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Le lac Bartogaï va-t-il subir le même sort que la mer d'Aral ? Novastan | Le lac Bartogaï va-t-il subir le même sort que la mer d’Aral ?
Kazakhstan Environnement Lac Bartogaï

Le lac Bartogaï va-t-il subir le même sort que la mer d’Aral ?

Au Kazakhstan, le lac artificiel de Bartogaï est pratiquement à sec, si bien que son sort est désormais comparé à celui de la mer d’Aral. La situation actuelle revêt toutes les caractéristiques d’une catastrophe écologique : c’est à Bartogaï que se trouve la plus grande réserve d’eau de la région.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 27 juillet 2020 par le média kazakh Informburo.kz.

L’année 2020 a connu bon nombre de catastrophes naturelles et d’anomalies. Ce qui s’est déroulé et qui se poursuit encore dans la partie montagneuse du district d’Enbekchikazakh dans la région d’Almaty, où se situe le lac Bartogaï, en fait partie.

C’est en effet un spectacle surréaliste : la dépression montagneuse, qui abritait auparavant un immense lac artificiel, semble désormais s’être transformée en une autre mer d’Aral asséchée.

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Cette comparaison vaut d’autant plus lorsque le vent soulève des nuages de poussière : cela ressemble beaucoup aux tempêtes de sel de la mer d’Aral. Seulement, sur le Bartogaï, le sel est remplacé par la vase séchée au soleil.

Un niveau d’eau au plus bas

La petite quantité d’eau qui reste dans le lac est nommée volume mort par les hydrologues. Habituellement, ce volume ne doit pas diminuer car il constitue l’eau nécessaire au fonctionnement normal du réservoir. Mais aujourd’hui, le lac Bartogaï fait figure d’exception.

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Le fond du réservoir est recouvert d’une épaisse couche de limon apportée par la rivière Tchilik.
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Le manque d’eau saute aux yeux.
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La roche est mélangée à la vase.

Avec un volume d’eau presque nul, toute l’infrastructure du réservoir est passée en mode « transit », c’est-à-dire que l’eau entrant dans le lac n’est pas retenue et est directement relâchée, charriant avec elle la vase déposée au fond du lac depuis des années.

Comment les hydrologues expliquent-ils une telle situation ?

L’année 2020 est considérée comme peu pluvieuse selon Meïram Arystanov, chef du département de l’eau et de l’utilisation hydraulique de la succursale du grand canal d’Almaty, appelé aussi le canal Dinmoukhamed Kounaïev, du nom d’un homme politique du Kazakhstan soviétique.

Lire aussi sur Novastan : Le totalitarisme de l’irrigation a tué la mer d’Aral

Dans le nord du Tian Shan, un microclimat particulier s’est développé ces derniers mois : les glaciers fondent très lentement. En outre, durant l’hiver précédent, très peu de précipitations sont tombées dans les montagnes par rapport à la moyenne habituelle.

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Le vent soulève des nuages de poussière.
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Le niveau du lac a baissé de plusieurs dizaines de mètres (illustration).
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L’eau restante est le volume mort (illustration).
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En 2020, il sortait plus d’eau qu’il n’en rentrait dans le réservoir (illustration).

C’est le même constat qu’effectue l’institution publique KazSeleZachtchita, dépendant du Comité des situations d’urgence du ministère de l’Intérieur de la République du Kazakhstan. Mourat Kasenov, directeur adjoint de ce département et spécialiste en glaciologie, estime que le processus d’ouverture des moraines a été très en retard en 2020, car l’isotherme zéro s’est longtemps maintenu à une altitude inférieure à 3 000 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Les contrastes de température mis en cause

Pour résumer, il a fait vraiment froid en haute montagne, et cela a sérieusement affecté les rivières, dont le lit n’a que très peu d’eau.

