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Saïda Mirzioïeva et Goulnara Karimova, opposées ou interprètes successives d’un rôle figuratif ? Novastan | Saïda Mirzioïeva et Goulnara Karimova, opposées ou interprètes successives d’un rôle figuratif ?
Goulnara Karimova Saïda Mirzioïeva Politique Ouzbékistan

Saïda Mirzioïeva et Goulnara Karimova, opposées ou interprètes successives d’un rôle figuratif ?

Saïda Mirzioïeva et Goulnara Karimova ont pour point commun comme d’être ou d’avoir été la fille ainée d’un président ouzbek. Médiatiquement, les deux « First Daughter » n’ont rien en commun, mais sont-elles fondamentalement différentes, ou bien finalement coincées dans le même rôle ?

De plus en plus présente dans la vie politique ouzbèke, Saïda Mirzioïeva intrigue. La fille aînée de l’actuel président ouzbek Chavkat Mirzioïev, de par sa présence publique en Ouzbékistan, rappelle en effet celle de Goulnara Karimova, fille de l’ancien président Islam Karimov (1989-2016). En apparence, tout les sépare. Tout, en dehors du fait d’avoir été, ou d’être la fille du président.

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Goulnara Karimova purge actuellement une peine de prison de 13 ans pour extorsion, blanchiment d’argent et autres crimes liés. Cette peine prononcée en mars 2020 est venu se rajouter aux 5 ans d’assignation à domicile auxquels Goulnara Karimova avait été condamnée en 2014. Une condamnation dont elle n’a par ailleurs pas respecté les conditions, ce qui lui a valu d’être transférée en prison en 2019.

Une princesse déchue…

Avant ces déboires, Goulnara Karimova était connue pour être une femme d’affaires coriace et pour avoir fréquenté la jet-set occidentale dans les années 2000. Après avoir créé sa propre marque de vêtements et de bijoux, Goulnara Karimova a également sorti un album en anglais sous le pseudonyme « Googoosha » et a même enregistré un titre avec Gérard Depardieu. Occupant le devant de la scène médiatique ouzbèke, Goulnara Karimova est devenue un personnage public controversé, relaie le média russe Lenta.ru, certains médias la qualifiant de « personnalité la plus détestée d’Ouzbékistan ».

Lire aussi sur Novastan : Ouzbékistan : Goulnara Karimova s’excuse auprès du peuple ouzbek – Novastan Français

Goulnara Karimova est définitivement tombée en disgrâce en 2013. Juste avant sa « chute », Goulnara Karimova occupait les postes d’ambassadrice en Espagne et en Russie, et les rumeurs allaient bon train sur son statut de potentielle héritière du pouvoir autocratique ouzbek. La sulfureuse « princesse ouzbèke » avait d’ailleurs publiquement affirmé ne pas exclure la plus haute fonction de l’Etat ouzbek pour la suite de sa carrière. Islam Karimov n’a cependant jamais officiellement confirmé ou infirmé cette possibilité.

… contre une image lisse

Saïda MirzioÏeva de son côté a été, pour son premier poste au gouvernement, à la tête de l’Agence pour l’Information et la communication entre avril 2019 et janvier 2020. A compter de cette date, elle est passée  à la tête de la « Fondation Publique pour le soutien et le développement des médias nationaux », une organisation officiellement non gouvernementale qui défend entre autres la liberté de la presse.

Ces postes haut placés dans la communication lui ont permis de petit à petit se construire une image lisse et sobre. Image que Saïda Mirzioïeva cultive abondamment sur ses propres réseaux sociaux en postant régulièrement des photos où elle apparait en tailleur sombre, dans l’exercice de ses activités officielles.

Lire aussi sur Novastan : Les filles du président ouzbek, sur la voie de Goulnara Karimova ?

Ainsi, jusqu’ici, aucuns faits illégaux n’ont pu être reprochés à la « First Daughter » actuelle. Saïda Mirzioïeva se décrit elle-même comme féministe et militante pour la liberté de la presse, explique le média américain Radio Free Europe. Elle multiplie les interventions qui promeuvent l’émancipation de la jeunesse et le droit à la parole du peuple, décrivent le média russe Spoutnik et le média ouzbek Gazeta.uz.

