Une plante rare, dont la présence dans les steppes kazakhes reste mystérieuse, est menacée de disparition. Des spécialistes expliquent au média kazakh Vlast en quoi consiste cette fleur issue d’une famille tropicale et ce qui est entrepris pour la protéger.
En 1909, une plante appelée nedzwetzkia de Semiretchié a été découverte, aujourd’hui qualifiée de « véritable miracle du désert de l’Asie centrale ». Elle est désormais menacée de disparition.
Dans la région d’Almaty, des archéologues et des biologistes mettent en commun leurs ressources pour étendre la zone protégée de la réserve-musée historique, culturelle et naturelle de Tamgaly. La nedzwetzkia de Semiretchié pourrait devenir l’espèce représentative qui sera en mesure de justifier cette expansion.
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Le bassin des rivières Chou et Ili
Un matin de mai, un groupe composé de passionnés, de membres de la société civile et d’un chercheur du laboratoire de dendrologie de l’Institut de botanique et d’introduction des plantes, Vladimir Epiktetov, se réunit devant l’entrée du Jardin botanique. Un long trajet les attend jusqu’au district de Jambyl, dans la région d’Almaty, vers le village de Karabastaou, situé à proximité de la réserve-musée de Tamgaly.
En quittant l’environnement urbain, le convoi progresse le long d’une route bordée de troupeaux de moutons, de nappes bleutées de lin en fleurs et de coquelicots rouges flamboyants à perte de vue. À la station de Kopa, le responsable du projet, l’écologue Alexandre Doubynine, signale la présence d’une usine. C’est là que le calcaire extrait d’une carrière voisine était transformé, une exploitation qui a conduit à la destruction d’une population de nedzwetzkia.
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Au centre d’accueil de Tamgaly, une conférence approfondie sur les monuments archéologiques de l’entre-deux rivières Chou-Ili est donnée par Alekseï Rogojinski, docteur en histoire et chercheur à la réserve-musée de Tamgaly.
L’un des documents cartographiques les plus anciens est une carte dressée par Johann Gustaf Renat, un sergent suédois fait prisonnier par les Dzoungars. Il avait été capturé par les Russes lors de la bataille de Poltava en 1709, puis était resté chez les Dzoungars de 1716 à 1733. À son retour en Suède, il a établi une carte des territoires dzoungars. C’est sur cette carte qu’apparaît pour la première fois un petit massif montagneux dans la partie Sud-Ouest de la région du Balkhach, entre les bassins des rivières Ili et Chou.
Des destructions massives dans les années 1890
À la fin des années 1890, une destruction massive de monuments a eu lieu. Une vague de chasse au trésor a été provoquée par les autorités régionales elles-mêmes qui, animées des meilleures intentions, diffusaient auprès des populations locales de la partie orientale du district de Verny (aujourd’hui Almaty) l’idée suivante : si des artefacts étaient trouvés, il ne fallait pas les détruire mais les remettre aux autorités, en échange d’une certaine récompense.
Des récits ont été conservés, décrivant comment, au printemps, des villages entiers s’équipaient de tout ce qu’ils pouvaient trouver et partaient en expédition vers les kourganes (tumulus funéraire, ndlr) les plus proches. Les enceintes rituelles, ornées de statues de pierre turques anciennes, étaient particulièrement convoitées : tout a été détruit en masse.
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Cette frénésie n’a pas échappé à l’administration régionale, qui a fini par ouvrir une enquête spéciale pour tenter d’y mettre un terme. Des arrestations ont même eu lieu. Les objets pillés ont été confisqués, et ils sont aujourd’hui conservés au musée de l’Ermitage.
Une région impactée par les carrières et le changement climatique
« Ni à l’époque soviétique, ni aujourd’hui, je ne me souviens que les autorités aient jamais corrigé leur propre erreur avec autant de zèle. Quoi qu’il en soit, au cours de cette enquête, les régions Sud et Sud-Ouest des montagnes de Chou-Ili ont été examinées jusqu’à l’endroit où nous nous trouvons actuellement, ainsi que la zone près d’Anrakaï, où la nedzwetzkia a été découverte tardivement », affirme Alexeï Rogojinski.
« Sur la carte figure l’itinéraire du détachement spécial, escorté de gardes armés, qui menait l’enquête sur ces fouilles pillardes. Plus de 900 sépultures et enceintes rituelles avec des statues turques ont été détruites ou pillées. Aujourd’hui, il a été possible de constater que dans cette région, il ne reste pratiquement aucun monument debout comportant ces sculptures en pierre. C’est la conséquence directe des fouilles destructrices des années 1890 », ajoute-t-il.
