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Ici coulait une rivière : comment l’assèchement de l’Oural change la vie des riverains Novastan | Ici coulait une rivière : comment l’assèchement de l’Oural change la vie des riverains
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Ici coulait une rivière : comment l’assèchement de l’Oural change la vie des riverains

LA VIE AU FIL DU FLEUVEL’Oural, la troisième plus longue rivière d’Europe, a perdu de sa profondeur ces dix dernières années. C’est devenu particulièrement visible ces trois dernières années. Pour mieux comprendre en quoi l’assèchement de l’Oural change la vie des riverains, les journalistes Loukpan Akhmediarov et Raoul Ouporov sont allés à la rencontre de ceux qui vivent le long du fleuve et dépendent de lui.

Novastan traduit et reprend ici un article publié le 27 janvier 2021 par le média en ligne kazakh Vlast.

Cet article fait partie de la série “Little People, Big River”, un projet journalistique soutenu par le média allemand n-ost, le centre kazakh MediaNet International Centre for Journalism et le ministère allemand de la coopération économique.

Tout le long de l’Oural, dans le district du Kazakhstan-Occidental, les rives du fleuve sont reliées par trois ponts et des passeurs. Chaque année, ces passeurs du Kazakhstan-Occidental font traverser jusqu’à un demi-million de personnes.

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Grâce à eux, les riverains peuvent aller chez des amis, célébrer des mariages, s’approvisionner en nourriture, obtenir des documents ou conduire leur commerce agricole. Les passeurs font même traverser occasionnellement des cortèges funéraires d’une berge à l’autre.

Le chemin vers la traversée

Pour voir leur travail, Loukpan Akhmediarov journaliste d’investigation présenté ici par Reporters Sans Frontières, et Raoul Ouporov, photographe documentaire présenté par l’Institut des Etudes Européennes, Russes et Eurasiennes de l’Université Georges Washington, doivent effectuer un voyage de 500 kilomètres. Leur route commence avant le village de Batourino, dans le district d’Akjaik, le long de la partie européenne du fleuve.

En périphérie du village, du côté du lit d’inondation du fleuve, se trouve une route en terre battue passe. Pour sillonner la campagne, la terre battue vaut les routes bétonnées, comme celles empruntées d’Ouralsk à Batourino. Les journalistes longent le lit d’inondation du fleuve du côté d’une forêt derrière laquelle il coule. Sur leur route, ils arrêtent deux voitures pour savoir où se trouve le passeur.

« Suis la route en terre battue, ne te perds pas », leur recommande le conducteur d’une vieille Lada 110. Il a deux passagers dans sa voiture. L’habitacle est plein à craquer de couvertures. Sur le toit de la voiture, une malle est accrochée au coffre. « Ma fille s’est mariée à un gars de Taïpak. Les grands-mères lui ont cousu des couvertures et des korpés pour sa nouvelle maison » ajoute-t-il.

Selon lui, on pouvait se perdre à cet endroit il y a dix ans. De la lisière de la forêt au village de Batourino, il y avait des herbes hautes et quelques lacs. « Avant, ici, il n’y avait que des pêcheurs qui venaient, ou bien les locaux qui cueillaient des baies dans les bois. Mais maintenant tout est sec. Les lacs sont asséchés, l’herbe n’est plus comme avant. Alors on peut rouler plus facilement : on voit tout autour » leur explique le conducteur.

Lire aussi sur Novastan : « La force de Naryn » – témoignages de riverains sur l’évolution de cette grande rivière kirghize

Le paysage qui entoure les journalistes confirme ses dires : les rares bosquets sont constitués de jeunes arbres frêles aux branches sèches. Ici et là, se trouve des troncs secs et des arbres renversés. Depuis que les villages du côté européen ont été approvisionnés en gaz, cela fait longtemps que les habitants ne vont plus chercher du bois en forêt. Sur le chemin pour aller au bois, Loukpan Akhmediarov et Raoul Ouporov passent à côté de trois ou quatre bras morts asséchés. Des saules et des roseaux asséchés témoignent de l’ancienne présence d’eau.

Le système des bacs, unique moyen de traverser

Ils entrent finalement dans le bois, et 200 mètres plus loin, arrivent sur les berges du fleuve. Sur la rive même, deux rampes, un vieux lit en fer et un tuyau bien enterré dans le sol, auquel est attaché un câble métallique qui relie l’autre rive. La rive sur laquelle les journalistes se trouvent est en pente douce, celle d’en face est abrupte. Sur cette dernière est amarré le bac, deux barils métalliques coupés en long, dont le pont est entouré d’une barrière.

