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Le Kazakhstan veut se doter d’une monnaie électronique

Le gouvernement kazakh souhaite mettre en place une monnaie électronique basée sur la devise nationale, le tengué. Cette décision permettrait notamment de lutter contre la corruption, mais également d’offrir un cadre légal cohérent pour attirer de nouveaux investisseurs étrangers dans le domaine des cryptomonnaies.

Le président de l’Agence anticorruption kazakhe, Alik Chpekbaïev, a proposé le 21 juillet dernier de doter la Banque centrale du pays d’une monnaie électronique basée sur le tengué, la monnaie nationale, rapporte le média kazakh Kazinform. Contrairement aux cryptomonnaies, dont le modèle repose sur un réseau informatique décentralisé permettant l’émission de devises selon le principe de pair à pair, cette monnaie serait indexée sur le cours de la monnaie nationale et administrée par une entité régalienne.

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D’après l’agence, cette décision permettrait avant tout de lutter plus efficacement contre la corruption en renforçant la transparence et le contrôle sur les attributions de marchés publics, décrit Kazinform. Si l’idée n’est pas nouvelle, les autorités kazakhes s’interrogeant depuis 2017 sur l’instauration d’une telle monnaie électronique, cette proposition est considérée comme une réponse à l’essor des cryptomonnaies dans le pays. Suivant ainsi l’exemple de plusieurs pays asiatiques, le Kazakhstan pourrait devenir le premier pays de l’espace post-soviétique à mettre en place ce système.

Les cryptomonnaies au cœur des débats

Pour comprendre l’avancée que constituerait aujourd’hui la mise en place de « tengués numériques », il faut retracer la relation ambivalente des autorités kazakhes face à la montée en puissance des cryptomonnaies depuis le début des années 2010. Lancée pour la première fois en 2017, l’idée était initialement de stabiliser l’économie du pays, encore exsangue de la crise de 2008 et fragilisée par les sanctions occidentales contre la Russie. Suite à la chute des cours des hydrocarbures, le Kazakhstan avait dû dévaluer sa monnaie, avant de passer en 2015 à un régime de taux de change flottant. Bien que la majorité des transactions importantes (appartements, voitures, luxe) continue encore aujourd’hui de s’effectuer en billets de banque, les cryptomonnaies auraient permis pour certains d’attirer de nouvelles entreprises et capitaux étrangers.

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En juin 2017, la Banque nationale kazakhe a annoncé expérimenter l’émission de titres de créance à court terme basés sur la blockchain, un registre numérique décentralisé programmé pour l’inscription de transactions économiques dont la technologie est à la base des cryptomonnaies, comme l’a relayé le média spécialisé Coindesk. Hébergées simultanément sur des milliers, voire des millions d’ordinateurs, les données sont théoriquement incorruptibles, ce qui permet aux membres du réseau pair à pair d’effectuer des transactions sécurisées en ligne sans recourir à un intermédiaire bancaire ou financier. Cette première décision a rapidement été suivie par la signature, le 17 octobre 2017, d’un mémorandum entre le Centre de finance international d’Astana (AIFC), un organisme soutenu par le gouvernement kazakh, et l’entreprise maltaise Exante afin de démocratiser la plateforme Stasis pour les transactions privées en cryptomonnaies.

À l’époque, ces avancées se sont toutefois heurtées à l’opposition de plusieurs responsables kazakhs, dont l’ancien président de la Banque nationale, Daniïar Akichev, qui jugeait alors le projet plus propice à la spéculation qu’au développement économique et à la stabilité du tengué. Finalement, la Banque nationale a proposé début 2018 de bannir l’ensemble des cryptomonnaies du territoire kazakh, comme l’a rapporté le média russe Spoutnik. En mai de la même année, l’ancien président Noursoultan Nazarbaïev appelait la communauté internationale à réguler leur utilisation, comme le rapportait le média kazakh Informburo.kz. Sans toutefois préciser si les vœux du gouvernement kazakh s’orientaient vers le développement du secteur ou sa mise au pas.

