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Pourquoi Goulnara Karimova n’aurait jamais pu devenir présidente : comment se transmet le pouvoir en Ouzbékistan ? Novastan | Pourquoi Goulnara Karimova n’aurait jamais pu devenir présidente : comment se transmet le pouvoir en Ouzbékistan ?
Goulnara Karimova Ouzbékistan

Pourquoi Goulnara Karimova n’aurait jamais pu devenir présidente : comment se transmet le pouvoir en Ouzbékistan ?

La fille de l’ancien président ouzbek, Goulnara Karimova, purge actuellement une peine de prison pour corruption. Autrefois la seconde figure médiatique du pays pendant le règne de son père, elle n’a pourtant jamais été destinée à reprendre la tête du pays.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 10 septembre 2020 par le média ouzbek Hook. 

Le politologue Raphaël Satarov revient sur la manière dont le pouvoir se transmet dans les Etats post-soviétiques, et la raison pour laquelle l’Ouzbékistan n’est pas dirigé par une dynastie. Le terme googoocha fait référence au nom de scène de la fille aînée de l’ancien dirigeant ouzbek Islam Karimov (1989-2016), Goulnara Karimova. Elle a sorti un album sous ce pseudonyme et a même enregistré un titre avec Gérard Depardieu.

Les « googoochas » du bloc socialiste dans la période post-soviétique

L’autoritarisme néo-féodal de l’Ouzbékistan, rappelant le populisme latino-américain avec le principe d’une autorité politique exercée d’une main de fer, n’implique pas la mise en place d’une succession de type dynastique.

Il faut déjà noter que le principe d’une « googoocha » n’est pas propre à l’Ouzbékistan, et s’est déjà retrouvé dans certains États européens ou asiatiques. On le retrouve dans la Chine de Tchang-Kaï-Chek (1950-1975), ou dans l’Union soviétique de Joseph Staline (1946-1953) ou de Léonid Brejnev (1977-1982).

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Lioudmila Jivkova, fille du dirigeant de la République populaire de Bulgarie, Todor Jivkov (1954-1989), ressemblait beaucoup à la fille ainée d’Islam Karimov. Cette version similaire de « googoocha » a joué un rôle politique tout en promouvant des publications et des événements sur l’histoire, la mode et l’art. Elle et, peut-être, la fille de Léonid Brejnev, Galina Brejneva, sont ainsi des exemples passés de googoochas dans le bloc socialiste.

En Chine, c’est l’expression de « princes » qui est utilisée pour désigner les descendants d’anciens dirigeants du parti. Mais dans le cas de l’Ouzbékistan et au vu du grand nombre de filles de dirigeants autoritaires anciens ou nouveaux dans l’espace post-soviétique, il est plus correct d’utiliser le terme « googoocha » que celui de princesse. Ce terme est entré dans le langage courant des ouzbeks. 

Ouzbékistan Goulnara Karimova Lioudmila Jivkova Bulgarie
Lioudmila Jivkova, fille de l’ancien dirigeant de la République populaire bulgare.

En Bulgarie, de naïfs bureaucrates ont, au vu de son activité culturelle et scientifique, considéré Lioudmila Jivkova comme une héritière potentielle pour son père, sans se douter que les volontés de ce même « père des Bulgares » n’ont pesé pour rien dans l’organisation de sa propre succession. Todor Jivkov, en construisant une véritable autocratie familiale socialiste, a commencé par placer ses parents proches à de nombreux postes clés.

Todor Jivkov s’est aussi appuyé sur les dirigeants des services de sécurité et de l’armée et sur les idéologues du parti pour assurer la stabilité du pays. A cause de ces décisions, l’influence des services de sécurité dans les décisions du chef de l’Etat a toujours égalé celle des membres de sa famille. Finalement, ce sont ces mêmes services qui l’ont démis de ses fonctions. 

« La fille a voulu le succès, sans une seule chance d’y arriver… »

En Ouzbékistan, une réelle dynastie politique n’a pas pu être installée, parce que tout dirigeant autoritaire s’intéresse avant tout à renforcer son propre pouvoir personnel. Et pour y parvenir, il doit en priorité renforcer le poids et la loyauté des forces de sécurité, plutôt que de ses enfants. Le résultat habituel est que les descendants du dirigeant n’ont pas plus de chance d’accéder au trône que les autres collaborateurs. 

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L’influence de Goulnara Karimova auprès de son père était secondaire par rapport à celle d’autres favoris, qu’ils soient ministres ou khokims, c’est-à-dire gouverneurs. Certes, elle avait un statut à part, mais tout comme les enfants de Kobiljon Obidov, l’ancien khokim d’Andijan, ou les « apollons des années 1990 », Gafour Rakhimov et Salim Abdouvalïev. En réalité, l’influence de Goulnara Karimova était comparable à la leur. Seulement, à la différence de la fille aînée d’Islam Karimov, ces individus n’organisaient pas leurs propres évènements culturels ou politiques.