Un homme sort de la cabine et demande aux deux hommes, en kazakh, s’ils souhaitent traverser. « J’arrive » répond l’homme, avant de tourner de l’autre côté de la cabine. Bientôt, un deuxième homme en sort. Ils descendent tous les deux sur la berge et commencent à approcher le bac de la rive en tirant sur la corde.

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Un passage de traversée, bac et passeurs attendent des voyageurs.

Le bac accoste quelques minutes plus tard. Ayant remarqué que Loukpan Akhmediarov et Raoul Ouporov les prennent en photo, ils s’intéressent discrètement à l’identité des voyageurs et la raison de ces photos. Les deux hommes leur expliquent qu’ils sont journalistes et recueillent des informations sur le fleuve et ceux qui vivent le long de l’Oural. « C’est un peu tard pour prendre des photos. Les rivières disparaissent. Si le fleuve continue à perdre de son volume comme ça, dans un ou deux ans le bac ne sera plus nécessaire » commente l’un des passeurs.

Lire aussi sur Novastan : La disparition du fleuve Oural

Le deuxième passeur pose des rampes d’accès en bois entre le bac et la rive et montre à ses passagers comment embarquer la voiture. Ces derniers leur posent une série de questions : les rampes supporteront-elles le poids de la voiture ? Le bac ne va-t-il pas se retourner au milieu du fleuve ? Comment faire pour passer sur cette construction ? « Ne t’inquiète pas ! On peut faire passer deux voitures en une fois. Personne ne s’est encore plaint. » s’amuse Kouandyk, l’un des passeurs.

Les journalistes roulent craintivement sur les rampes fragiles et arrivent sur le pont. Les passeurs leur font signe d’avancer jusqu’au bout du bac. « Laisse rouler et éteins le moteur » recommandent-ils aux voyageurs avant de caler les roues avec des sabots en bois pour qu’elles ne bougent pas.

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Kouandyk et Baourjane accostant le bac.

Les hommes tirent sur le câble enroulé en spirale autour d’une barre de fer, au bout de laquelle se trouve une poulie. Les deux hommes s’accrochent à la corde et commencent à la tirer vers eux. Malgré le poids apparent de la construction, le bac s’éloigne assez facilement de la rive et commence à se diriger vers l’autre berge, en suivant le câble.

Un système de traversée privatisé et indispensable

Kouandyk et Baourjane travaillent en tant que salariés. Le bac appartient à un riverain qui est officiellement reconnu en tant qu’entrepreneur privé.  « Il y a des bacs plus haut à Merguen, à Iesensaï, et en aval à Almaly. Ils sont tous issus d’initiatives individuelles et ils sont tous apparus il y a 10 ou 15 ans, quand l’Oural a commencé à être moins volumineux. Avant, il était impossible de mettre en place de tels bacs parce qu’au printemps, l’Oural était en crue et inondait la forêt et le lit majeur. Mais ces 15 dernières années, il n’a pas été en crue une seule fois. Les moins de 20 ans ne se rappellent pas du tout qu’il inondait la forêt et les prés. Ils n’y croient pas quand on le leur raconte » explique Baourjane.

Tous les bacs sont payants mais, selon Kouandyk et Baourjane, les prix varient. Celui utilisé par les deux journalistes est le moins cher : la traversée avec une voiture coûte 700 tenges (1,3 euro). « Avant, le travail était plus difficile. Il y avait plus d’eau dans le fleuve et le courant était plus fort. Au printemps lors des grandes eaux, on traversait le fleuve en 10 à 15 minutes. Et maintenant on le fait en cinq à six minutes » racontent les deux passeurs. Le bac est ouvert de 8 à 20 heures, avec une pause entre 13 et 14 heures.

« Chaque jour on fait traverser entre 10 et 15 voitures. Le weekend, quand il y a un mariage au village, un koudalyk – appariement en français- ou un enterrement, il arrive qu’on fasse traverser jusqu’à 30 voitures. Mais en semaine, les traversées se font principalement le matin et le soir, lorsque tout le monde se rend du village au chef-lieu ou à la ville, et quand ils rentrent chez eux. » Les journalistes leur demandent si la baisse du niveau de l’Oural a une grande influence sur leur vie quotidienne.

