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25 ans après la chute de l’URSS, la Russie à la croisée des chemins en Asie centrale

La Russie, « grand frère » historique pour les pays centrasiatiques, est en plein doute quant à son rôle dans la région. Si le pays ne disparaîtra pas du paysage, les experts tentent de redéfinir une présence plus mesurée dans la région.

Novastan reprend et traduit ici un article paru originellement sur Central Asian Analytical Network.

La dernière visite de Vladimir Poutine dans les pays d’Asie centrale en mars dernier a fait couler beaucoup d’encre dans les médias locaux. Ces derniers se posent les questions les plus diverses : que cherche Poutine en Asie centrale ? Cherche-t-il à renforcer ses positions, ou la Russie est-elle en train de perdre l’Asie centrale ? Un titre qualifie même la visite de Poutine d’ « inspection » de la région.

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La qualification de « tournée régionale » de Vladimir Poutine doit être prise avec des pincettes : il a officiellement visité trois pays de la région, et la visite n’a résulté en la signature d’aucun document modifiant significativement les relations entre les Etats. La visite a d’ailleurs plutôt été menée au nom de la célébration des 25 ans de relations diplomatiques entre la Russie et les Républiques d’Asie centrale et visait seulement à souligner « le haut niveau de confiance politique mutuelle ». Néanmoins, en Russie, la politique à adopter concernant cette région est sujette à débats.

Une dislocation de l’URSS délicate

Depuis la chute de l’Union soviétique, les politiques russes se sont efforcés dès le départ de se détacher de cette région, considérée comme une « charge superflue » gênant la redirection vers l’Ouest. Le gouvernement de Boris Elstine s’est ainsi battu pour obtenir des crédits internationaux, grâce auxquels le nouveau président a rapidement mené la désintégration du bloc soviétique. En 1991, pour l’octroi de crédits à l’Union soviétique, Washington a demandé au gouvernement d’URSS d’empêcher l’établissement de barrières entre les républiques d’URSS, de stimuler le processus d’élaboration de leurs propres plans de transition de marché et de former un fond général de remboursement de la dette de l’URSS, dans lequel chaque République devrait apporter des fonds proportionnellement à ses ressources.

Mais comme le remarque Sergueï Shenin, auteur du livre « Retour en Russie : stratégie et politique de l’aide américaine dans les années 1990 », tout ne s’est pas passé aussi clairement que prévu. « Le 28 octobre 1991, dans son discours programmatique, Boris Eltsine a proposé aux Républiques des cadres et conditions de partenariat économique si rigoureux qu’il était évident qu’aucune des Républiques ne les supporterait », décrit-il. Par la suite, les Républiques n’ont pas suivi l’appel de Boris Eltsine et l’équipe des libéraux russes et des soutiens de la « thérapie de choc » ont convaincu Eltsine que Moscou devait à tout prix se détacher des Républiques non russes d’Asie centrale, celles-ci étant « trop retardées pour des réformes de marché radicales, et la dispersion de l’aide escomptée pourrait mettre en péril tous les projets ».

La situation a commencé à changer après 1999. Cette année-là, Belgrade est bombardée et le Premier ministre russe de l’époque, Ievgueni Primakov, opère une mémorable volte-face. C’en est fini de l’amour de l’Occident : le gouvernement russe commence à porter davantage d’attention aux pays post-soviétiques.

Trois points clés pour la Russie en Asie centrale

La politique centrasiatique de la Russie sous Vladimir Poutine est centrée sur trois points traditionnels : les questions de sécurité, allant de la modernisation des forces armées des Etats de la région à la création des bases armées au Kirghizstan et au Tadjikistan ; les projets énergétiques dans les sphères pétro-gazières et hydroélectriques ; le renforcement des institutions d’intégration de l’Union économique eurasiatique (UEE).

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L’Asie centrale est-elle donc centrale pour la Russie ? Les experts du Conseil pour la politique étrangère et de défense de Russie estiment que « l’espace post-soviétique doit être remisé aux archives ». Argumentant que « dans le monde d’aujourd’hui, porter le fardeau dont les tsars et les communistes chargèrent la Russie n’est pas une obligation (et c’est même visiblement non-profitable) », les auteurs du rapport « Stratégie pour la Russie, la politique étrangère de la Russie, 2010-2020 » affirment que l’intégration des pays de l’ex-URSS a ses limites.

Un soutien diminué ?