Sous la pression de ses idéologues dans les années 1990, le dirigeant a été présenté sous deux aspects. D’abord, il garantissait qu’il n’y aurait pas à l’intérieur du pays de conflits inter-ethniques, selon le concept de « Ciel paisible ».

Cela signifie qu’en tant que figure politique, il dépassait déjà le rôle de simple garant de la Constitution pour devenir le garant du Ciel paisible. En conséquence, tout pouvait être autorisé et pardonné au président. Des imams comme Rakhmatoullokh Sayfoutdinov ont pu dire d’une telle situation que « le président est un Padichah, contre lequel il est interdit de se rassembler, de telle sorte qu’il ne peut y avoir de réelle collusion contre le pouvoir».

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De cette première figure résulte une deuxième face du président : l’incarnation de l’espoir dans l’avenir. « Le pays est nouveau, nous venons à peine de gagner notre indépendance », « l’Amérique non plus n’est pas immédiatement devenue l’Amérique », « Comparé à d’autres, nous ne sommes pas si menacés, et nous pouvons être heureux d’être en vie et de pouvoir avoir de telles discussions… » .

Ces phrases sont répétées par la population ouzbèke pour se consoler, confiante dans le fait que dans un futur désirable tout dans leur pays allait rentrer dans l’ordre. La société n’a pas voulu comprendre que l’idéologie du « grand futur » n’était rien d’autre qu’une justification de l’inefficacité du gouvernement dans le présent.

Les googoochas du passé et du présent

Les googoochas du passé et celles du présent ont été et seront toujours entourées de chantres loyaux. Mais dans un système néo-féodal et byzantino-stalinien comme celui en place en Ouzbékistan, le pouvoir ne s’acquiert pas par le sang, mais par la satisfaction des ambitions de différents groupes.

Certes, il existe quelques exemples dans lesquels un dirigeant autoritaire a pu construire un système stable de succession vers sa descendance. C’est le cas du régime isolationniste de Corée du Nord, ou de la cité-Etat riche et intégrée à l’économie mondiale de Singapour. Mais ce sont les exceptions qui confirment la règle.

L’espace post-soviétique comprend un exemple de transmission direct du pouvoir à un membre de la famille : l’Azerbaïdjan. Mais il est entendu que la nomination d’Ilham Aliyev, fils du président Heydar Aliyev (1993-2003), correspondait au besoin de conserver un équilibre entre les élites, plus qu’au principe de confier le poste de président au fils de l’ancien chef de l’Etat.

On murmure ainsi aujourd’hui en Azerbaïdjan que, après la mort de Heydar Aliyev, c’est le poids de la famille Pashayev qui se renforce plutôt que celui de la famille Aliyev.

De surcroît, les héritiers et héritières sous l’autorité de leur père passent souvent leur temps, non pas à s’intéresser aux affaires d’Etat, mais à accroître leur propre fortune, à entretenir des relations douteuses, à donner de grandes soirées et parfois des festivals de cinéma. C’est à ça que se limite leur activité politique. Ils vivent d’ailleurs plus souvent à l’étranger que dans leur propre pays.

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Que dire des nouvelles dynasties politiques, telles que les Obama, Bush, Trump, Clinton ou Kennedy dont les proches profitent aussi de leur position et de leur influence? Pourquoi ne pourrait-il pas en être ainsi en Ouzbékistan?

La différence est que ces individus ont dû établir leur position dans un cadre concurrentiel, en passant de nombreux tests face à la société, aux élites et aux médias. Par exemple, un membre de la famille Kennedy a perdu une élection pour le poste de sénateur du Massachusetts.

« Petit-fils de Robert Kennedy ? Petit-neveu de John Kennedy ? Qu’est-ce que ça peut faire ? L’Amérique connaît une vague contre l’establishment et ton nom ne t’aidera pas. Va, nous donnons notre voix à d’autres ». En d’autres termes, il a raté le test populaire. 

On peut dire la même chose du Liban, où les dynasties de chrétiens maronites, druzes, chiites ou sunnites issus des dynasties Gemayel, Aoun ou Joumblatt sont stables car les héritiers sont depuis leur enfance formatés par une lutte politique pour leur propre survie.

Chaque enfant de l’élite chrétienne sait qu’il doit être meilleur que les chiites et sunnites, qui pensent de même de leur côté qu’ils doivent être plus malins, plus intelligents que leurs opposants. Dans ce schéma, les enfants de l’élite n’héritent pas du poste présidentiel, mais de la direction d’un parti ou de l’influence au sein d’une communauté. Ils entrent en compétition pour le gouvernement lorsqu’ils ont renforcé cette influence dans leur propre communauté. 

