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L’invasion russe en Ukraine pèse de façon plus forte que prévu sur le Kirghizstan
Bichkek Kirghizstan

L’invasion russe en Ukraine pèse de façon plus forte que prévu sur le Kirghizstan

L’économie kirghize souffre des conséquences de la guerre en Ukraine. En effet, les problèmes économiques que rencontre la Russie se répercutent directement sur l’Asie centrale.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 18 mars 2022 par le média kirghiz Kloop.

Le 10 mars 2022, la Russie a interdit l’exportation de céréales et de sucre vers les pays de l’Union économique eurasiatique (UEE), et ce jusqu’à la fin de l’été. Cette mesure concerne le Kirghizstan et a fait réagir.

Le 11 mars 2022, les grandes enseignes de Bichkek, la capitale, ont imposé des restrictions sur certaines denrées de base. Le chef de l’Etat, Sadyr Japarov, dans le cadre d’un plan pour faire face à la crise, a appelé les citoyens à investir dans l’or. Le média kirghiz Kloop s’est penché sur ce qui attend le Kirghizstan, dont l’économie dépend des transferts de fonds des travailleurs émigrés, des denrées et des médicaments importés depuis l’étranger.

Le som pourrait ne pas tenir face à la pression

Après le déclenchement de la guerre en Ukraine, les sanctions de l’année 2022 mises en œuvre contre la Russie ont brusquement fait chuter le cours du rouble, ce qui a immédiatement affecté la devise kirghize, le som.

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La Banque nationale du Kirghizstan explique : « La Fédération de Russie est l’un des principaux partenaires économiques et commerciaux de la République du Kirghizstan. Un changement de la situation économique d’un de ses partenaires se répercute indirectement sur le marché des devises du Kirghizstan ».

Les fluctuations de l’économie russe font rapidement sentir leurs effets sur la devise kirghize, et par ricochet sur les citoyens mêmes. En 2014, dans le contexte de l’annexion de la Crimée, le rouble avait chuté de 30%, rapidement suivi par le som.

Ce graphique montre l’évolution du rouble et du som au cours de ces dernières années en se basant sur les données de la Banque nationale du Kirghizstan.

Graphique Som

La valeur des devises fluctue en fonction des périodes qui les impactent. Ce graphique montre l’évolution du rouble en gris et du som, ici en rouge. [alt]
Kloop

En 2015, le Kirghizstan entre dans l’UEE. Le rouble perd un tiers de sa valeur, ce qui conduit à la chute des prix du pétrole. Durant les années 2017 et 2018, le renforcement des sanctions contre la Russie oblige le Kirghizstan à renforcer sa politique afin d’éviter d’être impacté. La pandémie de Covid-19, de 2019 à 2020, a pour conséquence la chute des prix du pétrole et de nouveaux impacts sur les devises. Dans un contexte d’invasion de l’Ukraine et du début de la guerre, les sanctions massives impactent de nouveau inévitablement le rouble.

Une partie de la dette nationale en devises étrangères

D’après les données de la Banque nationale du Kirghizstan, fin 2021, le volume global des prêts accordés par les banques du pays s’élevait à 181,8 milliards de som (2 milliards d’euros), dont 50,7 milliards de som (569 millions d’euros) détenus en devises étrangères.

Début mars 2022, 25 syndicats professionnels du pays ont adressé une requête aux autorités du Kirghizstan, pour appeler à la conversion en som des prêts en dollar. D’après leurs données, le som a baissé de 40 % par rapport au dollar sur les cinq dernières années. Alors que les institutions de crédit restent prêtes à proposer uniquement des prêts en dollar, les entreprises ayant contracté ce type de prêt doivent le rembourser 44 % plus cher qu’avec un prêt en som.

Avec la hausse du dollar, les dettes des entreprises et des citoyens ordinaires ont augmenté. D’après le ministère des Finances, la dette publique du Kirghizstan s’élève à 5,14 milliards de dollars (4,8 millions d’euros) fin janvier, soit 435,6 milliards de som. En prenant pour référence le cours du dollar le 15 mars 2022, c’est une augmentation de 112,6 milliards de soms (1,26 millard d’euros) depuis le début de l’année.

