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Tadjikistan : quand la figure anti-terroriste du pays a rejoint Daech

Alors que la France est en plein procès contre les auteurs des attentats de 2015 qui avaient prêté allégeance à l’État islamique, Arte est revenue sur l’histoire surprenante de Gulmurod Khalimov en diffusant, le 14 septembre dernier, un nouveau documentaire intitulé Asie centrale : l’appel de Daech.

Le timing est opportun. Alors que la France juge depuis le 2 septembre dernier les auteurs et complices des attaques de janvier 2015, la chaîne franco-allemande Arte a diffusé le 14 septembre dernier un documentaire intitulé Asie centrale : l’appel de Daech. Le documentaire décrit l’histoire de Gulmurod Khalimov, un militaire tadjik de haut rang et proche du pouvoir présidentiel, qui a trahi les siens pour rejoindre à son tour l’État islamique. Le média franco-allemand tente d’expliquer comment ce tireur d’élite, toujours fidèle à sa patrie, s’est retourné contre son propre pays.

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Gulmurod Khalimov Salimovich s’est engagé très jeune dans l’armée. Il était toujours « courtois » et « réservé », témoigne Natalia, ancienne amie proche du militaire tadjik, à Arte. Celui qui a gravi les échelons et intégré les forces spéciales tadjikes dès leur création en 1996, est devenu commandant du détachement mobile des forces spéciales tadjikes en 2013 et une fierté nationale quelques années plus tôt. Gulmurod Khalimov était devenu un spécialiste de la lutte anti-terroriste après avoir bénéficié de deux formations d’exception à Moscou, puis à la base de la société de mercenariat BlackWater aux États-Unis, dénommée désormais “Academi”.

Mais en 2015, Gulmurod Khalimov abandonne le Tadjikistan pour la Syrie en passant par la Turquie. Il est suivi par sa deuxième femme et quatre de ses enfants l’année suivante. C’est dans une vidéo publiée par Furat, l’agence de presse russophone de l’État islamique en 2015, que Gulmurod Khalimov explique cette défection qui a marqué un pays entier. Le message qu’il y transmet témoigne d’un « malaise des sociétés post-soviétiques ».

La misère qui pousse au djihad

Le Tadjikistan est en prise avec de nombreuses difficultés, notamment financières. Selon Arte, la possibilité illusoire de sortir de la misère le radicalisé, lui et sa famille, aurait été le meilleur argument de vente des recruteurs de l’État islamique. Selon la Banque mondiale, en 2015 ainsi que jusqu’en 2019, environ 30 % du Produit intérieur brut (PIB) tadjik provenait des transferts d’argent d’immigrés tadjiks travaillant à l’étranger. Selon Saodat Olimova, sociologue citée dans le documentaire, « 80 % de tous les Tadjiks qui se sont retrouvés en Syrie ont été embrigadés en Russie ».

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Loin de leurs amis, de leur famille et de la surveillance de l’imam de proximité sous autorité du pouvoir, les émigrés tadjiks travaillent dans des conditions misérables et se retrouvent livrés à eux-mêmes. Privés du soutien et des repères dont ils bénéficient en terre natale, les migrants tadjiks deviennent les proies faciles des recruteurs des organisations djihadistes.

Par ailleurs, la volonté des autorités tadjikes de lutter contre la menace terroriste islamiste remonte aux années 1990 notamment, avec la formation du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan en 1998, qui menaçait toute la région. Mais Saodat Olimovala affirme que la maladresse des dirigeants d’alors et actuels, témoigne d’une négligence profonde des besoins de la population, puisqu’elle ne vise in fine qu’à renforcer le pouvoir d’une classe politique inchangée depuis l’ère soviétique.

Au Tadjikistan, une politique schizophrène envers l’islam

Ainsi, en 2016, environ 1 000 Tadjiks auraient rejoint les rangs Daech selon les chiffres officiels, rapporte le média américain Radio Free Europe. Gulmurod Khalimov, lui, reste un cas spécial en tout et pour tout. L’ancien commandant des forces spéciales n’était ni victime de la situation économique du pays ni soumis, à première vue, à des influences dangereuses.

