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Kirghizstan : 16 partis en course pour les élections parlementaires

Prévues le 4 octobre prochain, les élections législatives kirghizes sont bel et bien lancées. Contrairement à ce qui se passe dans les pays voisins du Kirghizstan, l’issue du scrutin est encore relativement ouverte, d’autant plus que le parti qui dominait jusqu’ici, le SDPK, ne se présente pas. Aperçu des principaux candidats.

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié le 11 septembre 2020 par notre version allemande.

Ils seront finalement 16. Le 9 septembre dernier, la Commission électorale centrale (CEC) du Kirghizstan a divulgué la liste complète des partis autorisés à se présenter aux élections législatives d’octobre prochain. Constituée le 4 septembre de 15 partis, la liste a finalement été étendue à Bütün Kyrgyzstan, qui a obtenu le droit de participer après un recours fructueux contre la commission. Début juillet, 44 partis s’étaient manifestés pour participer au vote, desquels ne reste, après les retraits, les unions et les dossiers incomplets ou déposés en retard, qu’un tiers des formations. Malgré la crise du coronavirus, les élections parlementaires devraient se tenir le 4 octobre.

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En tout, ce sont plus de 2 000 personnes qui candidatent pour les 120 mandats de députés au Jokorgu Kengech, le parlement monocaméral kirghiz. Ils sont désignés au scrutin proportionnel et chaque liste doit dépasser le seuil électoral de 7 % à l’échelle du pays et de 0.7 % dans chacune des régions. 32 % des prétendants sont des femmes, à peine plus que le taux défini par la loi, selon laquelle au plus 70 % des candidats d’une même liste peuvent appartenir au même sexe. Chez Birimdik (« Unité ») et Mekenim Kyrgyzstan (« Mon foyer le Kirghizstan ») la proportion de femmes se situe exactement à 30 %, tandis que c’est pour le Parti des Vétérans de Guerre d’Afghanistan et des Belligérants d’autres Conflits locaux que se présentent le plus de femmes (environ 42 %).

Un paysage politique modifié

Ces élections interviennent dans un contexte politique particulier. De fait, parmi les six partis déjà représentés au Parlement, seuls trois vont concourir sous la même forme. Le parti social-démocrate du Kirghizstan (SDPK), qui était encore en 2015 la force politique la plus importante du pays, est ressorti divisé du bras de fer entre l’ex-président Almazbek Atambaïev et l’occupant actuel du poste Sooronbaï Jeenbekov. Le parti avait annoncé son intention de se présenter, mais n’a finalement constitué aucune liste, comme le rapporte le média kirghiz Kloop.kg,  de nombreux députés en poste du SDPK se présentant pour d’autres partis. Le parti Onuguu-Progress (“Progrès”), également membre de la coalition au pouvoir, ne s’est pas du tout manifesté pour le vote, décrit le média kirghiz Kaktus. L’alliance Respoublika/Ata-Jourt, actuellement deuxième force au Parlement, s’est divisée : Respoublika entend participer au vote en tant que parti distinct tandis que Ata-Jourt se présente aux côtés de Mekenim Kyrgyzstan, décrit Radio Azattyk, la branche kirghize du média américain Radio Free Europe.

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Ainsi, l’issue du scrutin reste relativement ouverte, quand les programmes ne devraient avoir qu’un impact limité. Comme l’indiquait la fondation Friedrich-Ebert dans une note dédiée aux élections parlementaires de 2015 : « Tous les partis sont plutôt des machines à votes avec une courte espérance de vie et des véhicules pour des personnalités que des intermédiaires au service d’un programme entre le gouvernement et la société ». D’après un sondage paru le 1er septembre et conduit par l’organisme américain International Republican Institute (IRI), on attend une participation de 80 %, alors que plus de la moitié de la population estime que le pays prend une mauvaise direction, un nouveau record depuis 2010. Environ la moitié des interrogés ne savent pas encore pour quelle personnalité ils voteront ou s’ils décideront de voter « contre tous ». 

Novastan vous propose un tour d’horizon des partis présents pour ces élections uniques en Asie centrale.