La découverte de la plante paléoendémique dans son environnement d’origine commence par une visite d’une carrière où, pendant plusieurs années, du calcaire a été extrait à des fins de construction. C’est un cratère artificiel au milieu de la steppe, entouré sur des dizaines de mètres de blocs de pierre épars. Aucune réhabilitation n’a été entreprise : la carrière a simplement été abandonnée.

Le changement climatique a également impacté la population de nedzwetzkia : tous les buissons sur les pentes du cratère sont déjà couverts de fleurs fanées. Cela est dû à la chaleur anormale qui s’est installée dans la région d’Almaty dès le mois d’avril.
Une fleur tropicale
Selon Alexandre Doubynine, cette expédition avait pourtant été programmée dix jours avant la période habituelle de floraison de la nedzwetzkia, mais la météo demeure imprévisible. Les biologistes ont également été déçus par l’absence de fruits, un facteur qui pourrait, entre autres, contribuer à la disparition naturelle de cette population.
Alexandre Doubynine a eu l’occasion de guider le groupe depuis le versant Sud, brûlant, de la carrière, en passant par l’Est jusqu’au versant Nord, dans l’espoir que quelque part à l’ombre, dans la fraîcheur des pierres, aient survécu les boutons roses de cette beauté des tropiques, dont la présence dans les steppes kazakhes reste un mystère.
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« La nedzwetzkia, ou incarvillea de Semiretchié, est une espèce endémique, qui ne pousse que dans les montagnes de Chou-Ili. Elle appartient à la famille des bignoniacées. Les bignoniacées poussent principalement sous les tropiques, en Amérique du Sud et en Afrique, sous forme d’arbres ou de lianes. Seules quelques espèces, notamment le genre incarvillea, sont représentées en Asie centrale », explique Alexandre Doubynine.
Il poursuit : « L’incarvillea de Semiretchié est extrêmement isolée de tous ses plus proches parents. C’est une espèce tropicale, et sa présence ici soulève beaucoup de questions. Les fleurs des différentes espèces de bignoniacées se ressemblent beaucoup, c’est une caractéristique très conservatrice du groupe. À Almaty, on trouve par exemple le campsis, une liane à fleurs orange vif, introduite dans la région. »
Une plante inscrite dans la liste rouge
La nedzwetzkia est inscrite dans le Livre rouge du Kazakhstan depuis un certain temps, mais elle n’a été inscrite dans la Liste rouge internationale qu’à partir du 1er novembre 2024.
« L’une des missions de notre groupe était d’étudier la répartition de cette espèce. La première étape consistait à analyser les sources littéraires. Il a fallu mener une véritable enquête de détective, localiser ces points à partir de la littérature, comparer cartes et images satellites. Le problème des anciens ouvrages botaniques est qu’ils n’indiquaient pas de coordonnées précises, mais seulement des toponymes. Par exemple, lorsque Bykov, l’un des pionniers de la botanique au Kazakhstan, s’est penché sur le sujet, on n’a pas pu retrouver la nedzwetzkia pendant environ 20 ans, faute de repères précis », explique Alexandre Doubynine.
Mais selon lui, dans les années 1960-1970, de nouvelles découvertes ont été faites. En 1972, dans une de ses monographies, Goloskokov a décrit un emplacement compact en indiquant des cours d’eau approximatifs. « Ainsi, nous avons repéré plusieurs points que nous avons visités l’année dernière. Ce fut une grande joie de redécouvrir la nedzwetzkia et d’établir ses coordonnées exactes », ajoute le chercheur.
La nedzwetzkia protégée de façon inégale
Selon lui, tous ces points se concentrent dans la zone protégée de Jousandaline, une réserve naturelle spéciale malheureusement dotée d’un statut très faible. Très probablement, cette réserve a été créée pour d’autres objectifs, ce qui explique que le régime de protection varie selon les secteurs.
« Pour une aussi grande zone, seules deux espèces végétales protégées y sont officiellement reconnues, et à notre connaissance, la nedzwetzkia n’en fait pas partie. Il n’existe pas non plus de liste générale des plantes protégées. Cela signifie qu’elles échappent à l’attention des personnes qui entreprennent de prélever des portions de territoire », estime Alexandre Doubynine.

