Les haricots de Talas et la lutte pour les marchés mondiaux

La région de Talas au Kirghizstan a su faire fructifier un marché porteur pour l’ensemble du pays en se spécialisant dans la production de haricots. Devenue très dépendante de ce business depuis les années 2000, la région cherche aujourd’hui un moyen de diversifier sa production en vue de se maintenir dans la lutte pour les marchés mondiaux.

La rédaction de Novastan, sur la base d’une traduction d’un article publié sur Central Asian Analytical Network, vous propose de comprendre comment un tel marché s’est développé jusqu’à nos jours dans une région pourtant très isolée.

Le Kirghizstan, devenu membre de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 1998, peut se vanter aujourd’hui de quelques réussites concernant le développement rapide de ses exportations : l’industrie du vêtement, le tourisme, l’export des services éducatifs ainsi que les fameux marché de réexportation sont devenus un point d’appui de l’économie et ont créé des milliers d’emploi.

Bien que le pays rencontre un succès inégal dans la lutte pour les marchés mondiaux, le passage à de nouvelles formes de production et l’ouverture des marchés internationaux a été, pour de nombreux producteurs kirghiz, une opportunité unique en vue de développer leur compétitivité.

Les haricots : la ruée vers l’or

Dans la région (oblast) de Talas au Kirghizstan, les haricots sont devenus la principale culture agricole et la base de la prospérité de la zone. Et ce, depuis plus de 10 ans. Les haricots fournissent du travail à plus de 76% de la population de l’oblast. Près de la moitié des terres agricoles de la région sont aujourd’hui dédiées à la culture des haricots. Cette dernière est presque entièrement destinée à l’exportation hors de l’Asie centrale.

La porte d'entrée de l'oblast de Talas

Du temps de la présidence d’Askar Akaïev (1991 – 2005), des spécialistes originaires de Turquie se sont installés à Talas. Après avoir analysé la production agricole locale, ils ont compris que les haricots seraient la culture idéale pour la région et ont proposé aux fermiers locaux de mener à bien l’ensemencement de cette culture. Ainsi, les graines de haricots de Turquie ont été implantées sur place en 2003.

Les premiers contrats avec les importateurs turcs de haricots ont été conclus directement avec les fermiers établissant le prix souhaité. Ensuite, en raison du manque de volume, une offre a été faite à un deuxième oblast, puis à un troisième et, petit à petit, presque tous les oblasts se sont mis à la culture des haricots.

En 2002, un kilogramme de haricots coûtait 22 soms (0,29€). Au départ, le volume de production de ces haricots s’élevait à 15-16 000 tonnes par an. Peu à peu, la demande a commencé à croître, les importateurs turcs demandant un plus grand volume. En 2003, le prix d’un kilo est monté à 35 soms (0,46€). Tous les agriculteurs ont commencé à s’intéresser à la production des haricots. Le volume de la production a continué d’augmenter d’année en année.

En 2012, dans la République kirghize, ont été produites plus de 70 000 tonnes de haricots, dont 95% dans la région de Talas. En 2013, ce volume a atteint 83 000 tonnes. En 2014, près de 85 000 tonnes. 80% des haricots produits sont ensuite exportés vers la Turquie, ce qui représente près de 60 000 tonnes. La Turquie elle-même produit près de 200 000 tonnes de haricots chaque année, la majorité étant traitée et exportée en Union européenne.

Une terre lointaine en proie aux joutes politiciennes

C’est à cette époque que l’on a assisté à l’ascension de Bolot Cherniyazov. En tant que député de l’oblast de Talas, il est devenu l’« ange » des agriculteurs de Talas. En 2003-2004, le business des haricots est tombé dans la sphère d’intérêts de la famille Akaïev, particulièrement entre les mains des parents de l’épouse du Président, Mayram Akaïeva.

L’une de ses sœurs, Ayazgoul Sarkicheva a organisé un monopole interdisant aux citoyens de Turquie d’acheter des haricots aux entreprises agricoles privées. Seules deux firmes affiliées avaient le droit de récolter les haricots pour 10-12 soms (0,13-0,16€), puis de les revendre à un prix de 32-35 soms (0,42-0,46€) à des entreprises turques. Bolot Cherniyazov, en opposition au régime d’Akaïev, a commencé à critiquer cette situation. Et, en 2004, le monopole a été en partie détruit.