Malgré les interventions de la Banque nationale depuis le début de l’année, le cours du som a diminué, le marché étant saturé par le dollar. Pour Soultanbek Kourmankojoïev, expert indépendant et consultant en entreprise, la récurrence des interventions monétaires fait empirer la situation.

Lire aussi sur Novastan : L’impact de la guerre en Ukraine sur l’Asie centrale : vers la fin d’une « politique multidirectionnelle » ?

« Les interventions mènent à une impasse. Nous sommes devenus une plateforme d’échanges gigantesque pour ceux qui, en Russie, ne peuvent plus échanger les roubles en dollars. Nos dollars s’épuisent, et nous nous retrouverons sans réserve. Il faut arrêter d’échanger librement du rouble, autrement nous allons à nouveau risquer de perdre toutes nos réserves en dollar », alerte-t-il.

Une devise instable

Le som devrait-il être indexé au dollar pour devenir une devise plus stable ? Soultanbek Kourmankojoïev ne voit pas cela comme une solution. « Le cas échéant, si tous les soms étaient soudainement échangés pour des dollars, nous nous retrouverions sans réserve. De plus, nous ne pourrions mener une politique monétaire indépendante car nous ne contrôlons pas l’émission de dollars », explique-t-il.

L’expert propose plutôt de lier le som à l’or, d’autant que le Kirghizstan peut compter sur sa propre extraction nationale.

Un commerce important avec la Russie

En 2015, quand le Kirghizstan a intégré l’Union économique eurasiatique (UEE), ses échanges commerciaux avec la Russie se sont accélérés jusqu’à représenter 32 % du chiffre d’affaires commercial. En 2021, selon le Service fédéral des douanes de Russie, les chiffres du commerce avec le Kirghizstan ont atteint 2,5 milliards de dollars (2,3 milliards d’euros), dont 1,8 milliard (1,6 milliards d’euros) de biens importés.

Parmi les biens exportés par la Russie, des produits pétroliers, du blé, de la farine, de la viande, des produits d’origine animale, du fer, des matériaux de construction et d’autres biens de première nécessité.

Jusqu’en 2020, la Chine était un autre grand exportateur de marchandises au Kirghizstan, avec des échanges aussi importants que ceux passés avec la Russie. En raison de la pandémie, le commerce entre la Chine et le Kirghizstan a diminué pour atteindre 13 % du chiffre d’affaires des transactions internationales dans le pays. En comparaison, en 2020, le commerce avec le Kazakhstan était autour de 14 % du total, de 6 % avec l’Ouzbékistan et de 5 % avec la Turquie.

De l’essence aux cigarettes : quels biens pourraient disparaître du marché ?

Ce graphique décrit les proportions de biens importés au Kirghizstan en provenance de Russie durant l’année 2020.

Camembert Biens importés Kirghizstan

Biens importés au Kirghizstan en provenance de Russie durant l’année 2020. [alt]
Kloop

Début mars, le Ministère du développement économique de Russie a interdit l’exportation de céréales, d’orge, de maïs et de sucre vers les pays de l’UEE jusqu’au 31 août 2022, affirmant que ces pays avaient constitué des réserves suffisantes.

Selon l’économiste Elmira Ibraïmova, ancienne présidente de la Cour des comptes, dans l’intérêt de la sécurité alimentaire, il faut dès le printemps 2022 exploiter tous les champs, les potagers et les jardins privés disponibles au Kirghizstan. D’après elle, « l’expression “ce jour nourrira l’année” est parlante. Il faut semer dès à présent pour avoir une récolte à l’automne. Notre gouvernement devrait soutenir la population dans les travaux des champs du printemps, donner accès aux semences, au carburant, aux prêts ».

De son côté, Soultanbek Kourmankojoïev est plus optimiste : « Certes, la Russie pourrait mettre fin à ses exportations en cas de pénurie sur son marché intérieur, à l’instar de ce qu’il se passe avec le blé et le sucre à présent. Mais elle n’introduira pas de restrictions aux exportations car ce ne serait pas viable économiquement pour elle. Auquel cas, nous pourrions remplacer les exportations russes par des biens turcs ou chinois. »

Le retour des travailleurs migrants

La guerre et les sanctions contre la Russie ont exacerbé l’enjeu délicat des travailleurs migrants.

