est également reflété lors de cette élection. Pour la première fois dans l’histoire du Tadjikistan indépendant, l’élection présidentielle s’est déroulée sans un représentant des partis d’opposition. Le seul parti d’opposition encore en vie, le Parti social-démocrate, a boycotté l’élection au motif qu’elle était illégitime. “Même si nous votons contre les candidats, la commission électorale écrira de toute façon ses propres chiffres”, a déclaré le président du Parti social-démocrate Rachmatillo Sojirov à Radio Ozodi, la branche tadjike du média américain Radio Free Europe.

Faromus Irgachev, un avocat de la région de Khorog, avait annoncé qu’il se présenterait à l’élection, mais il n’a pas réussi à recueillir les 260 000 signatures requises par la commission électorale pour s’y inscrire. Dans une interview à Radio Ozodi, il a dit s’être résigné. « Je n’ai pas voté non plus parce que je ne crois pas à la transparence de cette campagne politique. Ce jour-là, il est plus logique de faire son propre truc. »

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Officiellement cependant, des candidats se sont opposés au président Emomalii Rahmon. Comme le décrit le journaliste de Radio Ozodi Tochir Safarov, ces candidats étaient tous des politiciens inconnus qui « ne sont pas autorisés à poursuivre de véritables objectifs politiques ». Selon les premiers résultats, le président du Parti agraire Rustam Latifsoda a obtenu 3,03 % des voix, le président du Parti pour les réformes économiques Rustam Rahmatsoda 2,15 % des voix. Enfin, le président du Parti socialiste Abdouchalim Gafforof a obtenu 1,49 % des voix quand le président du Parti communiste Mirodchiddin Abdoulloïev en a recueilli 1,17 %. Le candidat du Parti démocrate, Saidcharfar Ysmonsoda, n’a même pas été autorisé à se présenter à l’élection.

Aucun débat ni campagne électorale

Dans l’ensemble, cependant, selon Tochir Safarov, il n’y a eu ni débat politique ni campagne électorale. « Les candidats parlent de la situation économique, mais pas de la situation politique. Ils promettent les mêmes choses : bien-être de la population, croissance économique, création d’emplois, mais ils n’ont pas de vrais programmes, pas de promesses concrètes. Leurs discours sont tous les mêmes », décrit-il. De son côté, la journaliste Humayra Bakhtiyar qualifie ce phénomène de partis d’opposition financés et dirigés par le régime de « partis de poche ». « Ce ne sont pas de véritables partis d’opposition. Ils savent que c’est un jeu et que le président gagnera l’élection”, a-t-elle expliqué.

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Sur place, les journalistes de Radio Ozodi n’ont pas pu décrire une campagne électorale en cours. Le samedi 10 octobre au soir, à la veille de l’élection, ils se sont rendus dans les bureaux des différents partis et, dans de nombreux cas, se sont retrouvés devant des portes closes. À part quelques tracts, il y avait peu de signes d’une prochaine élection présidentielle.

Contrairement aux affirmations de la commission électorale selon lesquelles « l’élection se [déroulerait] dans le cadre de la loi », les vidéos de Radio Free Europe brossent un tableau différent. L’un de ces enregistrements montre deux hommes ayant voté plus d’une fois dans un bureau de vote à Douchanbé, la capitale. Dans une autre vidéo, deux femmes de la ville de Khodjent expliquent à un correspondant de Radio Ozodi qu’elles ont également voté pour les membres de leur famille, ce qui est illégal au Tadjikistan.

Les observateurs n’ont pas encore donné leur point de vue

À cet égard, le rapport des 145 observateurs électoraux internationaux présents sera intéressant à consulter. Parmi eux figurent des représentants de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et de la Communauté d’États indépendants (CEI). Pour l’heure, un observateur de la CEI Aleksey Tchepa a affirmé que « les nouveaux électeurs reçoivent de petits cadeaux, ce qui est positif. Nous avons récemment rencontré et discuté avec nos collègues. Jusqu’à présent, aucune violation n’a été constatée. “

Du côté de l’OSCE, l’organisation n’a envoyé que 7 observateurs sur place, contre 178 pour l’élection présidentielle de 2013. Selon le politologue britannique spécialisé sur l’Asie centrale John Heatershaw, cette évolution montre qu’il n’est absolument pas prévisible qu’une élection libre ait lieu cette année.

