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Le retour de la menace afghane en Asie centrale

Lundi 28 septembre, les Talibans ont pris le contrôle de Kunduz, une ville du Nord de l’Afghanistan située à 60 kilomètres de la frontière avec le Tadjikistan. La ville a été rapidement reprise, le 1er octobre, par les forces afghanes appuyées par la coalition internationale. Le 4 octobre, plus à l’ouest, à quelques kilomètres de la frontière avec le Turkménistan, c’est la ville de Maïmana qui a été prise pour cible par des insurgés lourdement armés.

Le retour éclatant des Talibans aux abords de l’Asie centrale post-soviétique fait bouger les lignes diplomatiques et politiques de la région. Les conséquences potentielles de cette montée en puissance, associée à un risque de pénétration du groupe État islamique (EI) en Afghanistan, suscitent nombre d’inquiétudes. Quelles sont-elles ? En quoi font-elles le jeu des régimes autocratiques de la région, mais également de la Russie et des États-Unis ? Entre intérêts énergétiques, politique sécuritaire et stratégies géopolitiques, Novastan vous livre quelques éléments de réponse.

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Au Turkménistan : inquiétudes sur fond de rente gazière

Seul pays d’Asie centrale frontalier de l’Afghanistan à ne pas avoir de base militaire étrangère (même l’Ouzbékistan comporte une base militaire étrangère, allemande en l’occurrence), le Turkménistan partage une frontière fragile avec l’Afghanistan (745 kilomètres). Suite à l’offensive des Talibans, fin septembre 2015, le pouvoir turkmène a limogé son ministre de la Défense et dépêché des tanks dans le sud du pays. 

L’année passée, il a souvent été question dans les médias russophones de la présence de l’EI à la frontière afghano-turkmène. Le facteur ethnique expliquerait en partie ces inquiétudes. En effet, ces régions frontalières, du coté afghan, sont peuplées par d’importantes minorités turkmènes ayant fuit le pays à partir du XIXème siècle face à l’avancée de l’empire russe, puis de l’URSS. Ces minorités seraient toujours en désaccord avec le Turkménistan, auquel elles réclament des territoires. Certains de ses membres collaboreraient avec plusieurs groupes armés en Afghanistan. Cela rend tout règlement de la stabilité frontalière compliqué pour Achgabat.

Turkménistan drapeau Achgabat nationalisme

L’Ouzbékistan, qui accueillait le 7 et 8 octobre le président turkmène Gurbanguly Berdimuhamedov, considère ainsi le Turkménistan comme le maillon faible face à la menace afghane. Étant donné les faibles moyens de l’armée turkmène, Tachkent prend très au sérieux cette menace et craint pour ses territoires de la région du Khorezm qui, en cas d’invasion talibane (ou EI) au Turkménistan, seraient directement menacés. La menace afghane met par ailleurs en jeu d’importants intérêts économiques liés notamment au passage par l’Ouzbékistan de pipelines turkmènes. Ironiquement, ces inquiétudes énergétiques rapprochent deux pays dont les relations ont longtemps été conflictuelles. Le 8 octobre, selon le journal russe Novaya Gazeta, Achgabat aurait même demandé une assistance militaire à Tachkent sur la base de traités signés en 2012.

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L’instabilité de l’Afghanistan menace également la réalisation du projet gazier qui importe le plus aux autorités turkmènes : le TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde). Le 15 septembre 2015 , celles-ci ont annoncé haut et fort que la construction du projet, que devraient réaliser des compagnies turkmènes, commencera en décembre 2015.

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Le TAPI, dont l’idée remonte au début des années 1990, est soutenu par les Américains et la Banque asiatique de développement. Il est censé franchir l’Afghanistan sur 700km, mais l’instabilité de ces territoires, jusqu’à présent, en a empêché la réalisation. L’histoire pourrait se poursuivre, menaçant un peu plus une économie turkmène en mauvais état du fait des bas prix du pétrole et du gaz (dont elle dépend entièrement).

Outre des inquiétudes au Turkménistan, la menace terroriste en Afghanistan sert de prétexte à un renforcement des politiques sécuritaires. Dernier exemple en date : la censure du principal parti d’opposition au Tadjikistan.

