Originaire d’Andijan, Jura Asran s’impose comme l’un des peintres contemporains majeurs du paysage artistique ouzbek. Ses œuvres, exposées notamment à la Galerie nationale de Tachkent et au musée Islam Karimov, puisent leur inspiration dans les portraits, les paysages et les traditions de son pays. Portrait.
Les touches sont appuyées, précises. La couleur franche. Du bleu… celui du ciel ouzbek et de ses coupoles, inondées de soleil en été. Si cette teinte tient une place importante dans la palette de Jura Asran toutes les nuances sont représentées. Nous sommes allés à la rencontre de ce peintre de 68 ans, dans son atelier à 20 minutes de Tachkent en Ouzbékistan, dans le district « Yangi Hayot » – « nouvelle vie » en ouzbek. Il s’y est établi depuis deux ans, dans le Centre culturel de ce quartier. Nous le retrouvons assis sur un tabouret à proximité d’une fenêtre. Concentré, il fixe sa toile, pinceau à la main.
« Je suis en train de réaliser une peinture représentant la grande mosquée de Çamlica à Istanbul », raconte-t-il. Il s’agit de cet édifice religieux situé dans le quartier d’Üsküdar, sur la rive asiatique d’Istanbul, en Turquie. Elle est perchée sur l’une des collines les plus hautes de la ville. Avec ses six minarets élevés vers le ciel, elle la domine. « Quand je l’ai vu pour la première fois, elle m’a fasciné », raconte Jura Asran, avant de reprendre un peu de matière dans son éventail de couleurs. Un travail minutieux. De nombreuses heures pour réaliser l’une de ces toiles. « Cela demande énormément de concentration ». Plus loin, exposés dans sa galerie, paysages et portraits se côtoient dialoguant ensemble dans cet espace baigné d’une lumière diffuse.
Une passion pour le dessin depuis l’enfance
C’est à Andijan, patrie du célèbre Babur, le fondateur de l’empire Moghol, et située dans la vallée de Ferghana en Ouzbékistan, que Jura Asran voit le jour en 1957. Il est issu d’une famille de la classe ouvrière. Textiles, motifs architecturaux, miniatures… Le petit garçon grandit dans un environnement où les traditions visuelles nourrissent l’imaginaire, et est très tôt attiré par le dessin : ses premières ébauches seront griffonnées au crayon à l’école dans les années 1970. « Mes parents m’en avaient achetés pour que je puisse dessiner ».
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Puis viendra la découverte de la peinture : « une révélation », qui se transforme vite en « une vocation » pour Jura Asran. Sa famille aurait pu le décourager, pourtant elle décide contre toute attente de le soutenir dans cette voie. Et dans sa quête de reconnaissance, il trouvera un soutien familial sans faille. D’abord du côté de sa mère, puis de son épouse qui jouera aussi un rôle majeur dans le développement de son art. « Elles m’ont toujours encouragé même dans les moments difficiles. Pour un artiste qui est souvent confronté aux doutes et à la solitude c’est important d’avoir ce soutien. C’est extrêmement précieux », insiste Jura Asran.
Des influences soviétiques
C’est au cœur de la capitale ouzbèke, à Tachkent, qu’il se forme aux techniques de la peinture. De 1976 à 1980, il étudie à l’Institut Benkov, une école d’art spécialisée, qui doit son nom au célèbre peintre impressionniste russe Pavel Benkov. « C’est une structure qui accorde une grande place à la créativité », aime-t-il raconter. Son objectif à l’époque : « poursuivre dans cette voie en s’inspirant des grands maîtres de la peinture classique, tout en développant son approche personnelle. Ce sont les artistes français et européens comme Léonard de Vinci, Michel-Ange… qui m’ont donné envie de suivre leurs traces. Je les admirais ».
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Puis direction la Russie et la ville de Saint-Pétersbourg. A l’époque, en pleine période soviétique elle porte encore le nom de Leningrad, en souvenir du leader de la révolution bolchevique. Dans la section « peinture » de l’Institut de théâtre Ostrovski, Jura Asran perfectionne son art dans les années 80. Aujourd’hui encore, si l’on sillonne cette ville en commençant par la place de la gare de Finlande, de nombreux monuments à l’effigie de Lénine rappellent ce passé communiste. Jura Asran n’y est jamais retourné, mais il « aimerait un jour y présenter ses œuvres ».
Une volonté de s’émanciper
D’années en années, il continue de développer son style et sa peinture. Sa première exposition se déroule en 1989 à Ferghana, la région de son enfance. Un retour aux sources pour l’enfant du pays et une immense fierté pour sa famille. « C’était un peu comme une consécration. J’y ai exposé une vingtaine d’œuvres ».
Jura Asran appartient à cette génération d’artistes qui ont grandi dans l’ombre de la transition post-soviétique. Un contexte qui marquera durablement son œuvre, comme un héritage issu de ses années d’enseignement. Chez lui les motifs folkloriques, comme l’ikat coloré des tissus de soie, les monuments anciens souvenir d’un passé, dialoguent avec des formes pourtant plus abstraites. Une manière de s’émanciper de ce passé. Dans ses toiles : tradition se mêle à modernité.

La peinture pour faire rayonner la couleur
Quant à sa peinture, elle est audacieuse. Les ocres brûlants côtoient les bleus profonds. Les rouges, eux, évoquent à la fois les paysages désertiques et l’effervescence des villes telles que Samarcande ou Boukhara. Les couleurs vives et traditionnelles qui dominent en Ouzbékistan et se reflètent dans sa peinture. Comme s’il captait couleurs et lumière pour les enfermer dans ses tableaux. Ce sont des éléments constants dans son œuvre. Pourtant le soleil n’est jamais représenté directement, mais toujours suggéré, comme dans ce tableau datant de 2023 et intitulé « Xumsan ». « Chaque paysage est exprimé avec une couleur propre », précise-t-il.

