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Kirghizstan : le meurtre d'une jeune femme enlevée suscite la colère Novastan | Kirghizstan : le meurtre d’une jeune femme enlevée suscite la colère
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Kirghizstan : le meurtre d’une jeune femme enlevée suscite la colère

Aizada Kanatbekova a été retrouvée étranglée après avoir été enlevée, suivant une tradition kirghize d’enlèvement de la mariée interdite mais encore pratiquée. Sa mort a suscité une colère générale, un rassemblement et des appels à la démission des responsables de la police.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 8 avril 2021 par notre version anglaise.

C’est une autre victime de la tradition de l’enlèvement de la mariée au Kirghizstan, l’Ala Kachuu. Aizada Kanatbekova, une jeune femme de 27 ans, a été retrouvée étranglée le 7 avril dernier, relaient de nombreux médias kirghiz, notamment Kloop.kg ou encore Kaktus. Son ravisseur a également été retrouvé mort à ses côtés, vraisemblablement après s’être donné la mort, décrit Kaktus.

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Aizada Kanatbekova a été enlevée tôt le 5 avril à Bichkek, la capitale kirghize, alors qu’elle se rendait à son travail. Trois hommes l’ont forcée à monter dans une voiture et l’ont emmenée dans une direction inconnue, comme le montre une vidéo de surveillance publiée par Kaktus. Ce fait a été enregistré dans le Registre unifié des crimes et délits au titre de l’article 175 du Code pénal (“Enlèvement d’une personne à des fins de mariage”).

Ses proches ont écrit une déclaration à la police, lui demandant d’accélérer les recherches de la jeune fille. Mais la police, qui avait en main les données vidéo, avec les plaques d’immatriculation des voitures, n’a pris aucune mesure accélérée. Deux jours plus tard, Aizada et Kanatbekova et un homme ont été retrouvés morts dans une voiture dans un champ près de Bichkek.

Un berger local a signalé avoir vu cette voiture les 5 et 6 avril, mais n’y a pas prêté attention, pensant que la voiture était embourbée. Ce n’est qu’en s’approchant de la voiture le 7 avril qu’il a vu les cadavres d’une femme et d’un homme à l’intérieur et qu’il l’a signalé à la police, rapporte Kaktus. Selon la version préliminaire de l’enquête, l’homme a étranglé la jeune fille pendant le conflit, puis s’est suicidé.

Appels à la démission des chefs des forces de l’ordre

La nouvelle que la kidnappée Aizada Kanatbekova a été retrouvée assassinée n’a laissé personne indifférent. Les médias sociaux ont été inondés de messages. Nombre d’entre eux notent que les chefs des forces de l’ordre – le ministre de l’Intérieur, Oulan Niyazbekov, et le chef du département de la police de Bichkek, Bakyt Matmousayev – devraient porter une part de responsabilité dans cette affaire.

“Le ministre de l’Intérieur, le département de la police de Bichkek et le département des Affaires intérieures de la région de Tchouï (celle de la capitale kirghize, ndlr) devraient démissionner ! La vidéo a été publiée ! Les plaques d’immatriculation étaient là. Il a été possible de trouver le criminel en 2 jours !!! Je pense que l’équipe d’enquêteurs devrait être sévèrement punie pour négligence !”, a tweeté Meerim, une internaute kirghize.

Dans une vidéo publiée sur Twitter, un groupe de jeunes militants a également demandé la démission d’un certain nombre de fonctionnaires. “Nous exigeons la démission du chef de la police de Bichkek, du chef de service de la police criminelle de Bichkek, du chef de service de la police criminelle, du sous-ministre du travail opérationnel !”, peut-on lire dans la légende.

La police affirme que la recherche d’Aizada Kanatbekova ne s’est pas arrêtée une minute et que toutes les adresses possibles des personnes liées aux suspects, ont été vérifiées, rapporte Kaktus.

Pour autant, le 10 avril dernier, le ministre de l’Intérieur kirghiz a affirmé que le chef de la police de Bichkek et trois officiers avaient été démis de leurs fonctions, rapporte le média américain Radio Free Europe. 40 fonctionnaires de police ont également été réprimandés.

Le 8 avril dernier, entre 300 et 500 manifestants se sont rassemblés devant le ministère de l’Intérieur, décrit Kloop.kg, pour exiger la démission des dirigeants de la police. Ils se sont ensuite rendu devant la Maison blanche, siège du Parlement, du gouvernement et du bureau présidentiel, où le Premier ministre Ouloukbek Maripov leur a promis que les responsables seraient punis.  

