Economie Pascal Lorot Asie centrale France

« La France ressort comme un des principaux investisseurs internationaux en Asie centrale »

Il y a plus d’un an, Pascal Lorot devenait Représentant spécial du ministre des Affaires étrangères pour la diplomatie économique en Asie centrale. Figure clé des secteurs stratégiques et géopolitiques centrasiatiques, il a accepté de faire le point sur les intérêts de la France en Asie centrale. Interview.  

Haute technologie, ressources naturelles, Nouvelles routes de la Soie… Autant d’enjeux fondamentaux pour comprendre les dynamiques économiques qui traversent aujourd’hui l’Asie centrale. Depuis avril 2019, Pascal Lorot est devenu le Représentant spécial du ministère des Affaires étrangères français pour la diplomatie économique en Asie centrale. Un poste qui a pour but de coordonner et défendre les intérêts économiques de la France dans la région. Pascal Lorot fait aujourd’hui le point sur les liens économiques qui unissent la France et les Républiques d’Asie centrale.

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Actuellement président du think tank Institut Choiseul, Pascal Lorot a occupé des postes variés en lien avec les sphères économiques ou centrasiatiques, tel que chef économiste du groupe Total ou encore commissaire général de la France lors de l’exposition internationale d’Astana de 2017. Il œuvre aujourd’hui à la bonne entente économique franco-centrasiatique. 

Novastan : Depuis les indépendances centrasiatiques, entre 1991 et 1992, vous avez souligné dans un webinaire organisé le 8 juin dernier que la France a accordé une importance prégnante au développement des liens avec l’Asie centrale. Pourriez-vous nous expliquer quelles formes a pris cette politique de renforcement des liens ?

Pascal Lorot : Un constat tout d’abord. Vue de Paris, l’Asie centrale peut sembler excentrée, loin des grands axes d’échanges et des principaux pôles de décision politiques. Dans les faits, il n’en est rien. Il s’agit là d’une région carrefour, au cœur de grands ensembles géopolitiques majeurs : la Russie au nord, la Chine à l’est et, aux deux autres flèches de la boussole, l’Europe et l’Inde que sépare un Moyen-Orient devenu au fil du temps bien incertain. Un vrai Heartland dirait assurément Halford John Mackinder.

Malgré cette vision décalée, en dépit aussi de l’absence d’une vraie présence historique de la France dans cette partie du monde, la France a été parmi les toutes premières nations à reconnaître l’indépendance des cinq Républiques qui constituent cet ensemble géographique. Surtout, première en Europe, elle a initié un partenariat stratégique en juin 2008 avec ce qui ressortait comme la locomotive économique de la région, le Kazakhstan.

Dans les faits, les entreprises françaises se sont rapidement intéressées à cette région à tel point que la France ressort, aujourd’hui, comme un des principaux investisseurs internationaux en Asie centrale.

Cela fait maintenant plus d’un an que vous occupez le poste de Représentant spécial pour la France en Asie centrale. Quel premier bilan en tirez-vous ?

Je ferai trois brefs constats. Le premier a trait à l’image de la France. Notre pays n’est pas seulement réputé pour sa qualité de vie et tout ce qui fait notre soft power – de Joe Dassin à la mode en passant par notre gastronomie. Les décideurs centrasiatiques ont pris la pleine conscience que France rimait aussi avec haute technologie. Avec pour conséquence une vraie demande pour les produits français et une recherche de partenariats et de coopérations avec nos entreprises.

En contrepoint à ce propos, je dirais que pour gagner et s’imposer économiquement en Asie centrale, nous manquons de coordination et peut-être d’une certaine vision à l’échelle de la zone. Les entreprises allemandes, italiennes ou encore autrichiennes ont plus l’habitude d’avancer groupées et de s’épauler ; ce n’est pas vraiment notre cas où le chacun pour soi prévaut trop souvent, ce qui est un handicap. Et c’est un peu mon rôle que de faciliter échanges et coordinations entre acteurs français lorsque c’est nécessaire.

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Le troisième facteur qui mérite d’être souligné est la très bonne image de notre pays. Nous ne sommes pas là pour donner des leçons à l’un ou à l’autre de ces pays, nous n’avons aucun objectif d’influence politique, contrairement aux grands voisins chinois et russes. La seule ambition de la France est d’accompagner ces cinq pays dans leur développement économique et social et leur insertion dans les grands flux mondiaux. Je pense que cette bienveillance et cette neutralité de notre part sont sincèrement appréciées. C’est ce que je ressens lors des multiples rencontres et échanges avec dirigeants gouvernementaux centrasiatiques que j’ai pu avoir au cours de cette première année.

