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Comment la Chine fait revivre l’art sogdien

Ancêtres géographiques des Centrasiatiques actuels, les Sogdiens ont eu une influence notable sur l’art des premiers empereurs de Chine. Les élites sogdiennes ont notamment connu leur heure de gloire peu avant le Xème siècle. Encore aujourd’hui, l’art sogdien reste vivant dans la culture chinoise.

Novastan reprend ici et traduit un article publié le 5 août 2019 par le média centrasiatique Central Asian Analytical Network.  

Alors que l’Asie centrale se réapproprie son histoire depuis la chute de l’URSS en 1991, les chercheurs s’intéressent de plus en plus aux Sogdiens, les ancêtres des Centrasiatiques qui vivaient dans la Sogdiane, entre le IIIème siècle avant Jésus-Christ et le XIème siècle de notre ère. Alors que la vie des Sogdiens en Chine est encore méconnue, l’importance politique, économique et culturelle des liens qu’ont entretenus les élites sogdiennes avec la Chine l’est davantage. Avant l’invasion arabe du VIIème siècle, la réputation des marchands sogdiens, livrant des produits de luxe chinois en Iran, aux tribus turques et bien d’autres, n’était plus à faire.

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Selon l’historien Richard Foltz, les Sogdiens se regroupaient dans des quartiers au sein de villes chinoises et bénéficiaient du soutien des dirigeants chinois. Leur grande richesse leur permettait de mener un train de vie fastueux, tant en Chine qu’en Sogdiane, les frontières de cette dernière étant peu ou prou celle de l’Asie centrale actuelle. Outre leurs talents commerciaux, ils étaient également appréciés pour leur musique, leur danse et leur art.

Jin Xu, professeur au Vassar College de New York, étudie l’art sogdien en Chine depuis des années. Interviewé par le Central Asian Analytical Network, il met en lumière l’importance de cette page de l’histoire. « Au cours de mes études, il y a près de vingt ans, je me suis passionné pour l’art sogdien. Les archéologues chinois n’avaient alors découvert que quelques sarcophages, sépultures en pierre et meubles funéraires ayant appartenu à des immigrants sogdiens de Chine septentrionale au VIème siècle de notre ère », décrit le chercheur.  

« Ces merveilles étaient accompagnées d’épitaphes concernant la vie de leurs propriétaires, leur origine, les raisons de leur immigration et leurs hauts faits. Ces trouvailles ont marqué le début de l’intérêt de l’art sogdien pour la culture chinoise et ma découverte », ajoute Jin Xu.

Sur les traces de l’art sogdien en Chine

Plusieurs raisons expliquent l’arrivée des Sogdiens en Chine. Le commerce, bien entendu, mais pas seulement. Les moines sogdiens ont par exemple été parmi les premiers missionnaires bouddhistes à diffuser les enseignements du Bouddha dans l’Empire du milieu. Dès la seconde partie du VIème siècle, les dirigeants chinois ont commencé à se reposer de plus en plus sur l’élite sogdienne pour résoudre les problèmes diplomatiques, commerciaux, militaires et même culturels, ce qui a incité de nombreux Sogdiens à migrer d’Asie centrale et des régions frontalières de la Chine vers les centres politiques chinois tels que Luoyang, Chang’an, et Ye.

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Au VIIème siècle, après la victoire empereurs Tang sur le Khaganat turc dans les prairies mogholes, les élites sogdiennes, auparavant employées par les Turcs, changent de loyauté et s’installent en Chine, accompagnées de familles de paysans, d’artistes, de danseurs et de serviteurs.

L’art sogdien en Chine touche presque toutes les grandes catégories d’art de la Chine médiévale (220 à 906 de notre ère), depuis l’art textile jusqu’à la sculpture sur pierre et jade, en passant par l’architecture, la peinture, la danse, la musique, les spectacles.

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Bol en céramique sur lequel sont représentés des musiciens et des danseurs sogdiens. VIème siècle après J.-C. Anyang, province du Henan.

Le rôle des artistes sogdiens a été prépondérant dans l’art impérial chinois, auparavant centré uniquement sur les motifs chinois. À la fin du VIème siècle, les Sogdiens diversifiaient l’art impérial chinois et le rendaient cosmopolite. La richesse de l’art chinois est due à la variété de ses motifs, issus de styles et de techniques étrangères absorbées tout au long. de son histoire. L’art sogdien en Chine est l’un des exemples les plus représentatifs de cette dynamique, car il réunit un large éventail de traditions artistiques de toute les routes de la Soie. Plus important encore, il a largement contribué à la naissance de l’art des dynasties Sui et Tang (581 à 907) période considérée comme l’âge d’or de la civilisation chinoise.

L’un des illustres représentants sogdiens de cette période est un immigrant de troisième génération nommé He Chou (environ 543 à 622). Nommé à la tête de l’atelier impérial, il en a modifié l’art en utilisant sa connaissance approfondie des traditions artistiques chinoises et sogdiennes.

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Le tissu à motifs de chasse au lion est attribué à He Chou (environ 543 à 622 après J.-C.). Temple Horyu-Ji. Nara, Japon.

À proprement parler, le terme d’ « art sogdien en Chine » fait référence à l’art et à l’architecture des artistes et artisans sogdiens qui, entre le VIème et le Xème siècle, vivaient sur les territoires des dynasties chinoises. Toutefois, nombre d’artistes sogdiens et leurs familles vivaient en Chine depuis des générations et travaillaient souvent aux côtés d’artistes chinois. Il est de ce fait plus précis d’employer le terme d’ « art sino-sogdien ».

