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L’Etat islamique en Asie centrale : un mythe ?

Comme un refrain entêtant, la menace de l’implantation du groupe Etat islamique en Asie centrale est régulièrement évoquée par certains grands médias et les gouvernements centresasiatiques. Chroniqueuse pour le projet Central Eurasian Scholars and Media Initiative, la chercheuse kirghize Gulrano Ataïeva, ancienne consultante de l’OSCE à Och, donne son point de vue sur la question.

Je suis originaire de Och, ville du Kirghizstan réputée pour être l’une des plus religieuses du pays, et je me demande ce que les actualités sur le départ pour le djihad en Syrie de centaines d’hommes et de femmes d’Asie centrale ont à voir avec ma ville ? L’Asie centrale étant régulièrement décrite dans les médias locaux et occidentaux comme un terrain fertile pour l’extrémisme religieux, il me semble utile de s’intéresser à la façon dont l’Islam est réellement vécu par ceux qui sont trop souvent soupçonnés de conspirer avec des mouvements extrémistes comme l’État islamique.

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Il est vrai qu’en se promenant à Och, on remarque que de plus en plus de jeunes gens portent des vêtements islamiques, et que beaucoup de nouvelles mosquées sont en cours de construction. Les croyances et les pratiques religieuses ne semblent plus être à leur stade d’éveil, mais plutôt d’approfondissement, comme l’illustre un commentaire d’une dame en hijab : « La question n’est plus de savoir s’il faut porter le hijab ou pas, mais sur la façon de le porter correctement ». Il y a plusieurs années, on reconnaissait une fille religieuse par son foulard serré et sa longue robe. Aujourd’hui, les différentes manières de porter le foulard et de s’habiller rivalisent avec les dernières tendances à la mode. A Och, non seulement l’islam se renforce, mais il se diversifie.

Islam et accomplissement de soi

Bien sûr, cela va bien au-delà du code vestimentaire. Par exemple, les réunions hebdomadaires de femmes étudiant le Coran sous la direction de atynchas – des érudits islamiques féminins – sont un phénomène répandu dans de nombreux quartiers d’Och. La plupart du temps, ces réunions rassemblent des femmes âgées exemptées des tâches ménagères et de la garde des enfants. J’ai eu l’opportunité d’observer le contenu, le style et l’idéologie de ces rassemblements. Un groupe se compose généralement d’une atyncha, qui lit le Coran, et de huit ou dix femmes qui répètent ses paroles tour à tour. Elle corrige la prononciation et commente l’intonation des femmes selon le tajwid, un ensemble de règles de prononciation et de récitation du Coran. Elles discutent aussi le sens des ayah (versets) et les traduisent parfois ligne par ligne. Leur objectif ultime est d’être capable de réciter tout le Coran.

Avant d’aborder l’étude du Coran, les participantes sont tenues d’étudier les actes islamiques de base, comme les cinq piliers de l’Islam, d’apprendre environ trente-cinq farz (règles) et les six Kalimas (mots) de la foi, de savoir pratiquer les ablutions et de mener le namaz (prière quotidienne). Elles doivent également  mémoriser les quatre-vingt dix-neuf noms d’Allah, apprendre diverses duas (prières de requête ou d’action de grâces) pour  différentes situations de la vie, d’étudier le salawat (bénédictions) sur le Prophète Muhammad et de discuter de la vie des Sahaba (compagnons, disciples et famille du Prophète). Enfin, et seulement après avoir mémorisé douze courtes sourates (chapitres), l’élève peut commencer l’apprentissage du Coran par cœur. Les cours sont ouverts, la participation n’est pas obligatoire et reste fluctuante. En fait, très peu de femmes mémorisent réellement le livre en entier et beaucoup abandonnent ou vont rejoindre un autre groupe pour réviser les bases acquises. À mon avis, et en ce qui concerne les rassemblements auxquels j’ai assisté, ces enseignements visent au développement de soi en tant que bon musulman et se concentrent sur l’accomplissement personnel.

Déconstruire le mythe de l’EI en Asie centrale

Dans le milieu académique, un débat plus critique sur la menace de l’influence de l’État islamique en Asie centrale s’est engagé. Les chercheurs de l’Institut polonais des Affaires Internationales considèrent les pays d’Asie centrale vulnérables aux activités des organisations religieuses radicales, mais soulignent également que l’intérêt de leurs citoyens pour l’État islamique reste faible. En comparant les pays d’Asie centrale avec ceux du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et d’Europe, leurs conclusions sont que l’Asie centrale reste encore relativement peu affectée par le rayonnement de l’État islamique. Corrélativement, une étude réalisée par le Centre International pour l’Étude de la Radicalisation suggère que les combattants étrangers en provenance d’Europe de l’ouest sont plus nombreux que ceux de l’Asie centrale.

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Après avoir examiné des articles du New York Times, Vice News, CNN, Washington Post, Edward Lemon, de l’Université d’Exeter, conclut que « la grande majorité des articles perpétue le vieux mythe d’une radicalisation islamique en Asie centrale ». Dans la même veine, pour John Heathershaw et David W. Montgomery, les allégations d’une radicalisation musulmane en Asie centrale sont un mythe nourri par les analystes et les commentateurs.

Une arme pour les politiques représsives

Naturellement, le grand public lit rarement ces articles scientifiques et, par conséquent, est à peine conscient des explications qui remettent en question les médias dominants et les représentations de l’État. À Och, la large diffusion de ce mythe a un effet alarmant sur ses habitants. La peur et la suspicion se propagent, et les personnes d’apparence pieuse sont perçues peu à peu comme des terroristes potentiels. Des femmes portant le hijab m’ont confié qu’il leur arrivait d’être traitées de « terroristes » dans la rue.

Les gouvernements d’Asie centrale, pour leur part, ne sont pas contre l’idée de tirer profit d’une population inquiète. Le gouvernement tadjik, par exemple, a augmenté la pression sur les musulmans en prenant des mesures « préventives » (interdiction de donner des noms arabes aux nouveau-nés, interdiction aux hommes de porter la barbe, restriction pour les femmes de porter le hijab, etc). A Och, des militants de la société civile accusent les agents de sécurité du Comité kirghize pour la sécurité nationale (GKNB) d’utiliser la menace terroriste pour extorquer de l’argent aux « personnes suspectes » et harceler les minorités ouzbèkes.

Jusqu’à présent, je n’ai pas ressenti de sympathie particulière envers l’État islamique chez les habitants de Och. La tendance des médias dominants à déformer la situation, tendance associée aux gouvernements nationaux exploitant la peur du terrorisme pour mener à bien leurs propres objectifs, dénoncer et marginaliser les groupes religieux, risque toutefois de transformer le mythe en réalité.

Gulrano Ataeva, chroniqueuse pour Central Eurasian Scholars and Media Initiative
Traduit de l’anglais par Isabelle Klopstein

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