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Nuages dans les montagnes du Trans-Ile Alataou, partie la plus septentrionale du Tian Shan.
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En 2020, les moraines dégelaient plus tardivement (illustration).
Kazakhstan Environnement Lac Bartogaï Glacier Moraine
Glacier et moraine vers le lac Bartogaï.

De plus, le contraste de température entre les hauts plateaux et les contreforts du Tian Shan du nord était assez élevé. Alors qu’il faisait très chaud dans les vallées, les hauteurs, comme dit précédemment, affichaient des températures négatives.

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Il y a un grand contraste de température entre les montagnes et leurs contreforts (illustration).
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Les précipitations dans les montagnes sont faibles (illustration).
Kazakhstan Environnement Lac Bartogaï Glacier
Les glaciers alimentent les rivières de montagne (illustration).

Évidemment, la rivière Tchilik, sur laquelle le réservoir Bartogaï a été construit en 1982, ne fait pas exception. Le Tchilik est une rivière abondante alimentée par de nombreux affluents. Mais il n’y a désormais plus que très peu d’eau dans son lit.

Les vannes fermées

« Le volume prévu pour le réservoir de Bartogaï est de 320 millions de mètres cubes, le volume réel est actuellement de 26 millions de mètres cubes », explique l’hydrologue Meïram Arystanov.

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Le niveau d’eau dans la plaine dépend du niveau d’eau en montagne (illustration).
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Les dernières eaux sortant du lac Bartogaï.
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L’eau se déverse dans la rivière Tchilik et le grand canal d’Almaty, à partir desquels elle est utilisée pour irriguer les champs (illustration).

« Le volume mort a été entamé. Nous avons donc fermé les vannes, l’eau sort par le fond du réservoir. L’affluence vers Bartogaï est de 55 mètres cubes par seconde, avec un rejet de 71 mètres cubes par seconde », continue-t-il.

Les vannes de Bartogaï qui, en temps normal, sont très spectaculaires et forment deux énormes cascades, sont maintenant fermées. Cette décision a été prise pour que le système ne soit pas obstrué par des sédiments.

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Poste hydrologique. C’est ici qu’est mesurée la quantité d’eau qui passe du réservoir à la rivière Tchilik.
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Marqueur géodésique.
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Cet entonnoir est un drain d’urgence. Il est conçu pour éviter le débordement du lac, ce qui est aujourd’hui évoqué avec une ironie amère.

En des temps meilleurs, ce chef d’œuvre d’ingénierie attirait les touristes. Désormais, tout ici s’apparente au décor d’un film post-apocalyptique.

Les dernières eaux du lac déversées

Normalement, l’eau poursuit sa route dans la rivière Tchilik et se jette dans le grand canal d’Almaty, où elle est ensuite utilisée pour irriguer les champs. Mais l’affluence est aujourd’hui largement insuffisante.

Les exploitations agricoles situées dans la région du Tchilik ont été particulièrement touchées et, pour sauver au moins les restes de la récolte, un dernier largage d’eau a été déversé du réservoir.

Kazakhstan Environnement Lac Bartogaï Chien
Le futur gardien du lac Bartogaï.
Kazakhstan Environnement Lac Bartogaï Vannes
Les vannes du lac, qui ne fonctionnent plus aujourd’hui.
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Les vannes sont fermées pour éviter qu’elles soient obstruées par la vase (illustration).
Kazakhstan Environnement Lac Bartogaï Tian Shan
Parfois, le Trans-Ili Ataou semble assez austère.

Ici, l’agriculture est risquée. Déjà à l’époque soviétique, des programmes spéciaux dans le domaine de l’agriculture ont été mis en place pour le développement de la région. Les sols autour de la rivière Tchilik sont rocheux et les eaux souterraines très profondes, de 100 mètres ou plus. Pour obtenir une bonne récolte, les semis doivent être constamment irrigués.

Les agriculteurs en grande difficulté

« Nous comprenons qu’actuellement la situation est difficile. Elle est même grave en ce qui concerne l’affluence, donc nous demandons un minimum d’eau », déclare Vladimir Mychako, directeur de l’exploitation agricole Masak-Agromaï.