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D’autres groupes d’opposition interdits au Tadjikistan, comme le Groupe 24 ou l’Alliance nationale, ont vivement critiqué le processus électoral : il n’y aurait pas de compétition politique et les résultats seraient connus à l’avance. L’Alliance nationale a également appelé les organisations internationales à ne pas reconnaître le résultat de l’élection.

Expansion du régime autoritaire

De son côté, même si cette élection présidentielle donne l’impression que le régime ne fera que « continuer », le militant pour les droits de l’Homme Steve Swerdlow estime que le Tadjikistan connaît un nouveau chapitre de la « catastrophe des droits de l’Homme ». Surtout lors de son dernier mandat, le président Emomalii Rahmon a multiplié les représailles et consolidé sa propre position au pouvoir.

En 2015, le président tadjik, à l’instar de l’ancien président du Kazakhstan Noursoultan Nazarbaïev, s’est décerné le titre de « Leader de la nation – le fondateur de la paix et de l’unité nationale », ce qui lui confère, ainsi qu’à sa famille, une immunité à vie, garantie par un référendum organisé en mai 2016. Également en 2015, le plus grand parti d’opposition, le Parti de la renaissance islamique du Tadjikistan (PRIT), a été classé par la Cour suprême organisation terroriste et son activité politique dans le pays a été interdite. La direction du parti a été arrêtée ou a dû fuir le pays. Emomalii Rahmon a également exercé une pression croissante sur les journalistes, comme en témoigne l’interdiction du portail d’informations Akhbor.com, qui aurait diffusé des contenus extrémistes et terroristes.

Le principal objectif des développements les plus récents est de prévenir les troubles dans le pays qui pourraient résulter de la migration de main-d’œuvre, de la pauvreté et de la corruption. « Au cours des 28 années de son règne, Emomalii Rahmon n’a pas réussi à construire un système économique fonctionnel ni un système politique stable qui se débrouillerait sans son leadership. Le bateau de sa direction politique dérive vers la cascade et ne basculera que tant que la lourde figure de Rahmon dans le bateau gardera son équilibre », résume le politologue Temur Barki à Radio Azzatyq, la branche kazakhe de Radio Free Europe.

” Le plus grand défi pour Rahmon sera le développement économique “

Dans une interview accordée à Radio Ozodi, l’ancien vice-ministre des Affaires économiques Karimdjanom Akhmedovym spécule sur le prochain mandat du président tadjik. « Le plus grand défi pour Rahmon sera le développement économique. L’achèvement du barrage de Rogun et le faible niveau de vie de la population, avec un salaire moyen de 130 dollars, sont de sérieux problèmes », note-t-il. « C’est pourquoi l’économie occupera le devant de la scène. S’il n’y a toujours pas de transferts d’argent des migrants travaillant à l’étranger, la situation sera très mauvaise. On peut s’attendre à de grands changements à cet égard, mais pas en raison de leur nature politique », poursuit-il.

Par ailleurs, le sujet de son successeur devrait également être clarifié au cours de ce cinquième mandat. Avant sa nomination renouvelée en septembre de cette année, des rumeurs circulaient selon lesquelles son fils Rustam Emomali, qui est actuellement président du Sénat et maire de Douchanbé, se présenterait à la présidence.

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Néanmoins, Rustam Emomali n’est pas le seul candidat successeur potentiel. La fille d’Emomalii Rahmon, Ozoda Rahmon, est également pressentie pour le poste. Cependant, comme la journaliste Humayra Bakhtiyar l’a affirmé dans un tweet le 5 octobre dernier : « Les résultats de l’élection présidentielle seront clairs. Que se passera-t-il dans les sept prochaines années ? Je pense que nous verrons une lutte de pouvoir entre Ozoda et Rustam. Mais Rahmon ne donnera jamais le pouvoir à une femme. »

Jana Rapp
Journaliste pour Novastan

Relu par Anne Marvau

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