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Tueries de janvier au Kazakhstan : quand l’histoire se répète
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Tueries de janvier au Kazakhstan : quand l’histoire se répète

Au Kazakhstan, après les évènements de janvier 2022, des milliers de dossiers concernant des enquêtes pénales ont été ouverts pour divers motifs. Plus de 600 suspects présumés ont été arrêtés. Confrontés à d’innombrables appels à l’aide, les défenseurs des droits de l’Homme se sont regroupés pour la première fois depuis l’indépendance du pays au sein d’une alliance visant à fournir une assistance juridique aux citoyens.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 20 avril 2022 par le média Radio Azattyq, la branche kazakhe du média américain Radio Free Europe. 

Défendre les droits de milliers de personnes arrêtées, emprisonnées ou simplement témoins des évènements de janvier 2022, tel est le défi des défenseurs des droits humains. Une mobilisation jamais vue depuis le massacre de Janaozen, en 2011, lorsque la police a tiré sur les manifestants, et les manifestations contre les réformes agraires de 2016.

L’alliance des défenseurs des droits de l’Homme

Les arrestations de milliers de personnes, en janvier 2022, constituent une première depuis l’indépendance du Kazakhstan. Si les militants des droits de l’Homme locaux admettent avoir été dépassés au début par l’ampleur de la situation, trois organisations de défense des droits de l’Homme et 11 ONG se sont rapidement réunies au sein de l’Alliance des droits humains pour les droits fondamentaux.

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L’organisation du Bureau international des droits de l’Homme au Kazakhstan (KIBHR) coordonne le travail sur les évènements de janvier 2022 dans plusieurs domaines. En collaboration avec l’ONG kazakhe Coalition contre la torture, le Bureau établi des rapports et est au contact avec le commissaire aux droits de l’Homme pour que les autorités puissent se rendre sur les lieux signalés.

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Familles de personnes arrêtées à la suite des évènements de janvier 2022 demandant la libération de leurs enfants et affirmant quils ne sont pas des terroristes. Chymkent, 28 janvier 2022. [alt]
Radio Azattyk

« Nous proposons aussi des services d’assistance juridique. Des lignes d’urgence ont en outre été mises en place, avec une personne de contact pour chaque région, que l’on peut contacter par rapport aux évènements de janvier. Enfin, notre dernier pilier est la documentation. Car tôt ou tard, il va falloir déterminer ce qui s’est passé », explique Evgeni Jovtis, responsable du KIBHR.

Lutte contre la torture

Au sein de l’alliance, la Coalition contre la torture a reçu jusquà présent 140 appels provenant de 11 villes. La plupart dentre eux provenaient dAlmaty et de Taldykourgan. Chaque fait est enregistré et des avocats, habitués à travailler sur de tels cas, procèdent à des examens médicaux et s’échinent à obtenir des réparations pour les dommages corporels reçus. L’organisation propose également une assistance psychologique aux victimes et à leurs proches, ainsi que des médicaments.

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« Tout ceci est rendu possible grâce aux fonds de projet de l’Union européenne, de la Fondation Helsinki pour les droits de l’Homme et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme. Trois fonds ont également apporté leur soutien et se concentrent sur l’assistance directe aux victimes et aux membres de leur famille », explique Anna Solodova, avocate travaillant au sein de la Coalition contre la torture.

Établir une base documentée des faits

L’organisation publique Liberty, dirigée par le militant des droits de l’Homme Halym Ageleouov, organise des réunions et des entretiens filmés avec des témoins des évènements. Les témoignages recueillis sont rassemblés dans une base de données commune.

« Nous travaillons sur les évènements des 5, 6 et 7 janvier à Almaty, en réalisant une vidéo avec des témoins oculaires. Nous examinons aussi ce qui s’est passé dans d’autres villes du pays. Nous avons élaboré des questionnaires unifiés, sur la base desquels les informations sont enregistrées. », explique Halym Ageleouov.

Le militant poursuit en expliquant que l’objectif de ce travail est de proposer une base documentée et étayée par des témoignages afin de pouvoir identifier les victimes, les bourreaux et les responsables. 

Halym Ageleouov précise accorder une attention particulière aux dix villes où se sont produits les évènements de janvier 2022.

Des évènements semblables

En 2011, un conflit de travail long de plusieurs mois s’était terminé dans un bain de sang à Janaozen. La police avait ouvert le feu sur les ouvriers d’une raffinerie de pétrole qui réclamaient de meilleures conditions de travail. Selon les données officielles, 17 civils avaient trouvé la mort.

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Cinq policiers avaient été condamnés à des peines allant de 5 à 7 ans de prison pour avoir tiré sur des manifestants. Sur les 37 personnes accusées « d’organisation de troubles de masse », 13 ont été condamnées à des peines d’emprisonnement ferme allant de 3 à 7 ans, 21 ont été condamnées avec sursis et 3 ont été acquittées.

Toutes les personnes condamnées dans le cadre de ce drame ont finalement été libérées. Certains militants des droits de l’Homme et témoins des évènements estiment que les responsables restent impunis.

Pour Halym Ageleouov, qui avait suivi l’ensemble des évènements de Janaozen et ses causes, les deux affaires sont semblables.

