Prisonniers de guerre au Turkestan, des milliers de Hongrois ont décidé de s’engager dans l’Armée rouge afin d’échapper à la misère. Entre nécessité de survivre, espoir de retour et convictions révolutionnaires, ils ont contribué à l’établissement du pouvoir soviétique en Asie centrale.
Lors des premières années du soviétisme, le Turkestan est devenu l’un des fronts de la guerre civile qui s’éternisait le plus. Les internationalistes de l’armée rouge ont joué un rôle particulier dans ce drame ; il s’agissait d’anciens prisonniers de guerre s’étant retrouvés au Turkestan au croisement de l’effondrement des empires, des conflits armés et des secousses révolutionnaires.
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Une ressource précieuse
Lors de la Première Guerre mondiale, le Turkestan a accueilli 200 000 (d’autres estimations de 90 000 et 150 000 existent aussi) prisonniers de guerre d’Europe centrale. Il s’agissait principalement d’Allemands, de Hongrois, de Tchèques, de Ruthènes et de Slovaques.
En ce qui concerne les Turcs, les historiens ne sont pas tous d’accord. La majorité des spécialistes suppose que les anciens militaires de l’armée ottomane ont été envoyés partout, sauf en Asie centrale, car ils auraient pu y attirer une sympathie malvenue auprès des sociétés musulmanes. En même temps, selon les observations de l’époque, des officiers turcs prisonniers ont été vus au Turkestan. Ils étaient particulièrement nombreux à Boukhara, où ils se sont joints à Enver Pacha. Cependant, dans ce cas précis, il ne peut pas s’agir d’anciens prisonniers, mais de ceux qui ont rejoint l’Asie centrale volontairement après 1918.
Comme le montrent les chercheurs contemporains, la distribution des prisonniers de guerre sur le territoire russe a été organisée par nationalité. C’est pour cette raison qu’en Sibérie, au Turkestan et en Extrême-Orient, la plupart des prisonniers étaient Allemands, Autrichiens et Hongrois, car ils étaient les moins fiables comparés aux Slaves et aux Roumains.
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Les plus grands camps de prisonniers se situaient le long de la route entre Tachkent et Orenbourg, à Ferghana, Kokand, Khoudjand, Prjevalsk (aujourd’hui Karakol) et Semipalatinsk (aujourd’hui Semeï). Des représentants de différentes nationalités y étaient retenus, un tiers était hongrois. En tout, le kraï comptait 37 camps, tandis qu’il y en avait environ 400 dans toute la Russie.
La vie dans les camps
Bien que les prisonniers soient envoyés au Turkestan à cause de l’éloignement de la région et la difficulté de s’enfuir, certains Allemands et Autrichiens ont réussi à partir pour l’Iran et l’Afghanistan. Les fuyards rattrapés étaient envoyés à Fort-Aleksandrovski (sur la presqu’île de Manguychlak) et à Goulcha (dans la région d’Och de l’oblast de Ferghana), où il était impossible de se cacher.
À partir de 1915, les soldats non gradés étaient envoyés aux travaux forcés sur les chemins de fer, dans les mines et dans les champs de coton. Les prisonniers polonais, tchèques et hongrois ont pris part, par exemple, à la construction de la cathédrale catholique de Tachkent. Cependant, à cause des sous-effectifs, le régime strict des camps de prisonniers n’a duré que quelques mois ; ensuite, les Autrichiens et Allemands qui y travaillaient ont retrouvé la liberté de mouvement et la possibilité de communiquer avec les habitants locaux et la diaspora russe.
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Les conditions d’emprisonnement dans les camps empiraient continuellement et, après la révolution de février 1917, elles étaient devenues si difficiles que leurs occupants ont commencé à mourir massivement de malnutrition et de maladies. Dans son livre Mission à Tachkent, le correspondant du renseignement britannique au Turkestan, Frederick Bailey, écrit :
« L’une des raisons de l’envoi d’une telle quantité de prisonniers de guerre au Turkestan était sans aucun doute que le lieu était lointain et qu’il était difficile de s’enfuir ; mais, bien sûr, on avait pris en compte également la quantité de nourriture et son prix accessible. Malgré cela, les rations des prisonniers étaient si maigres qu’ils attrapaient des maladies infectieuses. En même temps, le service médical était si insuffisant et inefficace que des milliers de personnes sont mortes. »
Une liberté sans ressources
La révolution d’Octobre a radicalement changé le statut de cette ressource de combattants. Peu enclins à poursuivre la Première Guerre mondiale, les bolchéviques ont immédiatement cherché à conclure la paix avec l’Allemagne et ses alliés, mais avant même qu’elle ne soit signée début mars 1918, tous les prisonniers avaient bénéficié de l’amnistie. Cependant, avec le début de la guerre civile – beaucoup considèrent que les premiers coups de feu en ont été tirés par ces mêmes anciens combattants de l’armée austro-hongroise (plus précisément les soldats du corps tchécoslovaque) – le pouvoir soviétique ne s’est pas hâté de les rapatrier.