Sergueï Abachine, docteur en histoire, décrit à Kloop les conséquences de la crise sur les pays d’Asie centrale et en particulier sur le Kirghizstan. Pour lui, il faut s’attendre à un afflux de migrants venus de Russie : non seulement des Kirghiz, mais aussi des Russes. En effet, des citoyens russes emménagent déjà au Kirghizstan, certains temporairement alors que d’autres espèrent rester et même y créer un commerce.

Lire aussi sur Novastan : Le Kirghizstan, destination populaire des Russes fuyant leur pays

Du fait de la fermeture en Russie d’une partie des entreprises dans le secteur tertiaire, la plupart des migrants qui y travaillaient se sont retrouvés sans emploi. Ceux qui ont pu garder leur activité se trouvent dans une situation délicate car le rouble est fortement déprécié, coûtant moins que le som, et les prix ont fortement augmenté.

La Banque mondiale s’attend à une diminution des transferts de fonds des travailleurs émigrés kirghiz de 33 % depuis la Russie. Cela constitue une chute notable pour le Kirghizstan où 83 % des transferts d’argents étaient en provenance de Russie durant l’année 2021.

La baisse des transferts de fonds depuis la Russie

Les prévisions pour l’évolution des transferts de fonds depuis la Russie pour 2022 sont représentées sur ce graphique, avec les données de la Banque mondiale.

Graphique Prévisions Transferts de fonds Russie Kirghizstan

Prévisions sur l’évolution des transferts de fonds depuis la Russie pour 2022. [alt]
Kloop

Selon la Banque nationale du Kirghizstan, les transferts de fonds des travailleurs émigrés représentent un tiers du produit intérieur brut (PIB) du pays, soit 2,5 milliards de dollars (2,3 milliards d’euros) par an. Ainsi, au lieu de la hausse de 3 % attendue de transferts de fonds, le Kirghizstan pourrait assister à une baisse de 33 %.

Cette baisse pourrait porter un sérieux coup à l’économie kirghize, conduisant à un creusement encore plus grand de l’écart entre les riches et les pauvres. En 2014 et 2015, durant la crise russe, les transferts de fonds de travailleurs migrants vers le Kirghizstan avaient chuté, conduisant à une augmentation du taux de pauvreté de 1,5 %.

Elmira Ibraïmova suppose qu’un certain nombre de Kirghiz rentreront chez eux cette année, tandis que certains iront chercher d’autres opportunités pour continuer à vivre et travailler à l’étranger, mais pas en Russie.

« Pour certains, la crise est un effondrement, pour d’autres c’est une opportunité », estime-t-elle.

Sortir de l’UEE ?

Selon Soultanbek Kourmankojoïev, il faudrait que le Kirghizstan quitte l’UEE afin de stabiliser l’économie, créer des emplois et soutenir les migrants.

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« La sortie de l’UEE nous donnerait l’opportunité d’une croissance économique rapide [à la suite de laquelle] il serait plus difficile pour les migrants de trouver un emploi en Russie, comme c’est le cas pour les Ouzbeks aujourd’hui. Cela ne changerait rien pour les 600 000 travailleurs émigrés qui ont déjà reçu la nationalité russe. Mais le Kirghizstan en bénéficiera beaucoup en ce sens qu’il y aura une liberté économique, où il sera possible de supprimer les barrières douanières et avec la possibilité de créer massivement de l’emploi national, permettant à de nombreux migrants de rentrer chez eux », estime-t-il.

Soultanbek Kourmankojoïev constate par ailleurs que le marché kirghiz est dominé par les biens des pays de l’UEE. Or, au sein de l’Union douanière, la Russie commence à restreindre ses exportations du fait des sanctions, pendant que le Kazakhstan entrave des cargaisons kirghizes, ne remplissant pas ses obligations de libre circulation des biens et personnes. L’expert invite à relativiser le bénéfice qu’apporte l’UEE au Kirghizstan.

Begayim Talantbekova
Alina Kasmalieva
Dilde Chatanova
pour Kloop

Traduit du russe par Léa Giffard

Édité par Johanna Regnaud

Relu par Emma Jerome

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