Quels sont les secteurs principaux et les plus prometteurs de coopération économique entre la France et les pays d’Asie centrale ?

La diversité des niveaux de développement qui prévaut dans la région fait qu’il y a des opportunités pour nos entreprises dans une multitude de secteurs. Pour ne pas faire un inventaire à la Prévert, je n’en citerai que quelques-uns, parmi ceux que ceux qui me paraissent les plus prometteurs.

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L’énergie bien sûr, secteur dans lequel nos entreprises sont déjà bien présentes. Vos lecteurs savent très bien à quel point l’Asie centrale regorge de ressources minières et minérales. Le pétrole et le gaz bien sûr, mais aussi l’uranium et une multitudes d’autres minerais que l’on qualifie souvent de stratégiques. Sans parler des ressources hydrauliques des pays d’altitude, notamment le Tadjikistan, où les projets d’exploitation nécessitent le recours à des technologies modernes souvent occidentales.

L’Asie centrale est encore une région rurale avec des terres fertiles mais souvent mal exploitées, où les techniques de production et de récolte sont encore traditionnelles et les capacités en matière logistique faibles voire défaillantes. Il y a là un vrai gisement en matière de coopération dans les champs de l’agriculture et de l’agrobusiness. Tout m’y semble possible pour nos entreprises.

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Enfin, un autre secteur qui me semble particulièrement prometteur pour une coopération renforcée entre la France et l’Asie centrale concerne toutes les activités, tous les produits relatifs à l’amélioration et la modernisation des villes : traitement des eaux usées, gestion intelligente des bâtiments, génération électrique, projets urbanistiques, digitalisation de l’administration et des entreprises, etc. Autant de secteurs aujourd’hui prioritaires pour lesquels la France dispose d’un vrai savoir-faire et d’acteurs économiques reconnus.

Une visite d’Emmanuel Macron au Kazakhstan est-elle envisageable à court terme ?

Ma réponse va vous décevoir mais je ne sais pas. L’agenda international du président a été fortement réduit ces derniers mois pour tenir compte de la crise sanitaire. Quelques déplacements commencent à être reprogrammés comme une visite officielle à Moscou début septembre. Laissons passer l’été et nous y verrons plus clair…

Enfin, et plus personnellement, que représente pour vous l’Asie centrale ? 

J’ai eu la chance de vivre deux années à Moscou à la fin des années 1980. C’était alors l’URSS ! Durant cette période, j’ai voyagé au sein de l’Empire et ai eu l’occasion de faire un premier déplacement en Asie centrale, à Tachkent et à Alma-Ata (devenue depuis lors Almaty). J’y avais été fasciné alors par les couleurs de ces deux villes mais aussi par présence de populations d’origines ethniques diverses qui semblaient y vivre en parfaite concorde.

Saisissant diverses opportunités qui se présentaient, je suis retourné à plusieurs reprises dans cette région à partir du début des années 2010, avant, en 2015, de faire davantage d’allers-retours pour préparer ce qui allait être l’exposition internationale Astana 2017 où, en ma qualité de Commissaire général de la France, j’allais séjourner cinq mois.

L’Asie centrale est clairement une région qui ne peut laisser indifférent. La variété des populations qui la peuplent, la diversité des climats et reliefs, sans parler des climats, en font sa richesse. J’ai été particulièrement sensible à l’accueil réservé à l’étranger. Le sens de l’hospitalité propre aux peuples nomades n’y a pas disparu. La région est magnifique et encore peu courue par les touristes. J’invite vos lecteurs que ne la connaissent pas encore à aller la découvrir. Les infrastructures d’accueil y sont en plein développement. C’est maintenant qu’il faut s’y précipiter.

Enfin, et pour conclure, l’Asie centrale représente à mes yeux une région dont la centralité stratégique va aller croissante. On le voit par exemple avec l’importance qu’elle occupe dans la stratégie chinoise des Nouvelles routes de la Soie. L’Europe et la France doivent s’investir plus intensément dans cette région, nous ne pouvons pas en être absents. Pas seulement sous l’angle économique mais aussi politique.

Propos recueillis par email par Héloïse Dross
Rédactrice pour Novastan

Relu par Aline Cordier Simonneau

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