Dans les faits, l’amnistie ne signifiait que la fermeture des camps et l’arrêt de la distribution de nourriture. Les prisonniers se sont retrouvés livrés à eux-mêmes, ce qui n’a fait qu’augmenter la mortalité. Selon les estimations de Frederick Bailey, « environ 40 000 ou 50 000 personnes » sont mortes. Nombre d’entre eux gagnaient leur vie en jouant dans des orchestres (ce détail est noté par de nombreux observateurs), en travaillant comme serviteurs ou en mendiant.
Rejoindre l’armée rouge
De leur côté, les bolchéviques accomplissaient un travail idéologique systématique auprès des prisonniers, déjà auparavant, dans la clandestinité. Au début, il s’était créé dans les camps différentes organisations révolutionnaires et des cellules communistes. Plus tard, elles se sont chargées d’engager plus de monde dans les rangs internationalistes de l’armée rouge. Voici ce qu’écrivait par exemple sur le sujet Franz Winter, un ancien soldat de l’armée prussienne, devenu communiste et combattant de la garde rouge :
« Un jour, au début de l’année 1918, trois soldats sont arrivés au camp [de Samarcande] depuis le front et nous ont expliqué la situation du pays. Ils se sont mis à nous encourager à nous engager dans la garde rouge et à nous battre pour la révolution. 26 personnes, dont j’ai fait partie, ont exprimé leur accord. »

La majorité des anciens soldats ennemis, et pratiquement tous les Polonais et les Allemands, ont décidé de rentrer chez eux. Selon certaines données, le nombre de prisonniers de guerre en Asie centrale au printemps 1918 avait baissé à environ 32 000 personnes, dont environ 12 000 venaient de Hongrie. Étant donné l’isolement politique de la région et le début du mouvement basmatchi, cette population est devenue la ressource principale pour former l’armée rouge au Turkestan.
Concrètement, pour les prisonniers restés en terre étrangère sans moyens de se nourrir, entrer dans l’armée rouge était le seul moyen de survivre. Ils comptaient revenir chez eux plus tard : les bolchéviques avaient promis de les rapatrier après la consolidation de leur pouvoir. Ce processus a touché presque toutes les régions de l’ancien empire, mais il était particulièrement massif au Turkestan par rapport aux formations militaires globales : lors de la première partie de la guerre civile, environ la moitié de l’armée rouge au Turkestan était constituée d’anciens prisonniers de guerre, principalement des Hongrois.
Entre deux feux
Certains officiers restés en liberté ont essayé de lutter contre le recrutement de ces soldats. Frederick Bailey écrit que le lieutenant Zimmerman avait émis un appel interdisant aux Allemands d’entrer au service de l’armée rouge, les menaçant de poursuites dans leur pays s’ils allaient à l’encontre de ses ordres.
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Le refus de servir les bolchéviques a obligé les Allemands et les Autrichiens à se cacher de la Commission extraordinaire de toutes les Russies pour la lutte contre la contrebande et le sabotage. Nombre d’entre eux, basculant dans l’illégalité, sont morts de faim et du typhus. Une partie des prisonniers a même rejoint l’ennemi du pouvoir soviétique : par exemple, des Allemands et des Autrichiens ont servi Ergach-kourbachi, et la plupart des Roumains ont fui vers Kokand sous la protection de Madamin-bek. Plus tard, ils ont essayé de se rendre dans l’émirat de Boukhara, mais ils ont été capturés et mobilisés par l’armée rouge pour travailler à l’arrière.
