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Comment les intellectuels et les fonctionnaires soviétiques ont réécrit l'histoire pour Nehru Novastan | Comment les intellectuels et les fonctionnaires soviétiques ont réécrit l’histoire pour Nehru
Nikita Khrouchtchev (à droite) lors d’une de ses visites au Tadjikistan

Comment les intellectuels et les fonctionnaires soviétiques ont réécrit l’histoire pour Nehru

Sous l’impulsion de Nikita Khrouchtchev, les intellectuels et fonctionnaires de l’Asie centrale soviétique en compagnie du leader indien Jawaharlal Nehru ont réécrit l’histoire pour mettre en avant l’unité des peuples asiatiques et africains au sein des organisations internationales.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 30 avril 2020 par le média russe spécialisé sur l’Asie centrale Fergana News.

Après la Seconde Guerre mondiale, un vent frais a soufflé sur l’Organisation des nations unies (ONU) et surtout à l’United nations educational, scientific and cultural organization (UNESCO), avec la lutte de l’Inde pour son indépendance et l’avènement de la Chine communiste. C’est aussi à cette époque, dans les années 1950, que les écrivains et universitaires de l’Asie centrale soviétique ont eu la chance unique de faire leur entrée sur la scène internationale.

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Avec leurs collègues indiens, ils ont essayé de changer la structure de l’Unesco avec un nouveau programme, où l’unité historique des peuples d’Asie et d’Afrique était au premier plan, indépendamment des frontières politiques contemporaines et des camps idéologiques. Comme le confirme l’historienne Hanna Jansen de l’Université d’Amsterdam, les intellectuels d’Asie centrale ont promu  l’avancée du programme sur l’unité des peuples d’Asie et d’Afrique. Consacrées au destin de ce projet, les recherches d’Hanna Jansen “Soviet « Afro-Asians » in UNESCO : Reorienting World History” ont été publiées en juin 2019 dans le journal scientifique Journal of World History.

Comment tout a commencé

Sous Joseph Staline (1922-1953), les républiques centrasiatiques se percevaient avant tout comme soviétiques et européennes parmi les autres États asiatiques. Elles n’ont ainsi pas été invitées à la première conférence des pays d’Asie et d’Afrique de Bandung en 1955. Mais ensuite, après le rapprochement de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) avec l’Inde de Jawaharlal Nehru (1947-1964) et l’attention grandissante de Nikita Khrouchtchev (1953-1964) envers le soft power, la situation a changé. Les représentants de l’Asie centrale et de la Transcaucasie ont représenté de manière tout à fait autonome la culture et les résultats économiques de leurs républiques sur la scène internationale. Fondé en 1956, le Comité soviétique de solidarité avec les pays d’Asie et d’Afrique, le CSSPAA, est devenu un cadre de référence pour eux.

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En plus des échanges culturels internationaux, ses membres travaillaient aussi sur un programme scientifique qui visait à étudier et à actualiser l’héritage culturel des peuples de l’Est. Le livre principal de Jawaharlal Nehru, “La découverte de l’Inde“, a été écrit dans le même objectif. Le leader indien y a proclamé que l’héritage culturel commun était un antidote aux conflits politiques et religieux, comme par exemple, entre les musulmans et les hindous. Si sous Joseph Staline, le livre de Jawaharlal Nehru a été vu comme une illustration du nationalisme bourgeois, il a été salué pendant la période du dégel pour son humanisme et a été considéré comme un modèle important pour l’ensemble des pays de l’Est. 

Jawaharlal Nehru
Jawaharlal Nehru, premier ministre indien (1947-1964)

Le CSSPAA a ensuite jeté son dévolu sur l’Unesco en critiquant son eurocentrisme, la supériorité numérique des États-membres européens et son manque d’égard envers les succès des cultures asiatiques. Ces critiques ont été prises en compte. Quand l’URSS est entrée dans l’organisation, son représentant, l’orientaliste Alexandre Guber, a été inclus dans le comité de rédaction de “L’histoire intellectuelle et scientifique de l’humanité“, une initiative du grand historien de la science chinoise Joseph Needham. Avec ses collègues, Joseph Needham a essayé de créer un nouveau type de description historique, où le rôle principal serait joué, non pas par la politique et les colonisateurs occidentaux, mais par une analyse des réussites des cultures orientales décrites sur un pied d’égalité. 

