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Panfilovo au Kazakhstan, le sovkhoze qui fournissait en tabac Staline lui-même
Le village de Panfilovo au Kazakhstan

Panfilovo au Kazakhstan, le sovkhoze qui fournissait en tabac Staline lui-même

Le sovhkoze de tabac d’Almaty, aujourd’hui renommée Panfilovo, était un lieu célèbre pour son excellent muscat et ses différents types de tabac. Également populaire pour sa Maison de la culture, la municipalité tente de sauver l’héritage culturel de la ville. 

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 14 mai 2021 par le média kazakh Tengrinews

Durant la période soviétique, des acteurs légendaires comme Nonna Mordioukova, Natalia Varleï, Alibek Dnichev ou encore Alexandre Demianenko se produisaient à Panfilovo. Le guérisseur Allan Tchoumak produisait des spectacle supposément surnaturels, et le chanteur Laki Kesolgou s’y rend régulièrement aujourd’hui encore. Des correspondants de Tengrinews se sont rendus à la rencontre des habitants de cet ancien sovkhoze de tabac.

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La localité est née au début des années 1930. 20 ans plus tard, la Maison de la culture construite en son centre deviendra la gloire non seulement du Kazakhstan, mais de toute l’Union soviétique. Aujourd’hui, il ne reste de ce bâtiment légendaire que le toit et les murs.

Maison de la culture Kazakhstan Panfilovo

La maison de la Culture. [alt]
Alikhane Sariev

La maison de la Culture

Janna Mikhaïlovna, agente municipale, propose de faire visiter la ville et de raconter son histoire.

Janna Mikhaïlovna Kazakhstan Panfilovo

Janna Mikhaïlovna. [alt]
Alikhane Sariev

« Pour consolider les fondations, des œufs étaient ajoutés. Vous savez, comme on le faisait avant pour construire les églises, c’est ce que ma mère m’a raconté. Ici, il y avait le hall, le vestiaire, la caisse où l’on prenait les tickets de cinéma. Tout ça a été détruit. Mon bureau était au deuxième étage, mais nous n’allons pas y monter : j’aurais peur pour votre sécurité. À l’époque, je dirigeais le département de l’enfance, nous avions notre théâtre de marionnettes et de danse. »

Couloir de la maison de la culture Kazakhstan Panfilovo

Couloir en direction du second étage. [alt]
Alikhane Sariev

« La bibliothèque était constamment complétée par de nouveaux livres, c’est là que les enfants s’épanouissaient culturellement. Maintenant, comme vous le voyez, le sol a été brûlé par des SDF qui cherchaient à se réchauffer. »

La bibliotheque de la Maison de la culture

La bibliothèque de la maison de la Culture. [alt]
Alikhane Sariev

« C’était l’entrée. Magnifique. On y conserve encore aujourd’hui le tableau La lisière du bois illustrant le poème Vassili Tiorkine. Ensuite, il y a le bureau du directeur et la salle des costumes. »

Le foyer de la Maison de la culture

Le foyer de la maison de la Culture. [alt]
Alikhane Sariev

Un bâtiment abandonné

« L’aura de cette époque se ressent même à travers les décennies. Un orchestre semble sur le point de monter sur scène, les cavaliers vont commencer à inviter les dames. Des dizaines de personnes tourneront dans la danse. Mais c’est seulement notre imagination : la réalité nous montre un espace sans vie. »

L interieur du club Kazakhstan Panfilovo

Lintérieur du bâtiment abandonné. [alt]
Alikhane Sariev

« Ici, il y avait environ 15 clubs, continue Janna Mikhaïlovna. Le club de dramaturgie, un ensemble vocal et instrumental, une chorale. Les filles cousaient, tricotaient. Les garçons fabriquaient des nichoirs. On pourrait énumérer ces activités longtemps. À côté, il y avait la salle de danse, nos parents s’y rendaient. Cet endroit était un lieu d’évasion pour les gens. Ils venaient après leur travail dans les exploitations de tabac. La salle de cinéma à elle seule pouvait accueillir jusqu’à 800 personnes. »