Survivre avant tout
Les historiens soviétiques exagèrent souvent le niveau d’implication idéologique des combattants internationalistes. Il est tout à fait évident que les anciens prisonniers de guerre étaient guidés en premier lieu par le désir de survivre et de rentrer chez eux, et le reste ne dépendait que des circonstances. « Ces gens voulaient en effet rentrer chez eux, bien que la propagande ait fait de certains d’entre eux des communistes convaincus », précise Frederick Bailey.
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L’histoire des garnisons du Pamir est un bon exemple de ce manque d’idéologie. Lorsque les bolchéviques ont occupé le poste frontière en 1918, après la fuite des officiers blancs vers les Indes britanniques, deux prisonniers autrichiens y ont été nommés commandants. Cependant, un an plus tard, lorsque le pouvoir au Pamir a été récupéré par l’armée paysanne de Monstrov alliée aux basmatchis de Madamin-bek, 70 des 120 combattants de la nouvelle garnison du Pamir étaient eux aussi d’anciens prisonniers de guerre : des Hongrois, des Tchèques, des Turcs et des Allemands.
Vivre après les camps
Mais la plupart des grandes villes où se concentraient les Allemands et les Autrichiens et où il était le plus facile de les recruter étaient sous le contrôle des bolchéviques dès les premiers jours de la révolution, et c’est ainsi que les Soviétiques ont pu exploiter au maximum la situation de ces gens. Frederick Bailey écrit, par exemple, à propos d’Andijan à l’été 1918 :
« La ville était pleine de prisonniers de guerre autrichiens libérés. Des orchestres de prisonniers jouaient dans les tchaïkhanas et les restaurants, et tout le personnel de service de notre hôtel était autrichien. L’uniforme militaire austro-hongrois, que j’ai par la suite porté moi-même très longtemps, était partout. »

Plus tard, arrivé à Tachkent, il partage ses impressions :
« Beaucoup d’anciens prisonniers de guerre ont trouvé du travail en tant qu’ouvriers agricoles chez les propriétaires locaux, Russes ou Sartes. Parfois, il semblait que tous les prisonniers tchèques étaient musiciens, si bien que des orchestres tchèques jouaient dans tous les cafés, comme on pouvait le voir à Andijan. Mais où avaient-ils trouvé leurs instruments ? Cela restait une énigme. On voyait également dans les rues des prisonniers de guerre demandant l’aumône. »
Recruter et convaincre
Le résident anglais, se référant aux paroles d’un officier danois rencontré à Tachkent, assure que les autorités de l’Union soviétique avaient interdit à un moment donné de prendre au service militaire d’anciens prisonniers de guerre et avaient même ordonné de congédier ceux qui avaient été incorporés auparavant. Cependant, le gouvernement du Turkestan a refusé d’obéir à ces ordres. La question de savoir si ce processus de recrutement d’étrangers dans l’armée rouge allait bon train, même en Russie, est assez débattue. On considère que lors de la guerre civile, 200 000 à 300 000 internationalistes, dont 60 000 Hongrois, se sont battus du côté des bolchéviques.
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Les soldats et officiers ayant l’expérience du combat n’étaient pas les seuls à être recrutés : des coolies mercenaires chinois l’étaient aussi. On sait qu’ils ont pris part aux combats dans l’Oural contre Koltchak, près de Tsaritsyne contre Krasnov et Denikine, et même près d’Arkhangelsk contre les forces anglo-américaines et la garde blanche locale. Des publications soviétiques en langues étrangères ont activement pris part à cette mobilisation. Fin 1917, rien qu’à Petrograd, sept journaux paraissaient à destination des combattants internationalistes : deux en allemand, deux en polonais, deux en roumain et un en hongrois.
Ce dernier s’appelait Révolution (Forradalom). Il était édité sous la direction du communiste hongrois Karoly Ligeti et était distribué dans les camps de prisonniers. En mai 1918, tout de suite après la création de l’Armée rouge, le président du Conseil des commissaires du peuple de la Russie soviétique, Vladimir Lénine, a rencontré personnellement les représentants du mouvement communiste hongrois : Béla Kun, Tibor Szamueli et Géza Faragó. Ce sont eux qui ont joué un rôle déterminant dans la propagande auprès des prisonniers hongrois et le choix de beaucoup d’entre eux de rejoindre l’Armée rouge.