Pour ces experts, l’Etat de l’Union, soit l’union de la Russie et de la Biélorussie, l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) et l’UEE, qui pourrait s’élargir à un ou deux Etats, est probablement le niveau d’intégration maximum qui soit nécessaire dans un futur proche. Ces unions doivent néanmoins être complétées par un contenu concret et être intégrées aux configurations politico-économiques plus larges, à l’échelle de l’Eurasie.

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En ce qui concerne les autres états postsoviétiques, les experts recommandent « un soutien le moins coûteux possible à la stabilité en leur sein, et la prévention de l’élargissement des autres Unions qui menacent les intérêts russes (par l’octroi, si nécessaire, d’un statut contractuel de neutralité permanente) ».

La communauté des experts russes divisée

Mais tous les experts russes ne s’accordent pas sur ce point de vue. « Dans tous les documents doctrinaires officiels de la fédération de Russie, l’Asie centrale ressort comme l’une des priorités », rapporte dans une interview au Central Asian Analytical Network (CAAN) Stanislas Pritchin, expert du Centre d’études sur l’Asie centrale et le Caucase de l’Institut d’études asiatiques « RAN ». Cependant, il admet que « malgré le fait qu’il y ait un certain nombre d’associations internationales, tous les pays de la région ne font pas partie de ces projets. C’est pourquoi Moscou doit construire une stratégie à vitesse variable pour sa politique en Asie centrale. »

Vladimir Poutine Almazbek Atambaïev Kirghizstan Cheval Russie

L’expert sur les pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI) Arkadij Dubnov estime quant à lui que 25 ans après la chute de l’URSS, il devient évident que les voies de développement des pays d’Asie centrale sont très hétérogènes. Selon lui, l’erreur de la Russie réside dans le fait qu’elle a entrepris de réduire sa relation avec eux à un seul dénominateur commun – correspondant aujourd’hui à l’UEE. Au cours de la visite de Vladimir Poutine au Tadjikistan, qui n’est pas membre de l’Union, cette question est apparue comme centrale. « Faut-il obstinément contraindre Douchanbe à accéder à l’EAES, alors que pour l’instant l’expérience de la présence du Kirghizstan et de l’Arménie dans l’Union n’est pas si heureuse ? », se demande Arkadij Dubnov. Selon l’expert russe, c’est une erreur de considérer l’Asie centrale comme une région unie. Et pourtant, c’est ce que démontre régulièrement l’élite dirigeante de la Russie.

Le dénominateur commun : l’économie ou la sécurité ?

Grâce à cet instrument de « maintien des pays voisins dans l’orbite russe », comme l’appelle la Russie, le pays réussit son développement économique. Mais les relations économiques entre la Russie et l’Asie centrale restent déterminées par le vieux principe de « marchandise contre force de travail » : l’Asie centrale est un marché pour les produits russes, et la Russie est en échange un marché du travail pour les migrants. Les relations économiques avec la Chine, par exemple, présentent en revanche une grande originalité et du dynamisme, faisant naître une multitude de projets de transport, de logistique et de transit dans toute la région.

Pour la Russie, le maintien des relations d’association avec les Etats d’Asie centrale a son prix. Les subventions, les taux préférentiels, les investissements et les crédits directs, ainsi que le financement indirect à travers l’admission des migrants et les compromis dans le transit d’hydrocarbures font des pays d’Asie centrale dans l’ensemble des partenaires difficiles pèsent sur le budget russe.

La menace islamiste exagérée

Publié à la fin de l’année dernière, le rapport « Du Turkestan à l’Asie centrale : le futur politique de la région », rédigé par des analystes russes et kazakhs, recommande à la Russie de réfléchir à des mécanismes et des institutions répondant à la nature des menaces du temps et permettant la défense de la région. S’ils devaient être mis en place, la Russie pourrait avoir une influence réelle sur le développement économique et social des pays de la région, leur garantissant un développement stable. « La crise sociale et économique permanente, voire l’immersion dans le chaos de l’Asie centrale, impacte négativement et la Russie, et la Chine », note le rapport.

En outre, les experts rabâchent de vieilles thèses selon lesquelles les économies pauvres et instables d’Asie centrale présentent un risque d’insécurité. Ils pointent notamment une potentielle arrivée d’islamistes radicaux au pouvoir, les anciens régimes loyaux tombant sous les coups de la « préoccupation nationaliste », ce qui est objectivement loin de se produire. « Comment doit se comporter l’OTSC dans le cas d’une répétition des situations citées ou de l’émergence d’un « Maïdan centrasiatique » ? », se demandent-ils. Dans cet esprit, les analystes écrivent qu’il faut nécessairement considérer les perspectives d’élargissement des capacités de l’Organisation du traité de sécurité collective et l’application effective du KSOR (forces collectives de réaction opérationnelle).