Depuis la création de la réserve de Jousandaline, des parcelles ont été détachées pour être exploitées et aménagées 26 fois. Des documents sont établis pour attester qu’il n’y a rien de précieux qui pousse sur ces terrains, puis ces 26 parcelles sont affectées à des activités économiques. « Ainsi, une liste officielle aurait de l’importance, et nous n’en serions pas arrivés à la situation actuelle avec la carrière, où la population de cette espèce a été pratiquement détruite », estime le chercheur.
En ce qui concerne l’évaluation de la flore, il faut commencer par le groupe qui est potentiellement le plus menacé. Par exemple, les endémiques et subendémiques, afin de comprendre dans quelle mesure elles nécessitent des actions concrètes. La possiblité de travailler avec des collègues à Cambridge a été évoquée, et en novembre 2024 la nedzwetzkia a été réinscrite sur la Liste rouge internationale. C’est justement cette liste que regardent en premier lieu les investisseurs pour déterminer si des espèces d’importance internationale se trouvent dans leur zone d’activité et pour identifier les territoires clés de la biodiversité.
Protéger les territoires botaniques clés des montagnes de Chou-Ili
Le projet « Protéger les territoires botaniques clés des montagnes de Chou-Ili : de l’évaluation experte à l’organisation de la protection » est mis en œuvre en 2025 par le Laboratoire ouvert de biologie de la conservation avec le soutien de l’Institut de botanique et de phyto-introduction, du musée-réserve historique, culturel et naturel Tanbaly, et du Global Greengrants Fund.
Les objectifs du projet sont de justifier la conservation des territoires naturels botaniquement précieux des montagnes de Chou-Ili, préparer les documents pour intégrer ces territoires au réseau des zones protégées du Kazakhstan, organiser le soutien public pour la protection de la diversité paysagère et biologique, et contribuer à la conservation des objets du patrimoine naturel et culturel.
Alexandre Doubynine détaille pour le média kazakh Vlast les ambitions de ce projet.
Vlast : Qu’est-ce qui servira de base à la justification de l’extension de la zone protégée ?
Alexandre Doubynine : La nedzwetzkia pourrait être une espèce représentative qui permettrait de transformer une zone assez vaste en réserve botanique, ou en réserve multifonctionnelle prenant en compte les paysages intéressants. Le seul inconvénient est que les réserves, en général, sont mal protégées, surtout les réserves botaniques. Il est donc très important qu’une structure, une institution, soit chargée de veiller sur cette réserve botanique.
Une des idées est de collaborer avec la réserve-musée de Tanbaly pour qu’elle prenne cette zone sous sa protection. Pour cela, un accord doit être trouvé entre le ministère de la Culture et le ministère de l’Écologie et des Ressources naturelles, qui gèrent ces réserves.
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La délimitation de la zone clé a été presque finalisée, il est essentiel de préciser les frontières et le format de présentation des informations. Il faudra préparer les documents pour la zone protégée et coopérer avec l’administration locale et le ministère. Le travail s’inscrit actuellement dans le cadre de ce projet, qui vise précisément à protéger les territoires clés, et nous espérons que ce déplacement contribuera à cet objectif.
Si la zone protégée a été créée pour l’introduction de la grande outarde, un changement de priorité vers la conservation d’une seule espèce peut-il réellement modifier la situation ?
Les plantes constituent une partie essentielle de la vie. Alors que la conservation de la faune bénéficie traditionnellement de plus d’attention, celle de la flore est beaucoup moins prise en compte. La nedzwetzkia illustre clairement ce phénomène dans la pratique. La réserve de Jousandaline devrait théoriquement protéger ce territoire, procéder à un inventaire et délimiter des zones particulièrement précieuses, mais ces mesures font défaut, et en réalité, aucune protection effective n’est assurée ni par l’État ni par la société à travers l’État.
Des espèces endémiques du Kazakhstan disparaissent progressivement, notamment en raison de la prédominance d’intérêts économiques, industriels et agricoles. En revanche, les préoccupations liées à la préservation de la nature pour les générations futures, à l’équilibre écologique et à la reconnaissance de sa valeur restent absentes.

Les spécialistes de l’Institut de botanique ont pour mission principale d’identifier de manière experte les territoires précieux. Les territoires botaniques clés permettent d’évaluer l’ensemble des facteurs, de dresser un état des lieux de la protection sur ces zones et de les comparer aux territoires déjà protégés. Par la suite, la législation nationale doit être appliquée, notamment la loi sur les zones naturelles spécialement protégées. Des efforts doivent être déployés pour organiser la protection territoriale, définir les limites et allouer les budgets nécessaires.