Les internationalistes au travail
Dans les rapports des émissaires britanniques au Turkestan, les anciens militaires d’Europe centrale étaient immanquablement désignés comme les éléments les plus dangereux. Contrairement aux basmatchis, dont les tactiques se rapprochaient de la guérilla, ils avaient des connaissances militaires européennes en matière d’organisation et de technique, de l’expérience dans l’artillerie et le génie militaire. Leur passage du côté de l’armée rouge ou des insurgés locaux, tournés vers la Turquie (et à travers elle, vers l’Allemagne), renforçait sérieusement les rivaux des Britanniques aux frontières de la Perse et de l’Inde, qui faisaient partie de la sphère d’influence exclusive de Londres.

Et en effet, les forces britanniques ont bientôt eu à croiser le fer avec les anciens soldats d’Europe centrale, se battant désormais sous le drapeau communiste. Cela s’est déroulé sur le front transcaspien, justement au moment où Frederick Bailey est arrivé à Tachkent. Mais c’était loin d’être la première utilisation de combattants internationalistes de la part des bolchéviques du Turkestan. Auparavant, ils avaient déjà pris part à la déroute de l’autonomie de Kokand, accompagnée d’atrocités commises sur la population locale, ainsi qu’à la marche vers Samarcande du président du Commissariat du peuple au Turkestan, Fiodor Kolesov, alors que la ville appartenait à l’émir de Boukhara.
Lorsqu’en janvier 1918, le commissaire militaire du Turkestan, Konstantin Osipov, a envoyé 11 convois militaires à Kokand pour chasser les autonomistes, de nombreux soldats à l’uniforme autrichien voyageaient dans les mêmes wagons que des ouvriers tachkentois armés à la hâte. L’ennemi ne leur a pas posé de complication particulière : la ville a été prise facilement et soumise à un pillage, surtout de la part d’Arméniens locaux qui avaient rejoint l’Armée rouge.
La campagne de Samarcande
Pour ce qui est de la marche sur Samarcande, comme l’écrivait dans ses mémoires le commandant militaire soviétique Ivan Kouts, les Hongrois y ont pris part principalement en tant que porteurs, mitrailleurs et occasionnellement espions :
« À Samarcande, les jours de marché, les espions pouvaient facilement passer pour des habitants des kichlaks se rendant à la ville pour des achats. La population locale du Turkestan n’avait pas de documents d’identité. Les Hongrois basanés et moustachus ne se distinguaient presque pas des Ouzbeks. »

La campagne de Kolesov, comme on le sait, s’est soldée par un échec : le gouvernement tachkentois a surévalué l’élan prolétaire des sujets de l’émir, et la population locale a opposé une vive résistance aux bolchéviques. Finalement, l’armée rouge a à peine réussi à quitter Samarcande, et les « Magyars rouges » expérimentés ont été utiles dans cette situation. Kouts renvoie aux qualités militaires des soldats hongrois dans les termes les plus élogieux :
« Mészáros [un sous-officier de l’armée austro-hongroise] tirait de façon virtuose. Un autre tirait du côté gauche, de façon tout aussi sûre. Ces tirs croisés soutenus de deux mitrailleurs ont arrêté l’ennemi. Il semblait que l’affaire était dans le sac. Mais des derviches et des mollahs ont surgi au-devant. Leurs cris, promettant le paradis à ceux tombés au combat et un châtiment cruel aux veules, faisaient effet. L’avalanche ennemie se dirigeait de nouveau vers nous. Mészáros, fidèle à son principe de viser la tête, tira une rafale sur ces religieux. »
Des combats sur tous les fronts
Dans les années 1918-1919, les internationalistes étaient mobilisés sur tous les fronts dans le périmètre entourant la République du Turkestan, comme du côté d’Aktioubé, où ils durent repousser l’offensive de l’ataman d’Orenbourg, Alexandre Doutov, ou à Semiretchié, où les Cosaques avaient provoqué un soulèvement, ou encore dans la vallée de Ferghana, soumise à une révolte des paysans et des basmatchis, et enfin en Transcaspienne, d’où les forces du gouvernement des menchéviques de Fountikov et les Anglais (du Penjab) essayaient de s’introduire du côté de l’Amou-Darya.