Les favoris : Birimdik et Mekenim Kyrgyzstan

Dans ce contexte, on s’étonne à peine que ce soient deux nouveaux partis qui fassent figure de favoris dans les analyses, relayées notamment par Kloop : le parti démocratique Birimdik («Unité») et Mekenim Kyrgyzstan. Dans leurs formes actuelles, les partis sont déclarés respectivement depuis 2013 et 2019 et n’ont encore jamais participé à des élections parlementaires.

Birimdik passe pour être « le parti officieusement au pouvoir » et l’on établit souvent des liens entre celui-ci et le frère du président, Asylbek Jeenbekov. Celui-ci occupe la 27ème place sur la liste dirigée par Akylbek Jamangoulov, le directeur de la société de télécommunications Alfa Telekom. Certains candidats sont des transfuges du SDPK, comme la vice-présidente du Parlement Aida Kasimaliyeva. Par sa proximité avec le gouvernement, le parti pourrait profiter de « ressources administratives » : Kloop explique, par exemple, que Birimdik bénéficie d’une couverture médiatique supérieure à la moyenne de la part des diffuseurs télévisuels publics. D’un autre côté, l’atmosphère critique autour du gouvernement pourrait lui faire perdre des points. Dans un article publicitaire disponible sur l’agence kirghize 24.kg, le parti présente « le socialisme démocratique » et « l’eurasisme » comme lignes directrices de son programme.

De l’autre côté, on associe surtout Mekenim Kyrgyzstan à Raimbek Matraimov. L’ancien haut fonctionnaire des douanes a été cité dans une enquête journalistique internationale comme figure clé d’un système de corruption et de contrebande de grande ampleur par lequel 700 millions de dollars se sont échappés du pays. Son frère, le député Iskender Matraimov, occupe la 10ème place sur la liste. Comme pour Birimdik, de nombreux autres parlementaires en fonction se présentent sous la bannière de Mekenim Kyrgyzstan, dont la liste est conduite par le vice-porte-parole et l’ancien membre d’Onuguu-Progress Mirlan Bayrov. Dans son programme, le parti se réclame d’une idéologie sociale-libérale et défend l’idée d’un État tourné vers le social avec une économie de marché développée. La formation fait campagne avant tout sur la réduction de l’appareil gouvernemental et propose de diviser par deux le nombre de députés, arguant qu’ « une grande partie de la population a exprimé son insatisfaction à propos du travail de la représentation parlementaire actuelle. » 

Des partis en course pour la réélection : Respoublika, Bir Bol et Ata Meken

Parmi les partis actuellement présents au Parlement, quatre se représentent : Kyrgyzstan, Respoublika, Bir bol (« Sois uni ») et Ata Meken (« Patrie» ). Ces partis peuvent compter sur leur base électorale et leur expérience et ont tout à fait leurs chances de dépasser la barre des 7 %.

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Le parti Kyrgyzstan a été déclaré en 2014 et a créé la surprise en obtenant un bon score : avec 12 % le parti est devenu la troisième force politique du pays et un membre de la coalition au pouvoir. Cette fois-ci, la formation aurait bien pu échouer avant que le vote n’ait eu lieu : la commission électorale lui a d’abord refusé son agrément, les documents nécessaires n’ayant pas été envoyés à temps, ce qui a provoqué les railleries des internautes. Mais Kyrgyzstan a déposé un recours contre cette décision et a obtenu gain de cause. La liste électorale est conduite par Kanatbek Isaïev, qui, avant 2015, était actif à l’échelon local dans le nord du pays et, d’après 24.kg, serait empêtré dans plusieurs scandales de corruption. Hormis cela, 15 des 102 candidats sont déjà en poste au Parlement, dont notamment le président du Parlement Dastan Joumabekov. Dans son prospectus de campagne, le parti se présente comme une équipe de « représentants de l’économie réelle (…) voulant développer un État fort et stable, basé sur le bien-être de chaque citoyen. »