Kazakhstan Environnement Lac Bartogaï Avion de patrouille
À bord d’un avion de patrouille An-2 qui survole les contreforts pour détecter les incendies de forêt.
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L’avion survole les régions agraires du sud d’Almaty (illustration).
Kazakhstan Environnement Lac Bartogaï Avion de patrouille
Depuis la cabine de l’An-2, la difficulté de cultiver une zone d’agriculture à risque est visible.

« Aujourd’hui, nous arrosons deux champs. Nous avons un système d’irrigation, l’eau est distribuée par les tuyaux. Mais sur deux autres champs, l’eau ne sort pas du tout des tuyaux », explique l’agriculteur.

« Nous avons dû acheter des pompes à eau, et désormais, grâce à ces pipelines, nous pompons les restes d’eau et essayons au moins de sauver les cultures. Si la situation continue ainsi, je pense que 50 % de nos cultures vont mourir », continue-t-il.

Kazakhstan Environnement Lac Bartogaï Champs Soja
Arroseurs circulaires dans les champs de soja.
Kazakhstan Environnement Lac Bartogaï Champs Soja Irrigation
Le soja est une culture qui nécessite beaucoup d’eau (illustration).
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A l’ouest de Bartogaï, les sols sont plus favorables à l’agriculture (illustration).

La ferme de Vladimir Mychako emploie une centaine de personnes. Dès juillet 2020, même selon le scénario le plus favorable, il prévoyait des pertes inévitables. Les agriculteurs demandaient au moins la moitié du volume d’eau nécessaire. Mais ni les hydrologues ni les autorités locales n’étaient à même de garantir une réponse positive.

Pas d’alternatives pour les cultures

« Le traitement chimique coûte déjà à lui seul 12 millions de tengués (23 275 euros). A cela, il faut ajouter le prix des graines, de l’eau, du carburant. Dans toutes les exploitations, environ 150 tonnes de carburant sont consommées. Vous comprenez bien que les coûts sont considérables. Nous avons déjà investi : nous avons labouré, semé, traité chimiquement. Il ne reste plus qu’à arroser, attendre la maturation et récolter », explique Vladimir Mychako.

Lire aussi sur Novastan : La mer d’Aral, un enjeu devenu social en Ouzbékistan

Dans le district d’Enbekchikazakh, plus de 85 000 hectares de terres sont irrigués. Ils sont alimentés en eau par quatre entreprises, dont la plus grande est le grand canal d’Almaty.

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Plus près d’Almaty, la superficie des cultures est beaucoup plus grande. C’est d’ici que l’eau du Bartogaï est acheminée (illustration).
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Il est difficile de prédire l’évolution de la situation (illustration).
Kazakhstan Environnement Lac Bartogaï Coucher de soleil
Le caractère exceptionnel de l’année 2020 restera dans l’histoire (illustration).

Mais cet équipement hydraulique est conçu pour desservir d’autres zones de la région, et la superficie des cultures y est quatre fois plus grande. Cela signifie que l’eau manquera toujours.

Une seule chose à faire : espérer

« Notre seule espérance réside dans l’affluence : si elle augmente dans un futur proche, alors la situation du lac se stabilisera », estimait l’hydrologue Meïram Arystanov.

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« Il devrait y avoir une augmentation à partir de la fin juillet ou début août. L’année dernière (2019), l’afflux était d’environ 80 à 90 mètres cubes par seconde. Cette année (2020), d’environ 55. Il y a eu un jour où l’apport était d’environ 60 mètres cubes par seconde », concluait-il.

Néanmoins, il est difficile de prédire de manière fiable la façon dont la nature se comportera à l’avenir.

Grigory Bedenko
Journaliste pour Informburo.kz

Traduit du russe par Leonora Fund

Édité par Paulinon Vanackère

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