Cela a rapidement mené à une croissance rapide du bien-être des producteurs agricoles de la région de Talas. Et cela a permis de renforcer le capital politique de Bolot Cherniyazov. De nombreux agriculteurs ont commencé à commercer avec les Turcs. Quelques familles de la région de Talas ont pu acheter en 2005 deux voitures et des maisons à deux étages.

La pauvreté a commencé à décliner, mais il faut se rappeler que la région de Talas ne se trouve initialement pas dans une bonne situation. Il est, en effet, géographiquement isolé des principaux marchés du pays.

En 2005, une tentative de mise en place d’un monopole a à nouveau eu lieu, mais la révolution de 2005 a gêné les plans de Sarkicheva, une nouvelle fois à l’origine de l’initiative. Dans les années suivantes, l’obtention d’accords portant sur la monopolisation du marché a de nouveau été tentée de même que la création d’un oligopole en 2014. Néanmoins, ces tentatives se sont avérées inefficaces.

D’un autre côté, dans ce qui est devenu un business très lucratif, sont apparus de puissants groupes criminels. Officiellement, environ 50 compagnies privées avec une entité juridique et plus de 200 groupes sans entité juridique sont actuellement actifs sur le marché des haricots. En 2015, on comptait déjà 25 compagnies étrangères de 12 pays achetant les haricots kirghiz.

Avantages et limites d’un business en expansion

La dynamique de la croissance de la production de haricots et des volumes à l’export a modifié le modèle du business. Si, autrefois, les agriculteurs attendaient les commandes de l’importateur turc et semaient en vue d’achats futurs garantis, le schéma du modèle s’est aujourd’hui simplifié.

Les agriculteurs sèment les champs de haricots. Les haricots poussent rapidement jusqu’à la fin de l’été. Les haricots semés sont ensuite récoltés, séchés, écossés et entreposés. Ils ne sèchent pratiquement pas et résistent à de nombreuses conditions, par exemple à l’hygrométrie, l’aridité ainsi qu’aux parasites. Cette culture peu exigeante peut être conservée en vrac dans des remises et caves avec une ventilation naturelle.

C’est la raison pour laquelle sont arrivés des revendeurs de haricots qui sont devenus des intermédiaires entre les fermiers et les importateurs turcs. Leur rôle est devenu de plus en plus important avec la croissance du volume de la production. Les revendeurs collectent les haricots dans tous les oblasts. Ils louent ou achètent de grandes surfaces dans des hangars et des granges et ils y conservent la production.

Il est avantageux pour les agriculteurs de travailler avec les revendeurs car ils payent instantanément. Ces mêmes revendeurs, via leurs connaissances et réseaux, vont voir des importateurs en Turquie et entament les négociations en se basant sur les prix du marché au Kirghizistan. Quelques revendeurs peuvent conserver les haricots pour quelques années en attendant une fluctuation des prix, puis les mettent en vente lors d’un éventuel pic de croissance des prix.

L’instabilité des prix est le plus grand défi des agriculteurs. Les prix des haricots fluctuent souvent. Ces dernières années, les prix ont brusquement chuté. En 2013-2014, les prix sont passés de 95 soms (1,26€) à 160 soms (2,12€) par kilo.

Cependant, à la suite d’une croissance de la production et des prix, et après l’introduction en Turquie d’une hausse des taxes sur les haricots importés, le prix a brutalement chuté. Déjà, en octobre 2014, le prix des haricots avait chuté de 120 à 70 soms (de 1,59 à 0,93€), puis de 60 à 45 soms (de 0,80 à 0,60€) par kilo. Et ce, dans un court laps de temps. En 2015, le prix a сhuté à 33-35 soms (0,44-0,46€) par kilo (ce qui venait en partie du fait que les pays d’Amérique du Sud sont arrivés sur le marché mondial), mais les fermiers de Talas avaient déjà semé 53 000 hectares. Le volume récolté s’est élevé à 94 000 tonnes, ce qui a conduit à un engorgement des entrepôts.