Le Parti Politique de l’Union nationale et du Patriotisme « Bir Bol » a été fondé en 2010 et est entré pour la première fois au Parlement en 2015, où il a pris part à la coalition au pouvoir. La tête de liste Almambet Chykmamatov a indiqué pendant l’été que le parti s’opposerait au gouvernement actuel, ce que le chef du parti Altynbek Sulaymanov n’a pas confirmé. La presse s’est attardée sur le fait que la nièce du président déchu en 2010, Kourmanbek Bakiev, travaille auprès de Symbat Maratbek dans l’état-major du parti. Elle n’est toutefois pas sur la liste, qui d’après les données d’Almambet Chykmamatov a été à 95 % renouvelée. « Ensemble, avec la mutation de l’organisation politique, nous aspirons à apporter une contribution forte au renouvellement de l’élite politique par des gens honnêtes, compétents et avec des principes », a déclaré le candidat et magnat des médias Rouslan Akmatbek lors d’une rencontre avec les électeurs. Il a poursuivi en indiquant que le parti s’engageait surtout pour une libéralisation de l’économie.

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On retrouve parfois les publicités de campagne de 4 partis sur la même page sur certains médias kirghizes en ligne.

De son côté, Respoublika est le parti d’Omourbek Babanov, qui a déjà obtenu plus de 30 % des voix à l’élection présidentielle de 2017. Peu après le scrutin, il a quitté le pays, alors qu’on enquêtait sur lui dans une affaire de corruption. Il n’est réapparu qu’au cours de l’été 2019. En décembre, il annonçait son retrait de la politique et transmettait la direction du parti au député Mirlan Jenchoroïev qui dirige maintenant la liste de Respublika. Comme Kaktus.media l’indique, on trouve sur la liste, aux côtés de députés et d’hommes d’affaires, de nombreuses personnes déclarées sans emploi. Respublika se réclame de l’opposition et demande des réformes structurelles comme la réduction du Parlement et la suppression des services secrets GKNB et du poste de président. « Le chef de l’État a été la cause de deux révolutions », a expliqué Mirlan Jenchoroïev lors de la présentation du programme. « Le gouvernement ne fait rien quand il n’y pas d’opposition ! Une opposition forte, ça signifie de fortes réformes », a-t-il ajouté. 

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Enfin, contrairement aux autres partis en lice, le parti socialiste Ata-Meken fondé en 1992 est l’un plus vieux du pays. Le parti d’opposition est marqué par la figure de son fondateur et chef Omourbek Tekebaïev, qui a récemment fait un séjour en prison entre février 2017 et août 2019 dans le cadre de poursuites pour corruption. Omourbek Tekebaïev ne se présente pas en personne au vote, pour faire de la place à « de nouveaux jeunes leaders », comme il l’a annoncé en août dernier. C’est le journaliste et ancien député du SDPK Janar Akaïev qui a pris la tête de liste, suivi par l’homme d’affaires et activiste Tilek Toktogasiyev. En août, les remarques du journaliste d’investigation Bolot Temirov, selon qui Ata Meken serait un parti de « pseudo-opposition » en lien avec Raimbek Matraimov et Mekenim Kyrgyzstan, ont conduit à un échange de coups entre plusieurs parlementaires. Le programme intitulé, dans ce contexte de pandémie, Jangy Dem (« air frais» ) s’appuie sur les valeurs de « justice, solidarité et développement. »

Opposition de la société civile : Tschong Kasat et Reforma

Issus des mouvements de protestation contre la corruption apparus à la fin 2019, deux nouveaux partis se sont constitués : Tchong Kasat (« La grande croisade ») et Reforma.

Au printemps, le mouvement Tchong Kasat faisait déjà parler de lui par des vidéos virales, des exhortations à s’intéresser de plus près aux sources de revenu de certains politiciens. Comme le média russe spécialisé sur l’Asie centrale Fergana News l’a écrit, les appels à l’expropriation et à la redistribution conjugués à ces accusations ont troublé la classe politique kirghize. Le mouvement rappelle à première vue le mouvement anti-corruption d’Alexeï Navalny, mais présente également des traits nationalistes : « Cela ne peut pas continuer. Il est temps de poursuivre dans la voie du grand Manas (héros de l’épopée nationale kirghize, ndlr). Nous lançons une croisade contre les ennemis intérieurs et extérieurs », pouvait-on entendre vers la fin d’une des vidéos de présentation du mouvement. Le chef du parti et tête de liste est Maksat Mamytkanov, l’ancien dirigeant du département de lutte contre la corruption au GKNB.