Une proposition encouragée par l’essor des cryptomineurs

Deux ans plus tard, le Kazakhstan opère donc un volte-face. L’avis favorable rendu par l’Agence anticorruption se fonde en effet sur des avantages tangibles pour la gouvernance kazakhe : une monnaie électronique nationale permettrait de prévenir la corruption en billets papier, de suivre les fonds budgétaires alloués pour les marchés publics, mais également de réduire les frais de commission sur les transactions et de diminuer la vitesse de circulation des liquidités sur le sol kazakh. Nur-Sultan semble également désireux de rejoindre les nombreuses économies (dont la Chine et la Russie) qui conduisent actuellement des essais sur les monnaies électroniques, ou « central bank-issued digital currencies » (CBDC).

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Il semble néanmoins que le projet global soit porté par l’essor rapide des activités de cryptominage dans l’ensemble du Kazakhstan. Arrivés pour la plupart dans la seconde moitié des années 2010, les cryptomineurs mettent la puissance de calcul des ordinateurs au service de plateformes de gestion de transaction en cryptomonnaies. Les ressources concédées par l’utilisateur pour vérifier l’intégrité des transactions lui rapportant des crédits – donc de la cryptomonnaie –, de nombreux entrepreneurs ont rapidement élevé cette pratique à l’échelle industrielle en s’implantant dans des régions où les coûts engagés pour l’alimentation électrique des équipements permettent de dégager le plus de revenus.

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Or, le Kazakhstan fait aujourd’hui office d’eldorado pour les cryptomineurs : sa production excédentaire d’électricité lui permet en effet de maintenir des prix extrêmement bas (environ 0,042 euro par kilowatt et par heure pour les entreprises kazakhes, contre 0,118 euro en France) et sa position géostratégique attirent de nombreux investisseurs chinois et de l’espace post-soviétique, comme l’a noté le média spécialisé CoinTelegraph. Le Kazakhstan est ainsi le quatrième « mineur » de la principale cryptomonnaie au monde, le bitcoin, derrière la Chine, les États-Unis et la Russie.

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Les 14 fermes en activité en juillet 2020 auraient déjà rapporté plus de 170 millions d’euros à ses producteurs et attiré plus de 17 millions d’euros d’investissement, dynamisant les économies régionales d’Ekibastouz, de Taraz, de Pavlodar ou de Karaganda. Face à cette réalité, le gouvernement kazakh a annoncé lors du « 2020 Astana Online Financial Day », le 1er juillet dernier, vouloir doubler les investissements directs étrangers (IDE) en activités de cryptominage d’ici à la fin 2020, a décrit le ministère du Commerce chinois, relayé par CoinTelegraph. L’ambition de Nur-Sultan est de permettre la production de 600 millions d’euros dans les trois ans à venir.

Un cadre légal naissant mais en développement rapide

Le tengué électronique est donc vu comme une réponse et un complément aux investissements en matière de cryptomonnaie. En mai, la double initiative a été poussée par Mu Xin, conseiller du président kazakh, et l’ancien vice-Premier ministre kazakh Askar Joumagaliïev, devenu ministre du Développement numérique, de l’innovation et de l’industrie spatiale.

Après l’annonce des parlementaires en décembre 2019 selon laquelle les cryptomineurs ne seraient pas taxés pour un « procédé purement technologique », comme l’a décrit le média kazakh Kursiv.kz, le sénat kazakh a définitivement légalisé le 25 juin dernier le cryptominage déclaré et garanti la propriété légale des mineurs sur les actifs numériques dégagés, comme l’a rapporté le média kazakh Zakon.kz. Le Kazakhstan est ainsi le premier pays d’Asie centrale à autoriser de telles activités sur son territoire.

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Reste désormais à obtenir l’approbation de la Banque centrale kazakhe pour voir avancer le projet de « tengué électronique », dont le modèle centralisé espère tirer le meilleur des cryptomonnaies tout en assurant la stabilité de la devise nationale. L’enjeu semble donc aujourd’hui de pouvoir concilier le désir d’attractivité internationale et la lutte contre la fraude pour garantir, par un cadre réglementaire précis, l’ouverture et la transparence promises par le gouvernement dans l’économie réelle kazakhe.

Vadim Alinov
Rédacteur pour Novastan

Relu par Anne Marvau

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