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En plus de “Lhistoire de l’humanité“, un autre travail sur un ouvrage ambitieux a débuté dans les mêmes années, sous l’égide des intellectuels indiens : “L’histoire de l’Asie“. Suivi personnellement par Jawaharlal Nehru, le comité de rédaction a accueilli de nombreux universitaires du monde entier, parmi lesquels le célèbre historien britannique Arnold Toynbee et l’ambassadeur de l’Inde en France Kavalam Madhava Panikkar. Le projet “Lhistoire de l’Asie” s’est distingué par son approche démocratique et inclusive : il a démontré que la civilisation mondiale a été fondée non pas par les États, mais par les peuples et leurs liens, les œuvres culturelles et les réussites intellectuelles indépendantes des groupes de pouvoir.  Le continent asiatique a fait office de lentille, au travers de laquelle on pouvait voir les liens et les intersections entre les tendances les plus diverses du développement culturel. 

Ghafourov et la grande stratégie des Tadjiks 

L’URSS s’est rapidement intégrée à ce programme qui réécrivait l’histoire, en la rendant plus démocratique et ouverte ainsi qu’en démentant le rôle de l’Ouest comme principal moteur de l’histoire. Ancien premier secrétaire du parti communiste du Tadjikistan, Bobojon Ghafourov est devenu le nouveau directeur de l’Institut Oriental de l’Académie des Sciences de l’URSS. Avec cette nomination, Nikita Khrouchtchev a montré au monde que les représentants des peuples orientaux de l’URSS pouvaient eux-mêmes déterminer l’agenda scientifique. En 1957, Bobojon Ghafourov est devenu le représentant du Comité soviétique pour les liens entre l’Est et l’Ouest et il s’est aussi lié d’amitié à l’Unesco avec Mirzo Toursounzoda, le représentant du Comité soviétique de solidarité entre les pays d’Asie et d’Afrique.

En outre, les recherches de l’ancien leader tadjik ont été proches des travaux de l’Unesco. Comme historien, il s’est formé dans la tradition humaniste des orientalistes prérévolutionnaires. Dans son premier livre “Histoire du peuple tadjik“, la lutte des classes, les conflits économiques et les autres obligations pour les historiens marxistes ont reçu moins d’attention que les liens culturels et le dialogue entre les soufis nomades, les poètes de cour musulmans et les marchands. De plus, depuis le début de sa carrière académique, Bobojon Ghafourov a critiqué les conceptions occidentales de l’histoire, en soulignant la nécessité d’ouvrir le monde au passé du peuple tadjik, « un peuple sans histoire » ignoré des « historiens bourgeois ». Comme Jawaharlal Nehru dans “La découverte de l’Inde”, l’historien tadjik a confirmé dans ses recherches que les peuples d’Asie centrale ont apporté leurs trésors à la richesse de la culture de l’humanité.

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Dans le milieu des années 1950 , les programmes culturels et projets de livres de l’Unesco sont devenus des ressources stratégiques pour beaucoup de politiciens. L’idéologie de l’unité des peuples d’Asie et d’Afrique a aidé le leader indien à lutter contre le conflit entre les musulmans et les hindous au sein de l’Inde indépendante. De son côté, Bobojon Ghafourov a élevé le statut du peuple tadjik qu’il a présenté, non pas comme les pauvres habitants d’une petite république montagneuse, mais comme un élément clé de l’histoire et de la culture de l’Est. Le secrétaire général soviétique Nikita Khrouchtchev a ,quant à lui, travaillé à ce que toutes les actions publiques issues de l’Asie centrale sur la scène internationale soient l’occasion de créer un rapprochement diplomatique avec les pays nouvellement indépendants d’Asie et d’Afrique. 

Bobojon Gafurov
Bobojon Ghafourov, historien et premier secrétaire du parti communiste tadjik (1946-1956)

Malgré tout, les représentants des républiques soviétiques ont tiré à eux la couverture, en remaniant les ordres du jour du CSSPAA. Hanna Jansen a retranscrit en détail les discussions lors de la rencontre du présidium de l’organisation en 1956. L’écrivain kazakh Moukhtar Aouezov y a proposé de tenir des conférences de solidarité afro-asiatique dans les capitales des républiques, mais aussi de parler davantage des républiques d’Asie centrale dans les médias de masse soviétiques. Une demande a aussi surgi concernant les liens transfrontaliers, en dépit de la peur soviétique des espions et de l’influence pernicieuse des pays bourgeois : le réalisateur géorgien Akaki Khorava a souligné l’importance du lien entre les musulmans géorgiens d’Iran, de Turquie et de Géorgie. De son côté, le président de l’Académie des Sciences turkmène Tagan Berdyev a déclaré que les Turkmènes d’Irak, d’Iran et de Turquie pourraient aider l’URSS à établir des liens solides avec les intelligentsia progressistes de ces pays. 