Le parti d’opposition Reforma existait déjà en 2012, mais ne participe que cette année aux élections, avec une toute nouvelle équipe. Comme Tchong Kasat, la formation veut « rompre avec le système de clans et de corruption en place au Kirghizstan », avec toutefois un peu plus d’optimisme : le manifeste vidéo de Reforma commence par une énumération des qualités et des réussites du « peuple libre du Kirghizstan ». Le parti a connu son premier succès fin août en réunissant les 5 millions de soms (environ 54 000 euros) de frais électoraux en s’appuyant sur un crowdfunding. Le parti est dirigé par l’ancienne juriste constitutionnelle Klara Sooronkoulova, qui conduit également la liste. De nombreux candidats viennent de la sphère privée ou de la société civile, d’autres du service public, comme l’ancienne candidate à la présidentielle Rita Karasartova. Le programme électoral est libéral et défend l’idée d’un État plus réduit qui servirait seulement « à la création de conditions et de garanties pour la justice, la protection des droits de l’Homme, de la propriété privée et pour le développement individuel. »

Samandach et le petit dernier, Bütün Kyrgyzstan

Comme pour Tchong Kasat et Reforma, on donne assez peu de chances aux sept partis restants d’entrer au Parlement, même si des surprises ne sont toutefois pas à exclure à l’issue de cette campagne. Le parti fondé en 2007, Samandach (« Contemporain »), avait déjà obtenu un résultat étonnamment bon aux élections locales de 2012. Aux élections parlementaires de 2015, le parti n’a, en revanche, obtenu que 2 % des voix. La formation, qui dispose d’une bonne assise locale, passe pour être le parti des travailleurs kirghiz à l’étranger. Dans son programme actuel, Samandach réalise une campagne autour d’une  « politique tournée vers l’indépendance économique, industrielle et politique du Kirghizstan, le développement de valeurs démocratiques et la création de conditions favorables à une industrie innovante. »

Bütün Kyrgyzstan (Kirghizstan uni) n’a, d’abord, pas été autorisé à participer aux élections, celui-ci ayant modifié sa liste juste après le congrès du parti, ce qui constitue une infraction à la loi électorale. L’ancien ombudsman Tursunbay Bakyr Uulu avait signalé le fait que son nom avait disparu de la liste. Le 9 septembre, le tribunal administratif de Bichkek avait tranché en faveur du parti, qui a reçu dans la foulée l’agrément de la commission électorale. Aux dernières élections de 2015, Bütün Kyrgyzstan, avec ses 6 %,  s’était retrouvé juste en-dessous du seuil des 7 %. Le chef du parti, Adachan Madoumarov, voyait des mobiles politiques dans le premier rejet de la commission électorale : « Bütün Kyrgyzstan est le seul parti s’opposant au gouvernement actuel. Regardez les résultats de tous les sondages, il est en avance sur tous les autres partis, avec un score qui atteint en moyenne 21 %. »

Un résultat incertain

Certains partis ne s’illustrent que par leurs fondateurs ou leurs candidats. C’est le cas de Mekentchil (« Patriote »), dont la tête de liste est Kamtchybek Tachiev, une vieille figure bien connue du paysage politique kirghiz. L’ancien cofondateur d’Ata-Jourt s’opposait en effet à l’alliance du parti avec Mekenim Kyrgyzstan. La liste issue de l’éclatement du SDPK, les « Sociaux-démocrates du Kirghizstan » est, quant à elle, conduite par Seyitbek Atambaïev, un des fils de l’ex-président Almazbek Atambaïev.

Malgré tous les manquements procéduraux, ces élections parlementaires serviront d’épreuve à de nombreuses alliances politiques, d’autant plus que beaucoup des partis en lice sont encore inconnus des électeurs.  La campagne officielle a débuté le 4 septembre et dure jusqu’au 3 octobre, surnommé « jour du silence », avant que les citoyens du Kirghizstan ne se rendent aux urnes le 4 octobre. 219 observateurs internationaux devraient être présents pour surveiller le scrutin, rapporte 24.kg.

Florian Coppenrath
Rédacteur en chef de Novastan

Traduit de l’allemand par Arnaud Behr

Edité par Etienne Combier

Relu par Anne Marvau

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