La catégorie la plus adaptée correspond à celle de réserve botanique ou, plus généralement, de réserve, une vaste zone centrée sur un objet spécifique. Si les zoologues peuvent également fournir des données précieuses pour les bassins de Chou-Ili et que ceux-ci abritent des espèces animales intéressantes, il peut alors s’agir d’un territoire complexe.
Où trouver les fonds pour protéger une fleur relique alors que le gouvernement appelle à la rigueur budgétaire ?
Il est essentiel de poser une question cruciale : le régime de protection entrera-t-il en conflit avec les activités économiques, et comment cela affectera-t-il la population ? En général, cela se règle par l’organisation de formes alternatives d’activité. Par exemple, des projets agricoles peuvent être proposés. Ou même le développement du tourisme, ce qui nécessite des investissements et le développement des infrastructures.
Cependant, l’Etat a une responsabilité envers ses engagements. Le Kazakhstan a ratifié la Convention sur la diversité biologique, sous l’égide de laquelle existent des programmes-cadres. Le dernier en date est le programme global de Kunming à Montréal, dans le cadre duquel sont élaborées, au niveau national, des stratégies concrètes pour préserver la biodiversité.
Il est clair que le maillon faible concerne les espèces menacées. Leur protection constitue un engagement international du pays envers l’humanité. Si un pays se considère civilisé et a signé ce document, il doit accorder de l’attention à ce problème.
La nature représente en soi un objet précieux et sacré, un héritage pour les générations futures et une fierté nationale. Dans les montagnes de Chou-Ili, il existe des espèces absolument uniques, qu’on ne trouve nulle part ailleurs. La fierté que ces espèces vivent sur le territoire kazakh a aussi son importance.
Lorsque le ministère, l’Association kazakhe de protection de la biodiversité (ASBK) et les experts invités, avec le soutien du Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD), ont élaboré la stratégie de conservation et d’utilisation de la biodiversité, il est apparu que sa mise en œuvre complète par le seul budget de l’État était impossible.
Un mécanisme est actuellement à l’étude pour déterminer comment et d’où proviendront les financements pour toutes les propositions contenues dans ce plan. Et, sans doute, vous avez entendu que le président Kassym-Jomart Tokaïev a proposé de créer un fonds pour la protection de la biodiversité, dont il prendrait la tête. Ce serait un des mécanismes pour mobiliser des ressources supplémentaires afin de mettre en œuvre, entre autres, cette stratégie, et pour la conservation de la nature en général.
Tant que le fonds n’est pas encore créé, comment peut-on protéger l’incarvillea si de la pierre calcaire est extraite sur son territoire de croissance ? Depuis quand cette carrière est-elle exploitée dans le district de Jambyl ?
Actuellement, l’exploitation est suspendue. Il est difficile de dire si l’arrêt de l’extraction est dû aux courriers adressés au ministère de l’Écologie et des Ressources naturelles. D’après les images satellites utilisées lors de notre enquête, cette carrière existe depuis environ dix ans, c’est-à-dire qu’elle est exploitée depuis longtemps, mais les détails ne sont pas connus. Il n’est pas clair non plus si une expertise environnementale a été réalisée pour cette carrière, mais même si c’était le cas, elle aura été mal faite, car la carrière a creusé en détruisant la population d’incarvillea, difficile à manquer.
L’incarvillea est inscrite dans le Livre rouge national depuis 2006. Si un botaniste ou un expert biologiste avait été présent, il aurait dû la signaler, et cela aurait dû avoir un impact, mais ce n’est pas arrivé. Personne n’a reconnu la plante, personne ne l’a vue, personne n’a pensé qu’il fallait étudier la végétation et dresser une liste. Il n’y a aucune protection ni contrôle des espèces inscrites dans le Livre rouge à l’intérieur de la réserve.
Si l’expertise n’a pas eu lieu au printemps, lors de la floraison de l’incarvillea, un spécialiste aurait-il pu ne pas la remarquer ?
L’incarvillea est une plante vivace, un demi-arbrisseau. Même hors période de floraison, un botaniste attentif verrait les fruits, nouveaux ou anciens. Elle est impossible à confondre. Il n’y a pas tant d’espèces sur ce site près de la carrière, environ 30 à 40, elles sautent rapidement aux yeux. C’est justement pour cela que l’expertise écologique existe : un spécialiste doit venir sur place.
Comment devient-on volontaire scientifique ?