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En juillet 1918, ce sont les Hongrois qui constituaient l’ossature des forces du commissaire Andreï Frolov, arrivé à Achgabat pour rétablir l’ordre. Les bolchéviques y furent vaincus et leur commandant exécuté par les ouvriers locaux. Plus tard, les internationalistes ont pris part à toutes les batailles majeures du front transcaspien : à l’attaque ratée de Merv en août 1918 et à la défaite des bolchéviques près de la station Douchak deux mois plus tard. Le général blanc Boris Litvinov, qui commandait la division de la Transcaspienne, attribue une caractéristique nationale aux forces ennemies dans ses mémoires :
« Le front blanc de la Transcaspienne s’est organisé par lui-même dès le début de l’année 1918. D’une façon ou d’une autre, [le front] a arraché de ses propres forces aux bolchéviques toute la région transcaspienne et l’a conservé toute l’année 1918, portant un coup dur aux germano-hongro-bolchéviques. »
D’une armée à l’autre
L’un des Hongrois qui s’est battu dans les déserts et les steppes du Turkestan pour le camp soviétique était Sándor Sziklai, une personnalité connue du mouvement communiste. En 1918, cet ancien fermier membre de l’armée austro-hongroise a créé l’unité « Communard de Samara » dans la région de la Volga, avec laquelle il a combattu dans l’Oural et près d’Orenbourg, puis en Asie centrale. En Transcaspienne, Sándor Sziklai a été gravement blessé. Il prend ensuite part à la révolution hongroise, travaille au Komintern et part participer à la guerre civile espagnole. En 1956, il est tué par des opposants aux communistes lors de l’insurrection hongroise.

Pendant la Première Guerre mondiale, le soldat autrichien Ernest Koujello a déserté pour se rallier aux Russes. Plus tard, lorsque la guerre civile éclate à Orenbourg, il y est nommé commandant de la région fortifiée d’Iletsk, qui correspond aujourd’hui à Aktioubé. Arrivé en Asie centrale, il fit une carrière militaire brillante dans la république du Turkestan. Koujello a occupé alternativement les postes de commandant des forces d’Andijan, dirigeant de la division distincte de Ferghana, commandant de la brigade de cavalerie des internationalistes, commandant du groupe des forces de l’armée rouge de Katta-Kourgan. Il s’est battu contre les basmatchis jusqu’en 1924, ce pour quoi il a été récompensé deux fois de l’ordre du Drapeau rouge.
Des combats idéologiques ?
Cependant, les combattants idéologiques comme Sziklai et Koujello ne représentaient qu’une minorité parmi les internationalistes. Malgré leur meilleure préparation militaire par rapport aux autres divisions de l’armée rouge, les anciens prisonniers de guerre ne se distinguaient pas par des qualités psychologiques supérieures et cédaient souvent à la faiblesse si l’ennemi se montrait tenace.
Ainsi, après les défaites de la première moitié de 1919 sur le front d’Aktioubé, les membres étrangers de l’Armée rouge sous les ordres de Gueorguy Kolouzaïev ont refusé de combattre et ont commencé à demander à être rapatriés. Les Anglais ont immédiatement utilisé cette opportunité de fomenter une révolte dans ces divisions. Les bolchéviques ont donc désarmé les internationalistes avec beaucoup de difficultés et, après la réunion du Turkestan à la Russie, ont renvoyé ceux qui le souhaitaient chez eux.
Le façonnement idéologique des étrangers ne s’arrêtait cependant pas même pendant la bataille. Comme le rapportait à Tachkent un commissaire politique du front transcaspien fin 1919 :
« Le travail politique se porte bien. On dispense des cours en allemand et en hongrois… Le régiment compte 2 000 internationalistes, dont 1 400 sont entrés au parti. »
Défendre le pouvoir soviétique
En 1920, tous les « Magyars rouges » et les autres membres de l’armée rouge étrangers avaient été intégrés dans deux régiments internationalistes du Turkestan, qui comptaient environ 1 000 combattants chacun. Ils combattaient en Transcaspienne contre les partisans de Denikine et contre les basmatchis dans toute la région. Les Hongrois prenaient aussi part aux actions punitives, permettant d’étouffer les insurrections, dont celle de Tachkent en 1919, soulevée par Osipov. Les insurgés avaient réussi à occuper les casernes de l’armée, mais, en essayant de prendre la forteresse de la ville, ils se sont heurtés à la résistance des internationalistes. Selon les mots de Bailey :
« La forteresse de Tachkent était occupée par d’anciens prisonniers de guerre hongrois libérés, qui étaient passés au service de l’armée rouge. Ils étaient restés loyaux aux bolchéviques, et un duel d’artillerie a eu lieu entre la forteresse et les casernes du deuxième régiment. La résistance de ces Hongrois dans la forteresse s’est avérée être la raison principale de l’échec du soulèvement d’Osipov. »
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Les combattants commandés par le Hongrois Iosif Nemeș se sont particulièrement distingués au combat contre les basmatchis. Son unité a été décorée de l’ordre du Drapeau rouge « pour son excellence dans les combats contre les ennemis de la patrie socialiste près de la ville de Tchoust, près du kichlak de Pap, dans le kichlak d’Arkham et à Marguilan ». Tout le 1er régiment internationaliste du Turkestan a plus tard été décoré d’une façon analogue.