L’art sogdien a notamment eu une influence significative dans le domaine de la peinture. Un artiste sogdien nommé Cao Zhongda a créé un style unique ou une école baptisée en son honneur. Ce « style familial de Cao » s’est finalement avéré être l’un des plus célèbres de l’histoire de la peinture chinoise.

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Cette bienveillance à l’égard de l’art sogdien concernait les élites, car pour la plupart des Chinois, cet art était empreint d’étrangeté, d’exotisme et de mystère. La preuve de ce sentiment incarnée par les représentations caricaturales des Sogdiens et de leurs objets créés par des artistes chinois aux VIème et VIIème siècles. Il est probable qu’une grande partie de l’art sogdien, en particulier les artefacts associés aux croyances religieuses, a été produite exclusivement pour les immigrants sogdiens et non pour le public chinois.

L’influence de la religion

L’émergence de l’art sogdien en Chine est étroitement liée au bouddhisme pratiqué par de nombreux immigrants sogdiens. Ceux-ci commandèrent la construction de chapelles et de statues de grottes bouddhistes et incluaient souvent des motifs sassanides et centrasiatiques reflétant l’identité de leurs commanditaires. La professeure Annette Juliano a examiné les nombreux éléments bouddhistes présents sur les œuvres d’art sogdiennes réalisées en Chine, non seulement dans les images, mais aussi dans les représentations du paysage et de l’architecture.

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Banquet au paradis, selon le modèle bouddhiste. Sarcophage de Yu Hong. 592 après J.-C. Taiyuan, province du Shanxi.

« Cao Zhongda était surtout célèbre pour ses peintures bouddhistes. Comme le montrent mes recherches, le sarcophage de Wirkak, chef de la communauté sogdienne, montre la biographie de son défunt propriétaire dans le style de la vie illustrée du prince Siddhartha, devenu plus tard un Bouddha », explique-t-elle.

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Les artistes sogdiens en Chine connaissaient bien les traditions artistiques sogdiennes et chinoises. Il n’est donc pas surprenant qu’ils aient réussi à allier les deux styles pour en créer un complètement neuf et innovant. Ainsi, l’iconographie zoroastrienne, qui apparaît sur les artefacts créés par les Sogdiens vivant en Chine, est très différente de l’iconographie observée en Asie centrale et en Perse.

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L’ascension au ciel est par exemple rare dans l’art zoroastrien orthodoxe, mais est souvent représentée sur les sarcophages des immigrants sogdiens en Chine. Elle est même si détaillée qu’elle décompose l’ascension en étapes, depuis les funérailles et le passage du pont séparant la vie et la mort jusqu’au jugement de l’âme et l’éventuelle arrivée au paradis. De telles représentations de l’au-delà reflètent l’influence de la tradition de l’art des tombes en Chine, qui remonte à l’époque des célèbres soldats en terre cuite du premier empereur de Chine (259-210 av. J.-C.).

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Ascension au ciel. Sarcophage De Wirkak. 580 après J.-C. Xi’an, province du Shaanxi.

Lorsque l’islam a commencé à dominer en Sogdiane et que la révolte d’An Lushan (755-763) a provoqué l’effondrement de la dynastie Tang, l’art sogdien s’est développé de manière très différente en Chine et en Asie centrale, où il a été absorbé par la culture visuelle islamique émergente à cette époque.

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En Chine, après le soulèvement du général chinois d’origine turco-sogdienne An Lushan, les dirigeants et les élites deviennent hostiles aux éléments étrangers, notamment sogdiens, dans l’art et la culture chinois. L’art sogdien perd la popularité et le prestige dont il jouissait pour progressivement apparaître comme honteux et décadent. Les artistes chinois et sogdiens tentent alors de se débarrasser des signes d’influence extérieure dans leurs œuvres.

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Mi Fu (1051-1107), « Montagnes et pins au printemps », Musée national du palais, Taipei.

Dès le XIème siècle, si de nombreux Sogdiens vivaient encore en Chine, on n’observe quasiment plus de distinctions entre leur art et celui des Chinois de souche. Mi Fu, l’un des calligraphes et artistes les plus célèbres de l’histoire de la Chine, qui a vécu au XIème siècle, était probablement d’origine sogdienne. Pourtant, son art n’est en rien comparable à l’art sogdien des premières périodes.

L’art sogdien et la Chine moderne

L’influence de l’art sogdien sur la culture chinoise moderne demeure significative. Elle se ressent fortement tant dans la recherche universitaire que dans la culture populaire. Dans les milieux scientifiques, l’art sogdien est étudié dans différents domaines : les historiens contemporains les plus célèbres lui ont dédié de nombreux articles et ouvrages.

L’art sogdien est également présent dans la culture populaire : expositions d’art, livres, drames télévisés et même parcs à thèmes. En juin 2019, les réseaux sociaux chinois n’ont eu d’yeux que pour un drame historique intitulée Le jour le plus long à Chang’An, sorte de série policière qui dépeint des péripéties dans la capitale de la dynastie Tang. On peut y rencontrer de nombreux immigrants sogdiens et leur art.

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Reconstitution de vêtements sogdiens dans la série télévisée « La plus longue journée à Chang’an » (2019).

De nos jours, beaucoup de musées du nord et du nord-ouest de la Chine abritent des sarcophages et d’autres œuvres d’art sogdiens : le musée du Shaanxi (Xi’an, province du Shaanxi), le musée municipal de Xi’an (province du Shaanxi) et le musée du Shanxi (province du Shanxi).

Central Asian Analytical Network

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

Édité par Christine Wystup

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