Au Tadjikistan, l’élimination du Parti de la renaissance islamique

Le Tadjikistan, qui a connu une guerre civile engageant un parti islamique (aux revendications plus régionales que religieuses), est considéré depuis l’engagement américain en Afghanistan comme un Etat à risque qui, sous l’influence de son voisin afghan, pourrait lui aussi basculer dans le radicalisme. Face à ces inquiétudes, le pouvoir tadjik se sert du prétexte afghan pour éliminer ses opposants et imposer un régime qui ressemble de plus en plus à son voisin ouzbek, laissant le président Rahmon et son clan tout puissant

Début septembre, le Tadjikistan a ainsi officiellement interdit le principal parti d’opposition du pays : le Parti de la Renaissance Islamique (PRIT). Dernière formation islamique de la région, le PRIT, qui n’avait jamais soutenu l’État islamique, avait au contraire toujours soutenu la séparation de la religion et de l’État. Lors des dernières élections présidentielles, en 2013, le parti avait même présenté une femme candidate, Oynihol Bobonazarova, issue de la société civile et défenseuse des droits de l’Homme depuis les années 1990. Lors de ces élections, largement truquées selon l’opposition et l’OSCE, le PRIT n’avait réuni que 1,5% des voix, un résultat insuffisant pour entrer au Parlement. Au lendemain du scrutin, des rumeurs sur son interdiction prochaine se faisaient déjà entendre. Quelques semaines plus tard, le chef du PRIT, Muhiddin Kabiri, quittait définitivement le pays. Des dizaines de militants du PRIT rendaient alors leur carte de membre.

Tadjikistan Emomali Ramhon président

Le PRIT est également accusé d’avoir pris part à l’étrange rébellion du vice-ministre de la défense tadjik, abattu par l’armée tadjike à la suite d’une chasse à l’homme de plusieurs jours. Le 29 septembre, le parti a été déclaré organisation terroriste par le Procureur général du Tadjikistan qui l’accuse d’avoir pris part aux affrontements. Cette interdiction marque la disparition des derniers vestiges de l’accord de paix ayant mis fin à la guerre civile tadjike, en 1997. Selon cet accord, un certain nombre de postes dans l’administration de l’Etat était réservé aux anciens membres de l’opposition islamique dont le PRIT était l’un des principaux représentants. Cette interdiction a été timidement condamnée par les États-Unis, dont les préoccupations dans la région ne coïncident pas vraiment avec la défense de principes démocratiques.

Vu des États-Unis : stabiliser la région à tous prix

Le 27 septembre, le département d’Etat américain a organisé la rencontre à New-York, en marge de l’Assemblée Générale de l’ONU, des ministres des Affaires étrangères des cinq Etats centres-asiatiques sous un nouveau format « C5+1 ». Il s’agissait avant tout d’aborder les questions liées à la sécurité dans la région. L’action des États-Unis en Asie centrale peut se mesurer au montant de l’aide militaire accordée à l’ensemble des cinq pays centre-asiatiques, qui a été multipliée par cinq entre 2010 et 2015. L’intérêt des Etats-Unis est clairement de renforcer la stabilité dans la région, quitte à soutenir les régimes autoritaires dans leur lutte contre l’islamisme – cette menace passant avant tout par l’Afghanistan.

Depuis 2012, plus de 1100 officiers des forces de polices intérieures tadjikes (GKNB) ont ainsi pu bénéficier de programmes d’entrainement américains. L’aide financière américaine pour le renforcement de l’équipement des forces policières tadjikes a par ailleurs été accentuée. Au Turkménistan, le 6 octobre, les Etats-Unis ont inauguré le début des travaux d’une nouvelle ambassade de grande envergure à Achgabat, montrant le soutien prolongé de Washington, qui a également envoyé de nombreux formateur militaires ainsi que des équipements au régime du président Berdimuhamedov. En Ouzbékistan, où est situé le centre de commandement de l’OTAN pour la région, la coopération militaire avec les USA continue de s’étendre avec l’ouverture d’un centre de formation pour les officiers Ouzbeks par l’OTAN. Une base de l’armée allemande est d’ailleurs située à Termez, à proximité de la frontière Afghane. L’armée ouzbèke est ainsi souvent considérée par les analystes comme la plus forte de la région, de même que ses services de sécurité intérieure, adeptes de prisons secrètes et de tortures associé à une surveillance de masse. 