C’est très intéressant, et j’y consacre beaucoup de temps. Cette semaine, au jardin botanique, les résultats du tournoi mondial de la nature urbaine iNaturalist sont en cours de compilation. Près de 700 villes ont participé. Le Kazakhstan et Almaty sont bien placés, figurant dans le premier quart des plus actifs au monde avec les meilleurs résultats.
Cette activité a la capacité d’influencer les gens. Il existe un terme, plant blindness, qui s’applique aussi aux insectes. Les gens ne prêtent pas attention aux détails, mais lorsque l’on prend des photos et qu’on se concentre sur les subtilités, le monde change. On commence à voir les plantes, à les distinguer.

Par exemple, l’astragale : toutes les fabacées ont une fleur papilionacée caractéristique et des feuilles composées. Au Kazakhstan, il y a plus de 300 espèces d’astragale. Pour commencer à les différencier, il faut les observer attentivement, remarquer les détails : la fleur, le duvet, la feuille. En apprenant à les distinguer, on en tire du plaisir.
C’est aussi un mécanisme d’implication des gens dans l’étude et la protection de la nature, c’est la formation d’une autre vision du monde. Quand une personne commence à comprendre qu’autour d’elle il y a une explosion de vie et une énorme diversité, qu’il y a une multitude d’espèces différentes de plantes, d’animaux, de champignons, et que tout cela est proche, créé d’une manière mystérieuse par l’évolution, alors cette personne change son comportement. Elle ne jette plus ses déchets n’importe où, elle comprend que cet endroit est l’habitat d’un grand nombre d’espèces, qui ont elles aussi besoin d’espace.
L’humain ne doit pas se croire supérieur à tout cela, il doit se penser au même niveau. Pas d’égocentrisme, pas d’anthropocentrisme, mais un écocentrisme. L’homme doit être intégré, à égalité avec les autres, dans ce cercle de la vie. C’est très compliqué, parce que face à des conditions difficiles, l’humain agit de manière égoïste et oublie que d’autres êtres vivants l’entourent : il pense avant tout à sa propre survie.
Mais, d’un autre côté, sans cette prise de conscience, l’humanité n’a pas d’avenir. Il faut changer globalement la manière de voir la biosphère, la nature et la relation qu’on a avec elle, et bien sûr, dépenser l’argent non pas pour la guerre, mais pour la protection de la nature, la création, l’héritage.
L’éducation actuelle suffit-elle à développer l’écocentrisme ? Faut-il apporter des changements dans le programme scolaire ?
Pour synthétiser, l’école telle qu’elle existe aujourd’hui, organisée en classes, a été conçue pour une société industrielle. Ces formats se révèlent aujourd’hui inadéquats. Les élèves apprennent aujourd’hui plus vite et mieux de manière autonome, à distance, par d’autres moyens. Internet a tout changé et maintenant l’intelligence artificielle est un atout. Tout le programme doit être repensé. L’école est très en retard par rapport à ce que nous avons aujourd’hui.
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Ensuite, la biologie et, en général, les sciences naturelles, sont des matières très formelles, très déconnectées de la nature locale. Il faut mettre l’accent sur l’auto-apprentissage, des projets liés à la nature, à son étude, sa protection, et faire en sorte que les élèves sortent en forêt, en steppe, dans le désert pour étudier la biodiversité.
La biologie doit s’enseigner par la pratique, c’est ma conviction. Tous les meilleurs biologistes connus, de Darwin à Dawkins, ont commencé dans leur enfance par des observations naturalistes. Ils formaient ainsi leur pensée biologique, c’est-à-dire leur compréhension de la vie. C’est dans cette direction qu’il faut aller.
Comment et qui peut aider votre projet « Protéger les territoires botaniques clés des montagnes de Chou-Ile : de l’évaluation experte à l’organisation de la protection » ?
Il serait très souhaitable de former une sorte de coalition, un cercle de personnes et d’organisations intéressées par la conservation des territoires les plus précieux des montagnes de Chou-Ile. Beaucoup de choses doivent encore être expliquées, certains points doivent être mis en avant, l’information doit être portée au public. Il ne faut pas seulement quelques spécialistes botanistes, mais aussi d’autres personnes apportant leur point de vue, trouvant leur place dans ce travail.
Malheureusement, ce processus est très long. Parfois, la création de zones protégées peut prendre plusieurs décennies, mais il faut aller plus vite, car la nedzwetzkia n’a plus 20 ans devant elle.
Dina Sabirova
Militante écologique et journaliste pour Vlast
Traduit du russe par Lisa D’Addazio
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