Un « accident de parcours » vient cependant entacher ces débuts en politique. En octobre 2019, un événement scandalise la population. Une vidéo publiée en ligne montre Saïda Mirzioïeva, sa jeune sœur et leurs maris, faisant la fête autour d’un somptueux banquet, décrit Radio Ozodlik, la branche ouzbèke de Radio Free Europe. La scène se passe dans la capitale Tachkent, après le concert d’une chanteuse russe, Polina Gagarina.

La vidéo a fait polémique, certains médias comme le média kazakh Exclusive.kz parlent d’un scandale. Exclusive.kz a rappelé que les vidéos de Goulnara Karimova fréquentant les boites de nuit de Tachkent étaient encore présentes dans les mémoires. En Ouzbékistan, où le salaire brut mensuel avoisine les 2,5 millions de soums (201 euros) selon le média ouzbek Kun.uz, la diffusion de témoignages flagrant du train de vie luxueux de la « famille présidentielle » a du mal à passer.

Une médiatisation disproportionnée

Mise à part cette vidéo datant d’automne 2019, Saïda Mirzioïeva n’a pas défrayé la chronique comme a pu le faire Goulnara Karimova. Pour autant, c’est un autre élément de la vie de Saïda Mirzioïeva qui fait « hausser les sourcils » des Ouzbeks selon l’expression de Radio Free Europe.  En cause : la médiatisation disproportionnée dont la « First Daughter » fait l’objet par rapport à son activité réelle au sein du gouvernement, qui a de quoi étonner. L’Agence nationale de l’information a par exemple décrit les 35 ans de Saïda Mirzioïeva comme l’événement le plus important du 4 novembre 2019, décrit Exclusive.kz. Autre fait marquant, les déplacements de Saïda Mirzioïeva provoquent désormais des préparatifs auparavant réservés aux visites présidentielles, explique Radio Ozodlik. C’est ce que dénoncent des journalistes de Radio Free Europe qui ont préféré garder l’anonymat.

Plus récemment, alors que Saïda Mirzioïeva était en visite officielle dans un centre d’aide pour les enfants aveugles le 27 janvier dernier, les photos publiées par les 2 journalistes montrent le branle-bas de combat qui a animé le centre à l’annonce de cette visite. Sur les photos, le personnel entreprend une rénovation d’urgence de l’intérieur du bâtiment et plante des rangées de fleurs colorées malgré le froid glacial qu’il fait en Ouzbékistan à cette saison. Radio Ozodlik précise que les services de sécurités ont fermé le bâtiment entre la fin des travaux et l’arrivée de Saïda Mirzioïeva.

Une différence d’éducation

Contacté par Novastan, le politologue ouzbek Rafael Sattarov estime que ce qui différencie intrinsèquement les deux « googoosh » comme il les surnomme, c’est leur éducation. Goulnara Karimova a en effet une solide formation universitaire. En plus d’un master en bijouterie à la Fashion Institute of Technology de New York, la fille d’Islam Karimov est titulaire d’un doctorat en sciences politiques obtenu à l’université de Tachkent, ainsi que d’une maitrise ès arts de l’université d’Harvard. Le politologue, qui a signé un article pour le média ouzbek Hook.Report sur la place de la famille du dirigeant dans ce qu’il appelle les « gouvernements autoritaires néo-féodaux », analyse que cette formation universitaire et les nombreux voyages de Goulnara Karimova lui ont apporté un recul sur le régime autocratique qu’Islam Karimov exerçait sur l’Ouzbékistan et les pratiques totalitaires qui en découlaient.

La « First Daughter » a mis en place des projets qui témoignent de sa volonté de s’inspirer de l’occident sur le plan politique. Par exemple, le Centre de recherche politique qu’elle créée en 2005. Basé sur le modèle des « Think Tanks » américains et européens, et parmi les pionniers du genre en Asie centrale, le centre est un groupe de réflexions indépendant qui organise plusieurs tables rondes et conférences internationales autour de problématiques liées principalement à l’énergie et aux transports en commun. Ainsi, avant que les accusations de corruptions et de blanchiment d’argent ne commencent à s’amonceler jusqu’au retrait de son immunité diplomatique en 2013 par Islam Karimov lui-même, Goulnara Karimova a tenté de s’affirmer sur le plan politique par son orientation vers l’ouest, et pas uniquement en tant que fille du dirigeant en place.

