Kirghizstan : un décret présidentiel fixant les élections législatives à l’automne cristallise le débat

Alors que le Kirghizstan subit des épreuves extrêmes en raison de l’augmentation rapide des décès liés au coronavirus, un décret présidentiel sur la tenue des élections législatives du 4 octobre prochain a été critiqué par une partie de la société, y compris plusieurs parlementaires et anciens responsables. La question du report est sur toutes les lèvres.

Le 2 juillet dernier, le président kirghiz Sooronbaï Jeenbekov a signé un décret fixant les prochaines élections législatives au 4 octobre 2020. Le décret demande, entre autres, au gouvernement d’allouer les ressources financières nécessaires, d’assurer la sécurité, la protection de la santé publique et la surveillance des bureaux de vote. Le gouvernement se doit aussi d’assister la Commission électorale centrale (CEC) et assurer la cybersécurité.

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Selon le décret, relayé par l’agence kirghiz 24.kg, le parquet général doit veiller au respect de la constitution et des lois. Le gouvernement de l’État local, les maires et les responsables locaux doivent clarifier les listes électorales et apporter leur assistance pour les questions techniques et organisationnelles.

Les militants appellent à reporter les élections

Ce décret présidentiel a déclenché des discussions sur la question de savoir si le Kirghizstan devait ou non organiser des élections, décrit 24 kg. Certains responsables et militants ont exprimé leur inquiétude quant à la décision de mener les élections, alors que le pays gère à peine la propagation du coronavirus. Une autre proposition émanant de plusieurs militants appelle à reporter les élections jusqu’à ce que le Covid-19 soit contrôlé, à réorienter les ressources financières destinées aux élections vers l’aide médicale des citoyens ainsi qu’à faire démissionner le gouvernement et à poursuivre les responsables de l’aggravation de la situation. Le 13 juillet, huit de ces militants ont été arrêtés après une manifestation devant le Jokorgu Kenesh, le parlement kirghiz, rapporte Radio Azattyk, la branche kirghize du média américain Radio Free Europe.

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Certains députés ont également appelé au report des élections, décrit le média kirghiz Kloop.kg, tout en critiquant l’ampleur des dépenses, estimées à 732 millions de soms (8,2 millions d’euros). En conséquence, le CEC a décidé le 17 juillet de les réduire à 446 millions de soms (5 millions d’euros), rapporte 24 kg.

Certains députés du parti «Respublika» ont poussé la logique plus loin, annonçant que leur parti arrêterait sa campagne électorale jusqu’à ce que la situation avec le Covid-19 s’améliore, selon 24.kg. Rouslan Kazakbaïev, actuel député et ancien ministre des Affaires étrangères, et le chef du parti Mirlan Jeenchoroïev ont critiqué le décret du président, décrit le média kirghiz Vesti.kg. Mirlan Jeenchoroïev a également exprimé son soutien au report des élections. De fait, les évènements électoraux sont une question sensible pour le parti d’opposition. Son ancien chef, Omourbek Babanov, a quitté le Kirghizstan après avoir perdu contre Sooronbaï Jeenbekov lors de l’élection présidentielle de 2017. Après l’élection, plusieurs affaires pénales ont été intentées contre lui, a décrit Kloop.kg. Il est finalement revenu dans le pays en 2019 pour démissionner de ses fonctions de président, et a nommé Mirlan Jeenchoroïev comme remplaçant.

Deux députés d’Ata-Meken, un autre parti d’opposition, Janar Akaïev et Mombekov Ryskeldi, ont également appelé à reporter les élections, quelques mois après avoir quitté le parti social-démocrate du Kirghizstan (SDPK), le parti présidentiel.

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La plupart des arguments appelant à reporter les élections sont basés sur les conséquences catastrophiques du coronavirus que le gouvernement n’a pas réussi à gérer efficacement. Cela a provoqué des critiques généralisées à l’encontre de l’ensemble des officiels. Comme le rapporte le média kirghiz Kaktus.kg, les citoyens et militants soulignent que les ressources financières des élections doivent être consacrées à la construction de nouveaux hôpitaux et à la fourniture d’équipements de soins médicaux et de médicaments, qui manquent aujourd’hui. Les citoyens proposent également d’utiliser cet argent pour payer le personnel médical et les bénévoles qui luttent pour sauver la vie des patients.