Les fermiers de l’oblast se sont mis en grève. Il y a eu de nombreuses plaintes sur la criminalité qui, d’après les témoignages des fermiers, a également un impact sur l’effondrement des prix. La situation s’est résolue, mais il reste des pièges dans le business des haricots. Une répartition des rôles s’est produite parmi les revendeurs de haricots. On a sauvegardé les positions des criminels et des structures corrompues, bien que cela ne se remarque pas à première vue. Les exportations, atteignant près 100 000 tonnes par an en 2013, sont tombées au niveau de 2012 (soit 60 000 tonnes par an).

La récolte des haricots pour l'année 2016 vient de s'achever.

Quelles perspectives pour les haricots de Talas ?

Aujourd’hui, les ventes de haricots stagnent. Les experts turcs conseillent de développer les variétés de haricots et de commencer à cultiver des haricots colorés. Pourtant, si l’on observe les coûts actuels des haricots, force est de constater que ces derniers n’ont pas fortement augmenté.

Si, en 2002, il fallait 7 soms (0,09€) pour faire pousser 1 kilo de haricots (alors que le prix sur le marché s’élevait à 22 soms), le prix du marché est aujourd’hui de 33-40 soms (0,44-0,53€) par kilo et les coûts de 10 à 19 soms (de 0,13 à 0,25€) : le business est rentable dans tous les cas. Les coûts dépendent de nombreux facteurs : le coût des fermages des terres agricoles, la hausse du prix des carburants, le bail du hangar qui peut varier pour chaque agriculteur. L’autre problème important est le ralentissement du débit de vente des haricots produits.

Lors d’une rencontre avec l’un des agriculteurs, Mourat Kychtobekov (son nom de famille a été modifié à sa demande), celui-ci a expliqué que la stratégie générale des revendeurs était l’attente. Les haricots ne sont pas les produits les plus populaires dans les pays de l’Union européenne et de la Communauté des États indépendants (CEI). Néanmoins, en faisant preuve de beaucoup de persévérance, Mourat Kychtobekov est parvenu à vendre quelques volumes en Macédoine, en Allemagne et essentiellement en Turquie. Il serait aujourd’hui possible d’exporter jusqu’à 45 000 – 50 000 tonnes. Les chiffres définitifs le montreront à la fin de l’année 2016.

De nombreux hommes d’affaires évoluant dans le business des haricots pensent sérieusement à travailler et à exporter des produits préparés sous la forme de farine, de conserves de soja ou de viande de soja. Après tout, ils ont déjà amassé de l’expérience et ont réussi à maîtriser une nouvelle production dans un court laps de temps. Des perspectives de commercialisation ont surgi en Chine, ce pays se trouvant être l’un des plus grands consommateurs de haricots et de soja.

D’un autre côté, il existe des menaces potentielles et des risques inhérents aux monocultures. Cela comprend la dépendance envers les fluctuations des marchés étrangers, le manque de développement d’un marché intérieur, le danger de la dégradation des terres en raison de l’absence d’un emploi modéré de technologies pour la fertilité des sols, l’augmentation du risque de maladies et l’invasion d’insectes.

La récolte des haricots à Talas a touché à sa fin pour l’année 2016. L’évolution de ce marché devenu très lucratif en peu de temps dépendra beaucoup de la volonté des producteurs et du soutien éventuel des autorités dont l’intérêt se situe assurément dans la préservation de ce business florissant.

Article d’Iskender Charcheev traduit du russe par Léa André pour Novastan

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Commentaires
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    Excellent article! Hopefully Novastan will start publishing in English as well soon

    14 octobre 2016
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    excellent article qui décrit bien tous les pièges de la mondialisation,du monopole de sociétés agro alimentaires poussant à un productivisme qui si il est favorable au marché,et fait décoller des économies , rend ensuite dépendantes les économies locales des
    sociétés (type Monsanto) au détriment de l’environnement ,de la diversification et de l’indépendance des pays producteurs.

    14 octobre 2016

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