Former de nouvelles unités
Les dispositions suivantes ont été envoyées au printemps 1920 du Conseil militaire révolutionnaire du Turkestan au front de Semirétchié :
« Le commissaire militaire régional doit former, avec les anciens prisonniers de guerre allemands et hongrois se trouvant dans les délimitations de la région de Sémirétchié, une unité de 125 cavaliers et 375 fantassins de l’armée rouge ; ce sera une unité spéciale sous l’autorité des internationalistes du Conseil militaire révolutionnaire du front du Turkestan. Tous les internationalistes se trouvant en garnison doivent être réaffectés depuis leurs divisions et constituer le noyau principal de l’unité en formation. »
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Comme le montrent les documents soviétiques de cette époque, la création de cette unité est une réponse à l’appel du groupe hongrois du parti communiste russe de Semipalatinsk aux anciens prisonniers de guerre :
« Camarades, frères travailleurs ! En Hongrie, les suppôts de la bourgeoisie et les généraux couverts d’or anéantissent nos frères travailleurs par milliers. Des torrents de sang ouvrier se déversent en Hongrie. Nous devons mettre fin à ce bain de sang… Que tous ceux qui chérissent la révolution prennent les armes ! Entrez dans l’armée rouge, qui apporte victoire et liberté au prolétariat mondial. »

La traditionnelle déchirure de la propagande bolchévique est tout à fait compréhensible dans ce cas-ci : en Hongrie, les communistes ont subi une défaite de la part des interventionnistes roumains ayant laissé le pouvoir au régent Miklós Horthy. Cependant, en Russie, la situation a pris la tournure inverse : l’armée rouge a détruit toutes les tentatives de renverser le pouvoir soviétique, à la fois de la part de la contre-révolution intérieure et des acteurs extérieurs, bien que le rôle de ces derniers ne soit invariablement exagéré dans l’historiographie russe.
Après les combats
La participation des internationalistes à la guerre civile ne retient pas toute l’attention des historiens. Sans prendre en considération la Russie entière, mais seulement le Turkestan, on peut affirmer avec certitude que ce sont ces prisonniers de guerre qui ont assuré la survie des autorités soviétiques dans la période qui lui a été la plus difficile.
Alors que les bolchéviques locaux, coupés de la Russie, n’étaient pas soutenus par la population musulmane, ils ont dû affronter les basmatchis, la garde blanche, les ennemis de Khiva et Boukhara. Les « Magyars rouges » et leurs semblables sont alors devenus les sauveurs de la « patrie socialiste », souvent contre leur propre volonté.
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Après la fin de la phase initiale de combats en 1922-1923, les divisions internationalistes ont été dissoutes ; nombre de combattants sont rentrés chez eux, mais quelques-uns ont préféré rester et obtenir la citoyenneté soviétique. Au cimetière de Botkine à Tachkent, dans les cimetières de Kokand, Samarcande et d’autres villes, se trouvent des tombes d’anciens soldats austro-hongrois, dont celles de participants à la guerre civile.
Personne n’a jamais cherché à savoir combien d’entre eux avaient été enterrés au Turkestan. Le sphinx qui veille sur les tombes hongroises de la capitale ouzbèke semble regarder devant lui avec une indifférence absolue.
Piotr Bologov
Journaliste pour Fergana News
Traduit du russe par Paulinon Vanackère
Édité par Anaïs Marayphonh
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Comment les Hongrois ont participé à la soviétisation de l’Asie centrale