Salle de la maison de la culture Kazakhstan Panfilovo

Autre salle du bâtiment abandonné. [alt]
Alikhane Sariev

« Tout s’effondre depuis 1996. Le bâtiment a été vendu et on nous a proposé d’en construire un autre au même endroit. Cependant, nous n’étions pas d’accord puisque c’était le cœur de la ville, et qu’il était pratique d’y récupérer les enfants le soir. Je me suis rappelé une blague. Dans une famille nombreuse, le mari demande à sa femme : “On lave ces enfants-là ou en fait d’autres ?” »

Reconstruire un bâtiment culturel

« Ensuite, nous avons découvert que le bâtiment était hypothéqué. Le problème est que pendant longtemps, nous n’avons pas pu savoir auprès de quelle banque. Un jour, une activiste a vu par hasard le bâtiment sur un site immobilier. Depuis ce moment, l’affaire a commencé à évoluer. Je tiens à dire que nos députés locaux luttent activement pour la restauration du bâtiment, que l’administration locale et le département de la culture les soutiennent. Chez nous, presque chaque foyer a des documents sur ce bâtiment, tous les habitants contribuent à essayer de le sauver. Aujourd’hui, la banque a fait des concessions et a baissé ses prix. »

Une partie du club Kazakhstan Panfilovo

Partie délabrée du bâtiment. [alt]
Alikhane Sariev

« Avant que la maison ne revienne d’entre les morts, nous avons un long chemin à parcourir. D’abord, il faut l’acheter. Ensuite, l’État doit s’occuper de la transaction, établir des estimations du budget, vérifier l’état des murs et des fondations. Tout cela prendra environ 5 ans. Néanmoins, les gens sont d’accord pour venir les weekends et pour tout restaurer. Auparavant, j’étais effrayée que cela dure si longtemps, mais maintenant, je pense qu’en allant lentement, on va plus loin. »

L entree du club Kazakhstan Panfilovo

L’entrée du couloir. [alt]
Alikhane Sariev

« En Europe par exemple, s’il y a un mur romain, même trois pierres, ils le protègent. Alors que chez nous, c’est un héritage culturel, sa photo était sur les paquets de cigarettes Médéo ».

La maison des stakhanovistes 

En sortant du bâtiment, un autre se trouve juste en face. Il a la même importance historique, mais son état de conservation est tout autre. À une époque, il s’appelait la maison des stakhanovistes. Ce sont des travailleurs émérites dans la propagande de l’URSS. Des sessions plénières y avaient lieu. L’élite s’y rendait : les ministres et les membres du Parti. Maintenant, c’est un agréable café.

Exterieur du club Kazakhstan Panfilovo

Extérieur de la Maison de la culture. [alt]
Alikhane Sariev

« Nous n’avons pas changé la façade, raconte la propriétaire Sofia Konstantinova. On nous a dit que c’était un monument historique et que nous n’avions pas le droit de changer les fenêtres. Pourtant, elles étaient dans un tel état que nous avons dû les changer. Nous avons aussi un peu abaissé les plafonds. En revanche, pour le reste, nous avons essayé de préserver l’apparence originale. Cette année, le bâtiment aura 69 ans. »

Des lieux remplis de souvenirs
La Maison des Stakhanovites Kazakhstan Panfilovo

Sofia Konstantinova devant la maison des Stakhanovites. [alt]
Alikhane Sariev

Notre interlocutrice est arrivée à Panfilovo en 1956 et elle a aussi des souvenirs intéressants à raconter : « Des acteurs de cinéma venaient ici : Viatcheslav Tikhonov, Lyudmila Khitiaïeva, Noona Mordioukova. Nous, les jeunes, allions à ces rencontres. Ensuite, il y avait des films. Je me rappelle que l’acteur de Chourik, Alexandre Demianenko, était venu. Justement, on montrait La prisonnière du Caucase et voilà qu’il arrive. Nous, entre jeunes filles, marchions, je me retourne et crie à mes sœurs : « Mais c’est Chourik ! » et il nous dit : « Bonjour. » C’était une vraie joie. »

Kharlam Karakozov, issu des archives de Janna Lipatova-Kostiouk.

Photo de Kharlam Karakozov, issu des archives de Janna Lipatova-Kostiouk. [alt]
Alikhane Sariev

« Je me rappelle aussi qu’Alibek Dnichev s’était produit ici, raconte Janna Mikhaïlovna. C’était l’hiver et je courais me rendre au travail. À un moment, il chantait et brusquement le verre a éclaté sous l’effet de sa voix.