La baisse de l’Oural : la fin des passeurs et de leurs bacs ?

« Comment dire ? ça ne se sent pas trop. Ce qui m’inquiète, c’est le fleuve baisse tellement dans les années à venir que des gués apparaissent. Dans ce cas plus personne n’aura besoin des bacs. » répond le passeur. « A quel point le niveau du fleuve a-t-il baissé ? » s’enquiert alors l’un des journalistes.

« Tu vois les troncs qui dépassent de la pente sur cette rive ? » demande Kouandyk en désignant des troncs pourris qui dépassent de l’eau entre 2 et 2 mètres et demi. « En 2010, notre ponton était à ce niveau-là. Chaque année, le ponton doit être abaissé. » « Et vous pêchez ici ? » leur demande un des journalistes.

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Barques au bord de l’Oural (illustration).

« Le poisson c’est son affaire » s’amuse Baourjane en désignant Kouandyk de la tête. « Je vais pêcher parfois. Mais il n’y a plus autant de poisson qu’avant. Dans les années 90, il était habituel de pêcher des cendres de trois ou quatre kilos dans le fleuve. Mais ces trois dernières années, je n’en ai pas pêché un seul. Il y a parfois des aspes, très petits : ils pèsent un demi-kilo, un kilo au maximum. Avant, je laissais repartir les poissons aussi petits » raconte Kouandyk.

Le bac accoste et les passeurs aident les journalistes à faire descendre la voiture sur la rive. Une autre voiture arrive déjà sur l’autre rive, et les passeurs repartent pour aller la faire traverser.

Un fleuve frontalier, marqueur de l’histoire de la région

L’histoire de ces endroits est retracée par leur toponymie et les noms des villages le long des deux rivages de l’Oural. Sur la rive droite les noms des villages sont de consonance cosaques comme Lbichtchensk, Kolovertnoïé, Skvorkino, Ianaïkino. Sur la rive opposée, les villages portent des noms kazakhs comme Iesensaï, Kyzyljar, Karasou ou Akjaïyk. Cette délimitation entre les rives a eu lieu il y a plus de 300 ans, lorsque les autorités impériales russes dépossédèrent les cosaques de la rive gauche. Ils déménagèrent sur la rive droite.

Jusqu’aux années 80, cela était encore visible dans la composition ethnique des villages. Sur la rive droite vivaient exclusivement des Russes et des Cosaques tandis que la rive gauche était habitée principalement par des Kazakhs. A partir de la fin des années 80, l’émigration massive en Russie des russophones du Kazakhstan a eu pour résultat de remplacer la population cosaque par des Kazakhs.

A l’heure actuelle, dans les villages de la rive droite, à Lbichtchensk ou à Kalenoïé, ne vivent ni russes ni descendants des cosaques. Seules quelques croix dans les cimetières orthodoxes rappellent qu’ils ont un jour peuplé ces villages. A Merguenevo, des ruines d’une ancienne église en témoignent. C’est en partie pour cette raison que les passeurs sont apparus dans ces régions.

Une traversée nécessaire à la vie des habitants dans la région

Les Kazakhs locaux, qui vivent maintenant sur les deux rives du fleuve, sont très attachés aux relations sociales traditionnelles et l’appartenance à une famille. Ils rendent souvent visite aux membres de leur qoudalar, ces liens de parenté qui passent par le mariage des enfants : les parents, les sœurs et les frères du gendre ou de la bru.

Après cette première traversée, les journalistes remontent le fleuve jusqu’au village de Iesensaï, 30 kilomètres plus loin. Iesensaï est l’un des villages les plus anciens, fondé il y a 200 ans. Non loin de ce village se trouve le cimetière d’un clan, où sont enterrés les kynyks. Une route de campagne mène en dehors du village. Au tournant, un panneau indique le nom du village et un autre, fait à la main « BAC ».

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L’Oural (illustration).

Le chemin qui relie Iesensaï et le bac traverse lui aussi une forêt. Le bois des alentours d’Iesensaï fascine par sa beauté particulière : d’énormes arbres centenaires entre des petits lacs, sans déchets laissés par l’homme. Il n’est pas rare de voir dans les alentours des détritus jonchant les espaces naturels. Il n’est pas difficile de dénicher les passeurs : la seule route de terre battue conduit vers eux, à travers la forêt du lit majeur.