De plus, les inquiets estiment qu’il n’est pas raisonnable de tenir des élections qui n’ont jamais amélioré la vie des citoyens, décrit un sondage réalisé par Kaktus.kg. Selon le ministère de la Santé, au 24 juillet, il y avait 31 247 cas de Covid-19 enregistrés et 1 211 personnes décédées depuis la forte augmentation début juillet et la fusion dans les statistiques des cas de Covid-19 avec ceux de pneumonies.

Les candidatures des partis politiques affluent malgré tout

Dans le détail, la Commission électorale centrale a donné jusqu’au 8 juillet, cinq jours après l’annonce de la date des élections, pour que les partis soumettent leur demande d’intention de participer, et un délai de dix jours pour qu’ils envoient leurs représentants sur les questions administratives et financières afin de finaliser leur inscription à la CEC. Avant le 20 août, les partis doivent soumettre une liste de candidats avec un engagement de 5 millions de soms (56 000 euros), rapporte 24.kg. Toujours selon 24.kg, le directeur adjoint de la CEC a informé que les grands rassemblements ou les concerts n’étaient pas autorisés en raison de la situation du Covid-19, laissant la télévision, la radio et Internet comme seuls instruments de campagne.

En tant que tel, ce débat n’a pas empêché les partis de soumettre leur candidature aux élections. À ce jour, 44 partis ont soumis à la CEC des demandes de participation aux élections, rapporte 24.kg, sur les 259 partis politiques officiellement enregistrés en République kirghize.

Le gouvernement déterminé à organiser les élections quoi qu’il arrive

Dans une interview accordée à la radio publique Birinchi le 18 juillet dernier, Sooronbaï Jeenbekov a rejeté tout report des élections, affirmant que les députés qui appellent à reporter les élections sont populistes, puisqu’ils sont eux-mêmes enregistrés à la CEC pour les élections à venir, décrit Kaktus.kg. Bien que le président kirghiz ait déclaré qu’il se rendait compte de la difficulté actuelle avec le coronavirus, il a souligné l’obligation politique de tenir des élections conformément à la loi, tout en soulignant que les questions de santé pendant les élections seront au centre des préoccupations.

Le gouvernement a peut-être en tête les pays qui réussissent. Les analystes mentionnent que la Corée du Sud a organisé avec succès des élections en mai, son gouvernement ayant pu gérer l’ensemble du processus de manière assez efficace, rapporte le média kirghiz Elgezit.kg.

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Certains juristes ont également fait valoir que cette élection est politiquement importante pour l’équipe du président actuel, car son résultat ouvrira la voie à la prochaine élection présidentielle, décrit Elgezit.kg. En effet, les élections d’octobre pourraient servir de pont opportun vers la course à l’élection présidentielle de 2023, qui entrera dans une période cruciale en 2021. Conformément à la Constitution, Sooronbaï Jeenbekov ne peut pas se présenter une seconde fois et sera probablement à la recherche d’un successeur sûr.

Dans le contexte kirghiz, le terme «sûr» est de la plus haute importance, car le sort d’Almazbek Atambaïev, emprisonné deux ans après avoir quitté ses fonctions de président kirghiz au profit de Sooronbaï Jeenbekov, est très clair dans l’esprit de tous. Par conséquent, le président a besoin d’un parlement dominé par des partis fidèles et des députés pour faire appliquer ses initiatives, car, conformément à la constitution, le gouvernement est formé par le parlement. Un parlement loyal signifie une mise en œuvre sans stress des initiatives présidentielles et la recherche d’un candidat fidèle pour l’élection présidentielle de 2023, à moins que la constitution de 2016 ne soit à nouveau modifiée pour permettre un second mandat présidentiel. Cette option nécessiterait, encore une fois, un parlement loyal pour faire adopter des amendements.

Ilgiz Kambarov
Rédacteur pour Novastan à Bichkek

Relu par Anne Marvau

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