Lire aussi sur Novastan : Architecture mineure : pourquoi Almaty devrait conserver les arrêts de bus de lépoque soviétique ?

Il y a aussi l’histoire du directeur du sovkhoze. Il disait qu’il allait faire construire une étuve de séchage sous vide pour le tabac, mais il a fait construire ce club. Personne ne protestait et tout le monde l’aidait. Il a failli finir en prison pour ça. Mais quand la construction a été achevée, grâce au fait que notre sovkhoze produisait du tabac virginia pour Staline lui-même, l’affaire a été étouffée. »

Kharlam Karakozov, issu des archives de Janna Lipatova-Kostiouk (au centre de la photo, P. F. Tomarovsky)

Photo de Kharlam Karakozov, issu des archives de Janna Lipatova-Kostiouk (au centre de la photo, P. F. Tomarovsky, le directeur du sovkhoze). [alt]
Alikhane Sariev

Une vie rythmée autour des exploitations

En chemin pour prendre en photos les endroits où le tabac était cultivé, l’attention est happée par une ancienne station-service. Elle a 60 ans et une des colonnes marche encore : elle contient de l’essence à tracteurs.

Station-service Kazakhstan Panfilovo

La station-service. [alt]
Alikhane Sariev

Pachali Mamouïevitch y travaille. « Je travaillais dans les exploitations de tabac du matin à tard le soir depuis mes six ans. Ma mère me disait de faire dix cordes (tresser les feuilles de tabac en cordes) et que j’aurais le droit d’aller jouer ou de me baigner. Mais j’étais petit, et au bout de dix cordes, c’était déjà le soir. Il n’y avait plus rien à faire. On prenait ensuite ces cordes et on les mettait à sécher au soleil. Une corde de trois mètres coûtait 16 kopeks (0,0023 euros), je gagnais 1,60 rouble (0,02 euros). À l’époque, on pouvait tout acheter avec cet argent. C’était de l’or pour nous ! Avec 25 kopeks (0,0037 euros), on allait à la cantine et on mangeait bien, avec une glace en dessert. J’ai fait ce travail jusqu’à ce que je parte à l’armée. »

Pachali Mamouïevitch Kazakhstan Panfilovo

Pachali Mamouïevitch. [alt]
Alikhane Sariev

« Tout l’été et au printemps, il y avait beaucoup d’étudiants ici. Il y avait du travail pour tout le monde. Nous avions quatre brigades, et chacune d’entre elles comptait 50 personnes. Quand on venait de la ville, des logements en dortoirs étaient proposés. À l’époque, les gens vivaient bien. Ils ne se plaignaient pas et on enseignait le labeur aux enfants. Cette époque me manque, c’était mieux. On allait au travail comme à une fête. Notre tabac était plus haut que moi en taille. Et maintenant, on peine à croire que c’est du tabac. Il n’en a même pas l’odeur. »

Chez Pachali Mamouïevitch Kazakhstan Panfilovo

Chez Pachali Mamouïevitch. [alt]
Alikhane Sariev

Un lieu riche en tabac et en vignes

En poursuivant le chemin se trouve un ancien champs de tabac. Maintenant, ce terrain a été concédé pour être construit.

Les champs de tabac Kazakhstan Panfilovo

Les anciens champs de tabac. [alt]
Alikhane Sariev

Comme le dit l’un des habitants : « Maintenant, cet endroit est un quartier résidentiel, comme la Roubliovka. » L’interlocuteur ne connaît pas vraiment les gens qui habitent ici, mais ces maisons occupent des champs de plantation.

Les anciennes vignes Kazakhstan Panfilovo

La zone près des anciennes vignes. [alt]
Alikhane Sariev

Mais Panfilovo ne vivait pas seulement du tabac. Il y avait aussi ici des vignes impressionnantes. Situées non loin de l’église, les vignes auraient été coupées quand la prohibition de Gorbatchev a été mise en place. Selon les témoins, en voyant que leur patrimoine allait être détruit, les gens se sont mis à pleurer à chaudes larmes.