Lire aussi sur Novastan : Deux femmes kirghizes témoignent après s’être échappées d’un mariage forcé

L’affaire a fait réagir Sadyr Japarov, le président kirghiz. « J’ai pris la nouvelle de l’enlèvement et de la mort d’Aizada Kanatbekova avec une grande amertume. Il est inacceptable que dans notre société, il y ait encore de telles tragédies lorsque des filles sont forcées de se marier. Ce qui est arrivé à Aizada est une tragédie et une douleur non seulement pour sa famille, mais pour tout notre État », a écrit le président sur sa page Facebook.

L’Ala-Kachuu, une tradition kirghize pointée du doigt

Au Kirghizstan, une famille sur cinq est le résultat d’un Ala-Kachuu, ou enlèvement de la mariée, décrit Kloop.kg. Le kidnapping des mariées peut prendre deux formes différentes : un véritable enlèvement forcé ou la fugue, un enlèvement mis en scène. Au Kirghizstan, ce phénomène, considéré comme une ancienne tradition, a pris de l’ampleur après l’indépendance. À l’origine calme et sans danger, la tradition a subi plusieurs changements au cours de l’histoire et présente aujourd’hui un caractère violent.

Lire aussi sur Novastan : Au Kirghizstan, presque un mariage sur deux se fait par enlèvement

Une femme sur cinq ne connaît pas son futur mari avant l’enlèvement. Il n’existe pas de statistiques exactes sur le nombre de viols ou sur le taux de suicide parmi les filles volées.

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Cette tradition est contraire aux nombreuses conventions des Nations unies, signées par le Kirghizstan, ou encore la Déclaration de Pékin, et présente une menace directe au développement du droit des femmes kirghizes. Elle est également une infraction pénale au Kirghizstan depuis 2013, qui prévoit de cinq à sept ans de réclusion pour les kidnappeurs. En 2019, la loi a été légèrement modifiée : l’enlèvement d’un mineur est passible d’une peine pouvant aller jusqu’à dix ans de prison, et jusqu’à sept ans si la femme a plus de 18 ans.

Une loi inefficace

L’inefficacité de cette législation pousse certains internautes à proposer d’autres solutions. Sur sa page Facebook, Meerim Osmonalieva, directrice de la fondation Oasis Kyrgyzstan, qui soutient les groupes vulnérables et marginalisés, a appelé à des mesures technologiques pour assurer la sécurité des femmes. “Nous pourrions imaginer une application mobile pour que les forces de l’ordre répondent rapidement à un signal SOS”, a-t-elle écrit. “Encore une fois, je suis sûre que notre application mobile “Protection de l’enfance”, avec un signal SOS, devrait être adaptée aux femmes également ! Pour l’instant, elle fonctionne dans la ville de Tokmok, mais elle est nécessaire pour l’ensemble du pays. C’est notre sécurité”, estime Meerim Osmonalieva.

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D’autres, comme l’activiste Dinara Ochourahounova, ont pointé du doigt la tradition de l’enlèvement des fiancées. “Tous ceux qui considèrent l’Ala-Kachuu comme la norme et la tradition du peuple kirghiz devraient être inclus dans la liste de la honte et traduits en justice comme instigateurs et complices. Cela devrait être inscrit dans la loi”, a-t-elle écrit sur Facebook.

Des décès déjà médiatisés

Le décès d’Aizada Kanatbekova n’est pas le premier cas de meurtre d’une femme enlevée pour être mariée. En 2018, un homme de 30 ans et ses amis ont tendu une embuscade à Burulai Turdalieva, 19 ans, et l’ont kidnappée. Les parents de la jeune fille ont fait appel à la police, les kidnappeurs ont été arrêtés et emmenés au département de la police. Le kidnappeur présumé et Burulai Turdalieva ont été laissés seuls ensemble. L’homme a ensuite égorgé Burulai Turdalieva dans le commissariat de police. En réaction, près de 1 000 personnes avaient manifesté à Bichkek.

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Le tribunal a condamné le ravisseur présumé à 20 ans de détention dans une colonie pénale de haute sécurité avec confiscation des biens. La direction du service où Burulai Turdalieva a été tuée a également été démise de ses fonctions. Les proches de la défunte estiment que la police est responsable de sa mort.

Plus largement, malgré la législation et le durcissement des peines, de 2013 à 2018, les organes des affaires intérieures ont enregistré 895 rapports et déclarations concernant des enlèvements de fiancées, décrit Radio Azattyk, la branche kirghize de Radio Free Europe. Parmi ceux-ci, 727 (soit 81,2 %) n’ont pas donné lieu à des poursuites pénales. Dans 18,7 % des cas, des procédures pénales ont été engagées.

Aigerim Turgunbaeva
Rédactrice pour Novastan à Bichkek

Edition 13 avril 2021 : ajout de la sanction contre le chef de la police de Bichkek.

Relu par Charlotte Bonin

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