Au-delà de toute cette palette de nuances teintées, c’est la texture des tableaux qui attire l’œil et intrigue. Jura Asran travaille la matière de manière presque sculpturale, superposant couches et reliefs. Sa peinture laisse aussi une grande place à l’humain, via des scènes de la vie quotidienne et des portraits.

Comme ce tableau représentant une femme à l’air songeur, délicatement adossée à un arbre près d’un cours d’eau et intitulé « Dream ». « L’homme occupe pour moi une place centrale dans mes œuvres », souligne Jura Asran. « Mais je ne peins pas les personnes, je peins leur mémoire ». L’un de ses objectifs : montrer « la diversité culturelle dans ce pays où différentes civilisations se sont mélangées ». Par ses portraits, c’est « le miracle de la création humaine » et de la diversité nationale qu’il souhaite évoquer.

Mise en valeur de la nature et du patrimoine ouzbek
Ses œuvres dépeignent aussi la vie rurale et urbaine. Elles mettent en valeur le patrimoine national via par exemple les costumes. La nature tient aussi une place importante dans son œuvre. Il lui voue d’ailleurs une certaine fascination : « Pour moi la beauté de la nature est temporaire, changeante sans être immuable. Elle m’a toujours captivé. Mon pays change, la nature change. Pour inscrire ces instants dans le temps, je les capture et les fige sur mes toiles en les peignant ». Capturer l’instant avec ses couleurs sur une toile, comme pour ce tableau dénommé « Landscape of Chakatamor » où l’on découvre les montagnes baignées d’un soleil rouge ardent. Le temps y semble suspendu pour l’éternité.

Pour lui, le but de l’artiste est de « refléter la réalité tout en donnant sa vérité ». Dans ces peintures à l’huile, il célèbre aussi son pays via les traditions locales comme la cuisson du plov ouzbek dans des fours en pierre, mais aussi des scènes de la vie quotidienne, comme par exemple au marché.
Ses journées sont ponctuées de recherches créatives et de nouveaux projets. A côté de son pays natal, ses voyages à l’étranger lui donnent aussi de l’inspiration pour réaliser de nouvelles productions. Comme ce tableau, issu d’un voyage en Italie et représentant les canaux de Venise, submergés de soleil. Ou bien cette toile représentant la ville sainte de Médine en Arabie saoudite et sa foule déambulant sur un immense parvis.
En Ouzbékistan, la reconnaissance pour son travail
Si son nom circule encore discrètement dans les galeries européennes, en Ouzbékistan il a acquis une certaine renommée. Ses expositions attirent un public sensible à son art baigné de la lumière de son pays. De nombreux évènements ont déjà eu lieu en Ouzbékistan, comme par exemple à Tachkent, Boukhara, Samarcande mais aussi dans d’autres provinces.
En 2005, il a reçu une médaille du Ministère de l’intérieur d’Ouzbékistan pour son travail. Et depuis février 2026, il est membre de la « World Association of Artists ». « C’est un grand honneur et une source d’immense fierté », souligne-t-il.
A l’étranger aussi ses peintures ont fait l’objet d’expositions, comme en Allemagne, en Russie, Turquie, ou encore en France, lors du festival de Hagenau à Strasbourg. Et depuis juillet 2025, le public peut aussi aller découvrir quelques-unes de ses œuvres dans la « Galerie Florence Vivien », à Paris.

« Lorsque je l’ai rencontré pour la première fois cet été-là, j’ai tout de suite ressenti un lien de confiance entre nous. Il était venu dans la capitale française avec son fils Abdullah. L’art crée des opportunités et de belles rencontres », rapporte Florence Vivien, la propriétaire de ce lieu, fondé en 2019 à son initiative. « Pour moi, l’art est une ouverture sur le monde. C’est un vecteur pour s’ouvrir à d’autres civilisations et d’autres cultures, souligne-t-elle. Et quand j’ai vu le travail de Jura Asran, j’ai été séduite. Parmi les œuvres qu’il m’a présentées, j’ai eu le coup de cœur pour un tableau représentant un village ouzbek inondé de lumières. Je l’ai acheté pour ma collection personnelle. Les autres œuvres sont à vendre et actuellement exposées dans ma galerie ». Au niveau des prix, ils s’échelonnent ici entre 2000 et 5000 euros.
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S’il participe à des expositions en Ouzbékistan et à l’international depuis les années 1980, l’objectif de sa famille est aujourd’hui de faire connaître ses œuvres dans le monde entier. C’est son fils de 35 ans Abdullah, professeur d’arabe, qui l’aide dans ce travail, tel le chef d’orchestre des projets de son père.
« Ma collaboration consiste à aider mon père à réaliser son rêve. Je le soutiens financièrement et moralement, explique le jeune homme. En 2025, lorsque je suis venu avec lui à Paris, nous sommes allés au Louvre. Il était impressionné et il m’a dit : « Il y a beaucoup de peintres talentueux dans le monde qui travaillent dur, mais le but ultime de tout artiste est de partager son talent avec le public. Aujourd’hui, le Louvre est le centre névralgique de l’art mondial ; organiser une exposition là-bas serait formidable ». Depuis Abdallah s’est donné pour mission de réaliser les aspirations de son père. « Nous organiserons une exposition à Paris et peut-être qu’un jour il sera même exposé au Louvre », dit-il avec détermination.
Louise Simondet,
Correspondante en Ouzbékistan pour Novastan
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Jura Asran, portrait d’un peintre ouzbek au service de la couleur et de l’intime
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