Des jardins abondants
Les jardins Kazakhstan Panfilovo

Les jardins autour de léglise. [alt]
Alikhane Sariev

Emilia et Maksat travaillent au jardin. « Ici, la terre était bonne, on avait des poires, des pommes, des cerises, se rappelle Emilia. Mon mari grimpait aux arbres ! Nous avions aussi d’excellents chevaux, une ferme à cochons, notre propre lait, mais maintenant le terrain est occupé par le bazar. Nous avions une ferme en or ! Beaucoup seraient d’accord pour revenir à cette époque. »

Maksat Kazakhstan Panfilovo

Maksat travaillant au jardin. [alt]
Alikhane Sariev

« Avant, on distribuait gratuitement deux acres par personne », raconte Maksat. « Je m’en souviens, mon grand-père plantait du tournesols, du maïs et des courges. Puis ils ont tout pris. Maintenant, certains ont des serres, d’autres travaillent en ville. Nous ne sommes pas à plaindre. Mais si on nous avait laissé des terres à nous, les habitants, nous en aurions fait quelque chose. »

L’attractivité de la maison de la Culture

Le mari de Liliya Grigorevna a été directeur de la maison de la Culture. Quant à elle, elle a dirigé l’école de musique : « Avec mon mari, nous sommes arrivés ici en 1967. On nous avait parlé d’un sovkhoze millionnaire. On nous avait dit que c’était fermé et qu’il était assez difficile d’y être affecté. Cependant, nous travaillons dans l’art, ce dont ces personnes-là manquaient probablement. Quand nous sommes arrivés, j’ai pensé que nous ne resterions qu’un an et que nous repartirions, mais cela fait 54 ans ».

Souvenirs de Liliya Grigorevna Kazakhstan Panfilovo

Souvenirs de Liliya Grigorevna. [alt]
Alikhane Sariev

Liliya Grigorevna a travaillé un quart de siècle à la maison de la Culture. Elle se rappelle tendrement toutes les personnes qu’elle a cotoyées : « Nous avions de superbes groupes. Par exemple, Amanjol Bakirov dirigeait le chœur et Kharlam Karakozov le cercle des photographes et des opérateurs. Il a tourné tant de films ! Les jours de fête, les gens venaient de toutes les rues. Les femmes portaient des robes élégantes et les hommes des costumes brodés. La ferme à tabac était et restera le centre culturel du district de Talgar. »

Liliya Grigorevna Kazakhstan Panfilovo

Liliya Grigorevna. [alt]
Alikhane Sariev

Selon Liliya Grigorevna, les fermes de Panfilovo étaient les meilleures et d’énormes carpes nageaient dans les étangs. « Nos forêts nous servaient de matériaux de construction. Je ne mangeais que de ce raisin, maintenant je ne trouve plus nulle part un tel muscat, et il coûtait 30 kopeks (moins de 0,004 euros) le kilo. Il y avait de grands champs de pastèques et de melons. Tout se vendait 3 kopeks (0,0004 euros) le kilo. La production allait en partie à la ville, le tabac nourrissait Almaty. »

Un héritage qui peine à résister au temps
Liliya Grigorevna Kazakhstan Panfilovo

Liliya Grigorevna jouant du piano. [alt]
Alikhane Sariev

« Maintenant, la mairie a remis de l’ordre : elle a refait les routes, les trottoirs, le terrain de jeux. Il y a encore un stade (la localité accorde beaucoup d’attention au sport, dont l’athlétisme, la natation et le football) ! Mais la maison de la Culture, c’est une souffrance pour nous », déplore Liliya Grigorevna. « On y a trouvé des SDF. Des fenêtres béantes en plein centre ville, comme si on était en 1941… Une de mes élèves qui vit en Italie me parle de tout ça. Depuis Rome ! J’ai eu si honte que le monde entier l’apprenne. À une époque, cette jeune fille jouait du piano ici.

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Vous savez, mon mari est mort ce mois-ci et j’ai la sensation que le Seigneur l’a accueilli en son sein. Rien n’est jamais simple. Il y a deux jours, je suis passée près de la maison de la Culture et cela m’a fait tant souffrir. Je ne peux même pas y entrer, c’est trop douloureux. Je pense tout le temps que cette période difficile ne pourra pas durer pour toujours, il devrait y avoir des temps plus cléments. On ne peut pas détruire ce bâtiment. Ses murs sont solides et ses fondations robustes. Bien sûr, le toit est détruit, mais on peut le changer et tout nettoyer. Je veux vraiment qu’elle soit restaurée ». 

Anastasia Solntsieva, journaliste pour Tengrinews

Traduit du russe par Paulinon Vanackère

Édité par Johanna Regnaud

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