La politique des États-Unis, qui est la même pour toutes les anciennes Républiques soviétiques d’Asie centrale, s’inscrit dans une volonté d’assurer la stabilité de la région après le retrait complet de ses forces armées en Afghanistan. Cette même stabilité, qui plait beaucoup aux régimes autoritaires de la région, est également le vecteur principal de la politique de la Russie dans ses anciens satellites centre-asiatiques.

soldats Etats-Unis Afghanistan

La Russie renforce sa présence militaire

Les menaces syrienne et afghane se rejoignent aux yeux de la Russie. L’intervention russe en Syrie, inédite depuis la chute de l’URSS (et l’intervention en Afghanistan en 1979), a été soutenue par le Kirghizstan et validée à la mi-septembre à Douchanbé par l’Organisation du Traité de Sécurité. Le 7 octobre, la Russie a par ailleurs augmentée sa coopération militaire avec l’Afghanistan, la Russie a annoncé, simultanément au renforcement de ses troupes en Syrie, qu’elle renforcerait la frontière de ses alliés (le Tadjikistan) avec l’Afghanistan. Le 6 octobre, suite à une rencontre entre Vladimir Poutine et Emomalii Ramhon, le président tadjik, la Russie a envoyé de nouveaux hélicoptères sur sa principale base militaire terrestre au Tadjikistan et planifie d’y porter à 9000 le nombre de ses troupes. Il est prévu également de faire monter l’aide militaire au Tadjikistan jusqu’à 1,2 milliard de dollars.

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La menace d’une pénétration de l’Etat Islamique en Afghanistan est soulevée, voire exagérée régulièrement par les médias russes depuis un an. L’intervention de la Russie en Syrie, qui s’accompagne d’un retour militaire vers l’Asie Centrale, confirme la position russe : entre laisser croître le risque d’une menace terroriste et soutenir un régime autoritaire et brutal, la Russie opte pour la deuxième option. Les États centre-asiatiques, dans ce sens, comportent beaucoup de similitudes avec l’État Baasiste de Bachar El Assad.

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L’Afghanistan : une menace utile pour les autocraties d’Asie centrale 

Sous la bannière de la lutte contre la menace terrorisme, qu’elle vienne de Syrie ou d’Afghanistan, les libertés fondamentales sont de plus en plus bafouées en Asie centrale. Les exactions de l’EI, comme ailleurs, choquent les populations qui s’indignent peu du passage par le pouvoir de lois réprimant les libertés religieuses. Outre le démantèlement du PRIT, le Tadjikistan a ainsi récemment renforcé son contrôle sur les cérémonies religieuses. L’Ouzbékistan a interdit l’accès aux mosquées à ses citoyens mineurs lors des prières et des célébrations. Au Kazakhstan, selon HRW, la loi anti-terroriste de 2014 a quant à elle restreint considérablement les libertés religieuses. Le Kirghizstan vient également de condamner un imam populaire du sud du pays à cinq ans de prison pour extrémisme, alors que celui-ci appelait publiquement à combattre l’EI et à ne pas se rendre en Syrie.

Le soutien généreux de l’OTAN et des États-Unis aux pays d’Asie centrale depuis l’intervention en Afghanistan, en 2001, a beaucoup renforcé ces États autoritaires. Le support russe, qui se traduit notamment par des avantages économiques (financements de barrages et du gaz au Kirghizstan, par exemple), permet également de doper la légitimité de dirigeants qui s’affichent très volontiers avec Vladimir Poutine, très populaire en Asie centrale. Cette légitimité, offerte par les grandes puissances aux États centre-asiatiques au nom de la stabilité dans la région, fait le lit de la politique répressive de ces gouvernements bien souvent incapables de répondre aux problèmes les plus pressants de leurs populations. Reste à savoir combien de temps l’accaparement du pouvoir et des ressources par les dirigeants de ces pays permettra d’assurer la stabilité. 

 

La rédaction



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