Vers une reprise en main régionale par les centrasiatiques ?

Cependant, l’engagement de la Russie dans la défense des régimes autoritaires locaux peut jouer contre elle en période de changement de génération. En outre, après la Crimée, la Russie est d’avantage suspectée d’ingérence étrangère. Elle se fait ouvertement craindre, et ces dangers ont poussé les pays à chercher un nouveau schéma de sécurisation : bien que le format américain P5+1 ou le « Une ceinture, une route » chinois soient loin de fournir une quelconque garantie de sécurité, une nouvelle initiative purement régionale pourrait être formée entre les pays d’Asie centrale en réponse aux nouveaux défis sécuritaires.

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Après la visite du président ouzbek Chavkat Mirzioïev au Kazakhstan en avril dernier, certains espèrent la mise en place d’un programme régional. Mais Arcadij Dubnov se montre sceptique quant aux conséquences de la visite du président Mirzioïev au Kazakhstan. « Le rapprochement d’Astana et Tachkent a commencé il y a près d’un an, sous Islam Karimov (décédé en septembre 2016, ndlr) : il ne faut pas en conclure qu’une nouvelle tentative de résurrection d’une quelconque union centrasiatique est à venir. Aujourd’hui, les relations bilatérales acquièrent un rôle crucial, surtout à l’heure du développement de l’identité nationaliste des Etats : ceux-ci ne permettraient pas la perte d’une partie de leurs pouvoirs nationaux au nom du développement des associations d’intégrations », estime Arcadij Dubnov.

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Vladimir Poutine Chavkat Mirzioïev Moscou Visite

L’Asie centrale, un passé encombrant ?

Mais finalement, le destin de l’Asie centrale se trouve-t-il effectivement dans les mains de la Russie ? Cette question a été en partie débattue au cours d’une conférence à l’université d’Etat de Moscou (MGU), où le modérateur, Vladimir Iakounin, s’est montré critique d’un engagement russe en Asie centrale. « Nous avons un point fédérateur : c’est notre passé soviétique commun. Il demeure en commun. Mais les vœux de construction d’un socialisme idéal ont pris fin à l’aube des années 60-70 du siècle passé. S’agissant de ce passé soviétique et de la conduite des affaires, une position idéologique précise devra être trouvée » estime le chef du sous département de la politique étatique du MGU.

Avec la transformation du schéma politique régional – la Russie ayant perdu sa position monopolistique du fait de la montée en puissance économique de la Chine – il semble que soit venu le moment pour la Russie de mener une campagne de différenciation et de partenariat à plusieurs niveaux avec les pays de la région. C’est ce qu’avaient en tête les experts du Conseil pour la politique étrangère et de défense quand ils ont recommandé aux autorités russes de laisser l’espace postsoviétique derrière elles. « 25 années ont passé depuis la chute de l’URSS. Continuer à être nostalgique serait insensé. Il faut une nouvelle politique », estiment-ils. Concernant l’Asie centrale, cela peut signifier une coopération étroite avec les trois pays membres de l’Union économique eurasiatique et de l’OTSC (Kazakhstan, Kirghizstan et Tadjikistan), alors que l’Ouzbékistan et le Turkménistan seraient des partenaires de « moindre dépenses ».

Une influence culturelle inégalée

Plus largement, la Russie exerce toujours une influence culturelle considérable sur la région. Son « soft power » et l’influence de ses médias sont à leur apogée et les autorités locales recopient volontiers un certain nombre de lois russes opposées aux valeurs libérales et visant à la conservation du traditionalisme.

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La politique étrangère russe en Asie centrale est probablement un sujet qui sera encore longuement débattu dans la communauté d’experts russes. Celle-ci s’inquiète également de la direction que prend la politique centrasiatique des Etats-Unis avec Donald Trump. « Le fait que l’administration du président américain n’ait jusqu’à maintenant pas abouti sur une démarche claire ni envers la Russie, ni envers l’Asie centrale rend tous les leaders de la région nerveux », a observé l’expert Andrej Grozin sur le site Gazeta.ru.

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La nouvelle administration du président Trump n’a pas encore opéré une reformulation théorique de ses tâches en matière de politique étrangère, surtout dans la région de seconde importance qu’est l’Asie centrale. Mais un changement radical par rapport au passé pourrait être de mise.

Traduit du russe par Margot Holvoet

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