Dans la vidéo où il réapparaît après sa disparition, fusil de précision contre l’épaule, Gulmurod Khalimov évoque une motivation toute autre. Comme le montre Arte, c’est plutôt une politique schizophrène dans un pays où la population est composée à plus de 90 % de musulmans, réprimée et humiliée quotidiennement pour sa pratique de l’islam, qui semble avoir emporté sa décision de rejoindre l’organisation terroriste.

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Les autorités composées d’anciens dirigeants soviétiques auraient du mal à faire la transition entre un État athée qu’était la République soviétique du Tadjikistan jusqu’en 1991, vers un pays où l’islam est largement et ouvertement pratiqué. Des amalgames a priori improbables sont tout à fait récurrents dans le pays, tandis que le président tadjik Emomalii Rahmon se montre lui-même en pèlerinage à la Mecque, rapporte le média américain Eurasianet.

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Ces amalgames se sont traduits par l’interdiction de la vente de hijabs noirs, des arrestations de femmes portant le hijab en public ou par la chasse aux barbus avec rasages forcés au poste de police, décrit Eurasianet.

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De même, le gouvernement vise à épurer le pays de toutes traditions extérieures perçues comme extrémistes. Il a notamment recommandé un dress code authentiquement tadjik composé de robes de couleurs sans hijab sur la tête, pour les femmes, relève Arte.

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À tout cela s’ajoute la réforme du 26 août dernier, décrite par le média tadjik Asia-Plus, permettant à Emomalii Rahmon, président depuis 1992, premier président du Tadjikistan et « père de la nation », de se faire réélire un nombre illimité de fois. Cela dit, le gouvernement a également interdit la formation « de nouveaux partis et de mouvements à caractère religieux ou national ».

Des mesures aux conséquences désastreuses qui, selon les spécialistes interrogés tout au long du documentaire, génèrent une ambiance à travers le pays qui ne ferait que servir la cause de ceux que l’État tadjik prétend combattre.

Une ambiance qui risque de persister. Ce lundi 12 octobre, au lendemain de l’élection présidentielle, Emomalii Rahmon a été réélu avec plus de 90 % des voix, décrit Asia-Plus.

La stabilité de la frontière afghano-tadjike n’est pas garantie

L’État islamique a tout de même flanché en 2018 et Gulmurod Khalimov serait décédé après un raid aérien russe opéré en 2017 sur le sol syrien. Pour autant, Daech n’a jamais déclaré sa mort et son nom figure toujours dans la liste des terroristes recherchés par les services tadjiks. Gulmurod Khalimov Salimovich pourrait se cacher chez le voisin afghan, comme beaucoup d’autres anciens combattants de l’État islamique, estime Rahmatullah Nabil, ancien chef des services de renseignements afghans interviewé par Arte.

La menace d’une base-arrière djihadiste en Afghanistan, évoquée dans une conférence de presse par le chef de l’état-major interarmées de l’Organisation du traité de sécurité collective, repris par Arte, conforterait le gouvernement d’Emomalii Rahmon dans sa lutte aveuglément répressive contre le terrorisme.

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Le Tadjikistan partage sa plus longue frontière avec l’Afghanistan et l’idéologie de Daech est toujours là, avec ses combattants encore en vie, inefficacement contrée. Malgré tous les efforts et des manœuvres militaires, l’instabilité risque de perdurer, selon l’expert tadjik sur l’Afghanistan, Kossim Bekmouhammad, cité par Asia-Plus. La région, et plus particulièrement cette frontière, longue d’environ 1 300 kilomètres, est en proies à des enjeux géopolitiques importants entre puissances mondiales.

Le documentaire est accessible en replay jusqu’au 14 décembre 2020 par ici.

Maysan Amri
Rédactrice pour Novastan
Relu par Aline Cordier Simonneau

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