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La fake news de l’interdiction du mot coronavirus au Turkménistan s’est répandue à travers le monde

Bien que fausse, “l’information” publiée le 31 mars par Reporters sans frontières affirmant que le Turkménistan avait banni le mot coronavirus a fait le tour du monde. Tour d’horizon.

Depuis le 31 mars dernier et la publication d’un article de Reporters sans frontières (RSF) intitulé “Le “coronavirus” interdit de cité au Turkménistan”, l’information s’est répandue comme une traînée de poudre. Bien que cela soit une fake news

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Au départ, on trouve un article du média turkmène basé à l’étranger Chronika Turkmenistana, affirmant que le mot coronavirus avait été retiré de certaines brochures médicales distribuées par les autorités. Contacté par Novastan, le rédacteur en chef du média turkmène indépendant Turkmen.news Ruslan Myatiev, explique que cette fake news est avant tout due à une mauvaise interprétation de RSF d’une information a priori véridique. “Le mot a effectivement été enlevé des brochures. J’ai à ma disposition la première édition de ces brochures, éditée par le ministère de la Santé, qui contient le mot coronavirus. Ensuite, il disparaît. Pour autant, il s’agit aujourd’hui d’une erreur d’interprétation de Reporters sans frontières que d’affirmer que cette interdiction vaut pour tout le pays”, explique Ruslan Myatiev.  

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De même, le journaliste turkmène revient sur les autres informations données par RSF actuellement dans leur article, à savoir que certaines personnes auraient été détenues après avoir prononcé le mot ou que les masques seraient interdits. “On ne peut pas dire que les masques sont interdits dans tout le Turkménistan, il n’existe aucun ordre de ce type. Nous avons des photos de personnes les portant dans la rue. Cela a pu intervenir dans une région ou être l’initiative d’un seul policier, mais il est faux de dire que les masques sont interdits dans tout le pays”, décrit Ruslan Myatiev.

Ce vendredi 3 avril, RSF a publié un erratum en bas de son article, s’excusant de cette “erreur absolument regrettable” tout en maintenant cependant les autres informations. Mais c’est déjà trop tard. À l’heure actuelle, on comptabilise plus d’une centaine d’articles dans quatre langues (français, anglais, allemand, russe) parlant de ce qui est aujourd’hui le dernier épisode d’une série de fake news entourant le pays d’Asie centrale.

En France

En France, la plupart des médias ont repris la fausse information du premier article de RSF comme Libération, Ouest France, le Courrier International, France Info, La Croix. Malgré les e-mails envoyés par la rédaction de Novastan cette semaine à ces rédactions pour les prévenir de l’inexactitude des informations qu’ils ont reprises, les articles sont toujours non-modifiés et en ligne.

En Allemagne 

En Allemagne, plusieurs médias nationaux ont repris l’article de Reporters sans Frontières, mais globalement l’information s’est relativement peu répandue : le Spiegel évoque le Turkménistan comme “perdant du jour” dans une revue de presse, publiée depuis Washington. Le Stern, le Tageszeitung et le site du Redaktionsnetzwerk Deutschland (Réseau rédactionnel pour l’Allemagne) dédient un article entier à la nouvelle, tandis que le site de ntv va même jusqu’à titrer que le “Turkménistan interdit le Coronavirus”.

Seule la rédaction allemande d’Euronews s’est donné la peine de vérifier l’information, et précise qu’elle a bien trouvé des mentions du coronavirus, auquel une conférence de presse du ministère de la Santé était même dédiée. 

De son côté, le Tagesspiegel se limite à publier une caricature utilisant l’information pour ironiser sur la présence médiatique du coronavirus : deux personnes devant une télévision, où il est indiqué dans les infos qu’il est interdit de parler du coronavirus au Turkménistan. L’une dit à l’autre : “C’est fou ! Mais de quoi discuter alors ?”

Dans la presse anglophone

En anglais, selon Google Actualités, ce sont plus de 40 articles de médias différents qui ont été publiés, annonçant que le mot coronavirus a été banni, sans mentionner nulle part que ceci est faux. Tous reprennent dans leur titre ou leur introduction que le mot est illégal ou interdit dans le pays, citant la première version du communiqué de RSF. 

En faisant une recherche en anglais sur Google avec les mots clés “Turkménistan interdit le coronavirus”, ce sont plus d’une centaine d’articles annonçant l’interdiction du mot dans le pays qui émergent, incluant celui du New York Times. Cela témoigne de l’ampleur prise par cette fausse information, alors même que RSF, suite aux échanges avec la rédaction de Novastan, a modifié a minima son communiqué et supprimé les phrases mentionnant que le mot était interdit dans les médias turkmènes. L’ONG n’a pas précisé qu’elle avait modifié son communiqué, comme le remarque justement The Diplomat. Cependant, la fausse information s’est désormais répandue largement dans de nombreux médias et est devenue hors de contrôle, puisque tous citent RSF, alors même que RSF n’annonce plus le bannissement du mot.

La National Public Radio (NPR) américaine y est également allée de son article pour dénoncer l’interdiction du mot “coronavirus” au Turkménistan. La radio publique a interrogé Alexander Cooley, un chercheur éminent spécialiste de l’Asie centrale, directeur du Harriman Institute à la Columbia University, qui commente une interdiction qui n’existe pas. Selon l’expert, cité par NPR,L’interdiction du terme ‘coronavirus’ peut nous sembler obscène et extrême. Mais en réalité, lorsque l’État contrôle tous les médias et tous les nœuds numériques qui entrent et sortent, ce n’est pas si scandaleux”. Une fake news peut donc tromper même un spécialiste, qui n’a pas non plus pris le temps de vérifier l’information.

Selon CBS News, le site d’information d’une des principales chaînes de télévision américaines, on pourrait même être arrêté par la police pour prononciation du mot “coronavirus”, alors que l’article de RSF n’a jamais mentionné cela, montrant que l’info continue d’être plus caricaturale encore lorsqu’elle passe de média en média.

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Eurasianet et The Diplomat y sont pourtant allés de leur article pour dénoncer le fait que le mot “coronavirus” n’a pas été bannis au Turkménistan, tout en affirmant que le pays cachait quand même les informations reliées au virus. Mais est-ce que cela est une excuse suffisante pour propager des fausses informations ?

Dans la presse russophone

La presse russophone a également largement repris le communiqué de RSF avec plus d’une cinquantaine d’occurrences sur l’interdiction du mot au Turkménistan dans les sources sélectionnées par Google Actualité en russe. Certains médias importants comme Kommersant, Vzglyad, ou Rosbalt ont simplement repris les mots du communiqué initial de RSF, tout comme Sputnik

De nombreux médias d’Asie centrale ou spécialisés sur la région, comme le russe Ferghana News, Zakon.kz du Kazakhstan ou Kun.uz de l’Ouzbékistan voisin, ont également aveuglément repris l’information initiale de RSF.

Etienne Combier
Rédacteur en chef de Novastan

Corrigé par Aline Simonneau

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