« On assiste aujourd’hui à une même réticence à laver son linge sale en public, une même incapacité à mettre en place une commission ou une enquête internationale, notamment sur les actes de torture, à en punir les responsables et à comprendre les causes de la fusillade », a-t-il déclaré.

Mise en place dune liste

L’ONG de défense des droits de l’Homme au Kazakhstan Ar.Rukh.Hak a été l’une des premières à dresser une liste des victimes du massacre de janvier. La responsable de l’organisation, Bakhytjan Toregojina, a expliqué que l’enquête avait commencé par la collecte d’informations provenant des sources publiques avant de s’étendre par la suite pour inclure les personnes blessées, arrêtées et disparues. Elle admet que les premiers jours ont été éprouvants, car ils n’avaient jamais connu une telle expérience auparavant.

« Les premiers jours, j’étais choquée, j’accusais le coup mentalement. Aujourd’hui, le soutien des citoyens, des avocats et des militants des droits de l’Homme nous a permis de nous remettre sur pieds », explique Bakhytjan Toregojina.

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La responsable de l’organisation et militante des droits de l’Homme poursuit en expliquant que la participation de deux avocats des droits de l’Homme à la renommée internationale, Aïman Oumarova et Abzal Kouspan, permet de travailler en collaboration pour libérer des innocents, et ce malgré le fait que leurs commissions puissent parfois être considérées avec scepticisme. 

Qantar 2022

Les évènements de janvier ont permis d’unir non seulement les défenseurs des droits de l’Homme, mais aussi des membres de la société civile. Partout dans le pays, des volontaires se sont regroupés au sein du groupe Qantar 2022, qui compte désormais 15 membres. Le média Radio Azattyq, la branche kazakhe du média américain Radio Free Europe a pu s’entretenir avec certains d’entre eux. Pour des raisons de sécurité, ils ont préféré garder l’anonymat.

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« Le groupe Qantar 2022 a été créé en janvier, le jour où les rassemblements ont pris fin et où le réseau Internet a refait surface dans le pays. On se souvient qu’il n’a fallu que quelques jours aux autorités pour déterminer le montant des dommages économiques, mais encore aujourd’hui, aucune information officielle n’a parlé des victimes et des blessés », explique un bénévole.

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D’après lui, l’objectif du groupe est de porter la mémoire de ceux qui, ayant participé à des rassemblements pacifiques, ont été blessés ou ont trouvé la mort et de savoir ce qui s’est passé. Une base de données a été créée à cet effet contenant les noms de plus de 2 000 personnes concernées, parmi lesquelles plus de 200 morts.

« Toutes les informations sont vérifiées et enregistrées et la liste est mise à jour quotidiennement. Nous sommes résolus à faire connaître l’histoire de chacune de ces personnes », explique ce bénévole du groupe Qantar 2022 souhaitant rester anonyme.

Aide aux victimes

Dans un premier temps, les bénévoles ont participé à l’aide aux victimes, mais la collecte de fonds a finalement été arrêtée après que la police a fait pression sur les victimes ou leurs proches.

Les bénévoles se limitent désormais à la publication d’informations concernant les personnes dans le besoin. Ils servent de relais entre celles-ci et les personnes souhaitant apporter leur aide.

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Par ailleurs, des groupes s’emploient à publier des informations sur les évènements, à collecter des fonds et à aider les personnes dans le besoin et leurs familles. Ils maintiennent la lumière sur les évènements pour l’opinion publique et demandent aux autorités la mise en place d’une enquête indépendante et la condamnation des personnes coupables de torture.

Un lourd bilan

Les importantes manifestations contre la hausse des prix du carburant avaient débuté le 2 janvier 2022 à Janaozen, dans l’oblast de Manguistaou au sud-ouest du Kazakhstan, avant de s’étendre à toutes les régions du pays. Dans plusieurs villes, elles s’étaient achevées par des effusions de sang. Selon les chiffres officiels, 238 personnes ont été tuées, dont 19 agents de police. En avril 2022, les autorités n’avaient pas encore rendu public les noms des victimes.

Selon les chiffres officiels, 214 personnes ont été condamnées, dont 20 à des peines de prison. Le bureau du procureur général dénombre 4 849 dossiers ouverts en rapport à cette enquête et 627 suspects ont été arrêtés.

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À la mi-février 2022, Janat Eshmagambetov, responsable du Comité du système pénal et correctionnel du ministère de l’Intérieur, a démenti les informations faisant état de torture dans les centres de détention provisoire sur des détenus liés aux évènements de janvier. Par la suite, le bureau du procureur général a déclaré avoir identifié et placé en détention neuf agents, dont huit membres des services secrets du Kazakhstan (KNB) et un agent de police, soupçonnés d’avoir utilisé des techniques d’enquête inappropriées sur des détenus.

Enfin, en mars, l’Agence de lutte contre la corruption de la République du Kazakhstan a indiqué enquêter sur 234 affaires pénales concernant des allégations de torture sur des détenus liés aux évènements de janvier et sur le décès d’au moins 8 victimes de torture.

Manchyk Asaoutaï pour Radio Azattyk

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

Édité par Frédérique Faucher

Relu par Emma Jerome

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