Deux hommes travaillent sur ce bac, Azamat et Nourbol. Les journalistes leur demandent pourquoi les bacs sont autant utilisés sur cette partie du fleuve. « Parce que pour se rendre à la ville, on peut soit prendre la route non bétonnée, soit arriver directement sur la route qui relie Ouralsk et Atyraou grâce au bac. Pour arriver au chef-lieu, Tchapaïevo, il faut rouler 200 kilomètres jusqu’à Ouralsk, puis de là encore 120 kilomètres. Alors qu’avec le bac, tu traverses et en une demi-heure tu es déjà à Tchapaïevo » explique Azamat.

Ce bac ne se différencie pratiquement pas du précédent : deux citernes métalliques soudées et un « pont » constitué de planches de bois. Les passeurs font traverser le bac par la force de leurs bras, en tirant sur le câble étiré d’une rive à l’autre. Azamat regrette lui aussi que le niveau du fleuve baisse : « J’ai peur que bientôt on traverse le fleuve à pied. Personne n’aura besoin du bac. »

Lire aussi sur Novastan : Les métiers de navigation devenus obsolètes le long de l’Oural

Il montre aux journaliste un banc de sable avec de jeunes roseaux. « L’année dernière, cette petite île est apparue. Cette année, des roseaux ont commencé à y pousser. Il y en a de plus en plus. Le niveau du fleuve baisse, le courant apporte du sable sans arrêt. Si cette île continue à grandir à cette vitesse, j’ai bien peur de devoir déménager le bac plus loin » rapporte Azamat.

Les cosaques : une relation particulière avec l’Oural

Le bac dépose Loukpan Akhmediarov et Raoul Ouporov sur la rive aux alentours de Merguenevo, à 80 kilomètres de Tchapaïevo. Dans les années 20, l’ancienne stanitsa était un bastion de l’opposition des Cosaques de la région contre le pouvoir soviétique. L’histoire officielle raconte que le célèbre commandant rouge Vasili Tchapaïev s’est noyé dans l’Oural un peu plus haut. Les Cosaques de la région ont insisté sur leur version des faits, selon laquelle leurs grands-pères auraient massacré Tchapaïev à la chachka non loin de ce village.

Il n’y a plus de descendants de ces cosaques dans ce village. Guénnadi Ielov a 85 ans est l’un de ceux qui ont quitté les lieux à la fin des années 80. Géographiquement, il n’est pas parti très loin. Il vit désormais avec son épouse Valentina au village de Tonkeris, dans le district de Terekti, 200 kilomètres plus haut le long de l’Oural.

Guénnadi Ielov, bien qu’il ait changé de lieu de résidence continue de vivre sur les berges de l’Oural. Comme les nombreuses générations qui l’ont précédé, le vieil homme entretient une relation traditionnelle avec le fleuve : il pêche, ramasse des champignons et du bois dans la forêt. Lorsque les journalistes sont arrivés chez lui à Tonkeris, sa petite fille Daria les a accueillis et informés que son grand-père était allé dans la forêt chercher des champignons.

Une façon de vivre en communion avec le fleuve et la forêt

La maison des Ielov est une preuve visible de la proximité entre le fleuve et la forêt : sur la table, on trouve des conserves de champignons tandis qu’une dizaine de poissons séchés pendent du plafond, accrochés à des ficelles. Grâce à ces derniers, Guénnadi Ielov est connu parmi les propriétaires de buvettes ouraliens. Ils viennent régulièrement le voir et lui en achètent. Son poisson séché a une consistance que les autres n’obtiennent pas.

Les acheteurs viennent d’Ouralsk et d’Aksaï pour ce poisson séché. « C’est toujours comme ça : nous, les femmes, nous cuisinons et mettons à sécher, et tout le mérite vous revient aux hommes. Ce n’est pas lui qui prépare le poisson. Vous croyez qu’il met tout à sécher, qu’il les sale ? Il amène le poisson, le laisse là, et c’est moi qui trime. Je n’y échappe pas. Bientôt, le fleuve sera gelé. Je pourrai me reposer un peu » raconte Valentina Ielov en vidant du poisson frais, deux brochets et trois brèmes. 