Goulnara Karimova et la vie politique du pays

Goulnara Karimova s’est fait remarquer dans tout le pays en organisant de grands festivals, et en lançant de grandes soirées. Peut-être qu’elle et son naïf entourage se sont vraiment imaginés gouverner l’Ouzbékistan, s’accrochant au mirage de postes gouvernementaux, mais ça n’a jamais signifié que googoocha et ses admirateurs n’aient jamais eu la moindre chance de diriger après Islam Karimov.

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Surtout, Islam Karimov lui-même ne l’a jamais désignée pour le poste de chef de l’Etat ; il ne l’a pas amenée, comme Alexandre Loukachenko avec son « mini-président » Kolia, dans ses voyages à l’étranger ; il ne l’a pas initiée aux négociations et à l’administration publique, ne racontant à ses filles ses rencontres avec des présidents qu’au coin du feu.

De plus, bien que ses filles aient eu un réel statut diplomatique dans le domaine culturel, le dirigeant ouzbek n’a ironiquement jamais assisté à l’une de leurs expositions et ne les a jamais reçues à titre officiel dans sa résidence. Dans les célébrations des villes historiques, ses filles n’étaient jamais assises à côté de leur père, ni du fait de leurs responsabilités politiques ni du fait de leur affiliation.

Ni l’aînée, Goulnara, ni la cadette Lola n’étaient dans la suite du président lors de ses visites en région et elles ne se tenaient pas, comme tous les officiels ouzbeks, auprès du chef de l’Etat avec un bloc-notes à la main pour noter ses discours. 

Evidemment, il y a eu de nombreuses rumeurs, mais à la fin des années 2000 cela faisait partie de la normalité ouzbèke. Il n’y avait cependant pas, ni de la part du président ni de celle des idéologues de son administration, le moindre indice public sur le fait que « papa donnerait le pays en héritage à sa fillette »

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Seulement, dans une situation ou la scène politique publique était occupée intégralement par Islam Karimov, l’apparition d’une deuxième figure dans les affaires publiques attirait fatalement l’attention de la société. Dans le temps déjà lointain des années 2000, la seule alternative au président ouzbek dans l’espace public était sa fille. C’est seulement plus tard que la société ouzbèke a réalisé qu’à l’intérieur du pays un certain nombre d’alternatives existaient, via les entrepreneurs et les journalistes. 

A la fin, la question de la succession était déjà au point mort, mais après le massacre d’Andijan elle était tout simplement close, sans que personne ne puisse l’adresser. Islam Karimov a ainsi atteint un état où le système sous lui fonctionnait selon le principe de la fin de l’ère Brejnev : « Toi, Léonid Ilitch [Brejnev], l’important est que tu vives ; nous autres nous occupons du reste ».

Les perspectives du « googoochisme »

En général, le googoochisme dans l’espace post-soviétique est caractérisé par des enfants de dirigeant autoritaire qui imitent sans succès Ivanka Trump, en pensant naïvement qu’en occupant des postes gouvernementaux fantoches, elles peuvent acquérir du pouvoir, construire une vraie popularité et commencer une sorte de dynastie qui durera pour des siècles.

Le seul problème est que ce jeu ne dure que tant que leurs parents dirigent. Sans base intellectuelle, sans pouvoir se reposer sur des alliés dans la société civile, elles n’ont aucune chance d’affirmer leurs prétentions. 

Une dynastie politique moderne se construit quand les héritiers ne se positionnent pas simplement par rapport à leur origine familiale, mais lorsqu’ils obtiennent l’approbation des électeurs ou au moins de leurs pairs et de leur auditoire.

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Un facteur plus récent et plus marginal mais qui, pourtant, a une petite influence dans l’impossibilité des dynasties héréditaires, est enfin la vague anti-establishment au niveau mondial et qui n’épargnera pas les pays d’Asie centrale à moyen terme.

Les Etats et les sociétés centre-asiatiques, et principalement l’Ouzbékistan, vont faire face à un populisme émotionnel et anti-élite sur fond de croissance démographique et de problèmes écologiques, renforcés par la récession mondiale causée par la pandémie. 

Cela ne veut pas dire que dans le futur, des politiciens plus droits moralement arriveront au pouvoir. La société ouzbèke aura bien sûr encore affaire à de nombreuses élites corrompues et trompeuses. A l’avenir, une googoocha, avec ses rêves googoochistes, n’est pas à considérer comme forcément l’héritière d’une nouvelle dynastie politique.

Raphaël Satarov
Politologue, pour Hook

Traduit du russe par Bertrand Gouarné

Edité par Frédérique Faucher

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