De l’autre côté, bien qu’officiellement Saïda Mirzioïeva soit diplômée en droit et en économie de l’université de Tachkent, Rafael Sattarov affirme qu’il n’en est rien. L’activité réelle de Saïda Mirzioïeva réside principalement dans la construction de son image publique et peu vers une implication politique concrète. « Saïda Mirzioïeva est juste une image vide », martèle le politologue. Le poste que Saïda Mirzioïeva occupe, a la tête d’une organisation non gouvernementale ferait partie intégrante de cette stratégie de communication. « L’ONG nommée « Fondation Publique pour le soutien et le développement des médias nationaux » est une organisation totalement gouvernementale, les leaders d’opinion qui y travaillent sont les mêmes que ceux qui travaillaient pour Goulnara Karimova. Leur travail consiste à créer une image parfaite de la googoosh du moment », affirme Rafael Sattarov.

Une vision « truquée » de l’Ouzbékistan

Cette campagne de longue haleine semble rencontrer un succès en demi-teinte. « Saïda Mirzioïeva est populaire chez les moins de 21 ans, le reste de la population, du moins, ceux qui s’intéressent à la politique, ne la prennent pas assez au sérieux pour prêter attention à ses actions », confie Raffael Sattarov. Ces affirmations restent cependant difficilement vérifiables. Saïda Mirzioïeva reste cependant populaire sur les réseaux sociaux, avec notamment plus d’un million d’abonnés sur Instagram.

Rafael Sattarov ajoute par ailleurs que Saïda Mirzioïeva a une vision « truquée » de l’Ouzbékistan. Chacun de ses déplacements au niveau national provoquent de nombreux préparatifs, ce qui fausse la réalité de la situation économique de son pays à la « First Daughter », analyse le politologue. Ces « œillères » limitent encore la portée de actions que pourraient entreprendre Saïda Mirzioïeva. 

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Rafael Sattarov conclut que malgré les ambitions notoires et affichées de Goulnara Karimova avant sa descente aux enfers, elle n’aurait sans doute jamais accédé à la plus haute fonction du gouvernement. « L’influence de Goulnara Karimova sous son père était au niveau de l’influence de n’importe quel autre favori du président, que ce soit un ministre ou un autre dignitaire », estime le politologue. Raffael Sattarov a relevé dans son article qu’Islam Karimov n’a en effet jamais publiquement soutenu Goulnara Karimova dans ses actions politiques, ni prononcé officiellement le moindre discours évoquant la « First Daughter » pour lui succéder.

Un point commun : un rôle secondaire

Le politologue l’affirme, il était hautement improbable d’assister à la naissance d’une dynastie politique. Il en est de même aujourd’hui. Même si officiellement, Saïda Mirzioïeva n’a pas affirmé vouloir succéder à son père, Rafael Sattarov a déclaré à Novastan que les ambitions de la « First Daughter » sont un secret de polichinelle. Cependant, bien que Chavkat Mirzioiev semble déterminer à « lancer sa perestroïka », le régime en place reste très autocratique. Dans un tel régime, l’attractivité du pouvoir conféré au dirigeant et l’inexpérience politique de Saïda Mirzioïeva rendra difficile, sinon l’accès, du moins un positionnement solide dans les hautes sphères du gouvernement, estime Rafael Sattarov.

Finalement, ce qui rapproche Goulnara Karimova et Saïda Mirzioïeva, malgré leur parcours politique différent, c’est l’illusion de toucher du doigt la plus haute fonction de l’Etat ouzbek. Goulnara Karimova a été rattrapée par ses activités criminelles avant de se confronter à la popularité controversée dont elle faisait l’objet. Saïda Mirzioïeva quant à elle ne pèse que peu dans le gouvernement actuel.

Elliot Obadia
Rédacteur pour Novastan

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