Ayant appris la raison de la venue des journalistes, elle les prévient « Il ne va pas vous aider. Il a mauvais caractère. Un cosaque. Têtu. Il a son coin dans la forêt au bord du fleuve, où il pêche. Les gens d’ici appellent cet endroit le coin d’Ielov. Il n’y amène personne. Des gens sont venus de la ville pour le lui demander. Ils ont proposé de l’argent. Mais il a refusé à tout le monde. »

Guénnadi Ielov arrive peu après, sur sa moto. A peine a-t-il pris connaissance de la demande de Loukpan Akhmediarov et Raoul Ouporov qu’il refuse catégoriquement. « Vous n’avez rien à faire là-bas ! Je ne vous y amènerai pas. » Les journalistes insistent pour le convaincre, mais le vieillard n’en démord pas : « Je ne vous montrerai pas ».

« Papi, je veux aller dans la forêt. Je peux venir avec toi ? ». Sa petite fille Daria sauve la situation. Apparemment, le pouvoir de la petite fille sur son grand-père est sans limite. Il grommelle sans méchanceté : « Tu es toujours dans mes pattes », puis il accepte de conduire les deux journalistes au fleuve.

Les changements dans l’environnement, observé par les habitants

Le coin de Guénnadi Ielov s’avère être à un tournant de l’Oural, au-dessus d’un ravin. « Pourquoi est-ce que je ne veux pas emmener d’étrangers ici ? Parce que dès que des gens arrivent, tout se dégrade. Ils laissent leurs déchets, allument des feux, abandonnent des bouteilles. Moi-même je ne bois pas, et je ne plains pas les ivrognes. »

Guénnadi Ielov montre la forêt de ce côté du rivage. « Avant, un couple de pygargues à queue blanche avait fait son nid ici. Ils aiment le poisson. Si ces oiseaux-là s’installent au bord du fleuve, cela veut dire qu’il y a du poisson. Mais mes pygargues sont partis depuis trois ans déjà. Il n’y a plus de poisson dans le fleuve. Avant, j’en pêchais à foison ! Maintenant, il n’y a que des espèces indésirables : des petits rotengles et d’autres de ce genre. Il y a 10 ans, je relâchais ces poissons-là. Maintenant, c’est tout ce que je pêche ici » raconte Guénnadi Ielov.

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Guénnadi Ielov observant l’Oural.

Aujourd’hui, le vieillard est plus inquiété par l’état de la forêt que par le poisson. Il amène les visiteurs d’un creux à l’autre et leur montre des fosses sèches couvertes d’herbe. « Avant, tout était recouvert d’eau. Ici, il y avait de l’eau. Au printemps, les carpes d’eau peu profonde venaient pondre ici. A la fin de l’été et à l’automne nous venions. Elles avaient grossi pendant l’été, comme des petits cochons. Maintenant, c’est inimaginable, personne ne croirait cela dans l’état où sont les fosses » raconte Guénnadi Ielov.

Puis il les emmène dans une clairière. Il demande aux journalistes de regarder la lisière du bois. « Regarde, tu vois comme les cimes sont sèches ? Pas un seul arbre n’est en bonne santé. Ils s’assèchent tous. Il n’y a pas d’eau. Avant, quand j’allais à la pêche ou dans la forêt, je ne prenais pas d’eau avec moi. Du ravin, on était plus près, on pouvait boire de l’eau pure. Maintenant il n’y en a plus. Nous avons décidé de creuser des puits au village. Des spécialistes sont venus avec leurs technologies. Ils ont creusé jusqu’à 80 mètres de profondeur, mais il n’y avait pas d’eau. Voilà pourquoi le bois s’assèche. J’ai peur que mes enfants ne voient pas tout ça » dit Guénnadi Ielov en désignant sa petite fille Daria d’un signe de tête.

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Selon lui, la chute du niveau de l’eau est l’œuvre de l’homme. Les barrages, les canaux et la déforestation incontrôlable à la fin des années 90 auraient conduit l’Oural à être privé de sa forêt rivulaire. Selon lui, pendant sa jeunesse, l’Oural était si haut au printemps qu’il arrivait qu’on ne voie plus l’autre rive.

Le projet « Développement du journalisme : les problèmes du changement climatique » vise à montrer et résoudre les problèmes causés par le changement climatique, tout en développant et renforçant le secteur des médias indépendants en Asie centrale. Retrouvez tous les articles de cette série ici.

Loukpane Akhmédiarov
Journaliste pour Vlast.kz

Traduit du russe par Paulinon Vanackère

Edité par Laura Sauques

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