L’historienne souligne que pour les membres du CSSPAA, la solidarité internationale et les contacts interculturels n’étaient pas des slogans abstraits, mais un reflet de leur réelle expérience de vie. L’enfance de Bobojon Ghafourov et de Mirzo Toursounzoda s’est déroulée dans un environnement multilingue et multinational, pas encore divisé en républiques « ouzbèke » et « tadjike » distinctes. Dans la conception historique de Bobojon Ghafourov, la poésie soufie et la littérature islamique ont uni les peuples de l’Est divisés par les guerres et les politiciens. 

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Le point culminant de l’« union » de l’Unesco, du Kremlin et des élites d’Asie centrale a été la Conférence des écrivains d’Asie et d’Afrique à Tachkent en octobre 1958. Le choix de l’endroit a aussi favorisé l’intelligentsia locale, en démontrant au monde entier que la décolonisation et la modernisation étaient conciliables avec la voie socialiste de développement. Lors de l’ouverture de la conférence, le Premier secrétaire du parti communiste ouzbek Nouritdin Moukhitdinov  a appelé les écrivains à ne pas oublier les siècles d’héritage culturel et historique commun. Il ne s’agissait pas exclusivement de propagande soviétique : le leader birman U Nu, loin du communisme, est intervenu dans le sens de cette idéologie, où l’humanisme et l’héritage spirituel commun des peuples d’Asie leur permettraient, après avoir renversé le joug des colonisateurs, de ne pas plonger dans un engouement romantique pour le passé précolonial, mais de commencer une modernisation rapide. 

La fin d’un projet global 

En parallèle, le programme culturel et idéologique de Bobojon Ghafourov, Mirzo Toursounzoda et Jawaharlal Nehru a rencontré des résistances. Le Parti communiste chinois et son président Mao Zedong ont rejeté l’idée de « l’unité spirituelle des peuples d’Asie », décrite comme une couverture de l’impérialisme soviétique qui contredisait le socialisme. Les délégués africains de l’Organisation de solidarité des peuples d’Asie et d’Afrique ont également critiqué les projets culturels. Il n’était pour l’heure pas nécessaire de penser à l’humanisme et à la littérature, mais plutôt de lutter pour l’indépendance des peuples qui souffraient encore de la domination des peuples colonisateurs.

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Ce ne sont toutefois pas ces attaques politiques qui ont enterré le projet, mais l’évolution progressive du climat intellectuel de l’Unesco. La tendance globale et universaliste de “Lhistoire de l’humanité” ou de “Lhistoire de l’Asie” est passée de mode. En 1958, Bobojon Ghafourov a envoyé une série de lettres à divers départements de l’Unesco, en demandant qu’une plus grande attention soit accordée aux œuvres des écrivains contemporains des “pays de l’Est”, par exemple, Moukhtar Aouezov. L’idée d’un “Est” unique, où les Indiens sont présents avec les Kazakhs soviétiques, ne correspondait plus à la logique de la bureaucratie onusienne. L’historien a été invité à demander de l’aide aux États concernés et à leurs programmes culturels.

La science de cette époque a également développée l’idée que «l’Est» et même «l’Asie» étaient des objets trop amorphes et abstraits, et que seuls des pays et des régions spécifiques pouvaient faire l’objet de recherches. Jawaharlal Nehru a ensuite été évincé du pouvoir au sein de son parti en Inde, puis son conflit avec la Chine en 1962 et le rapprochement qui a suivi avec l’Occident ont finalement envoyé aux archives le projet d’une culture révolutionnaire d’Asie et d’Afrique. “L’histoire de l’Asie” n’a finalement jamais été publiée. Bobojon Ghafourov et les autres dirigeants d’Asie centrale n’ont pas disparu des nombreux comités soviétiques, mais ils n’ont plus cherché à mettre en œuvre des projets globaux.

Artiom Kosmarski
Journaliste pour Fergana News

Traduit du russe par Carole Kessler

Édité par Frédérique Faucher

Relu par Nathalie Boué

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