Tadjikistan Anzob Montagnes Villages

Au Tadjikistan, les villages oubliés d’Anzob

A la fin de septembre 2015 après les réparations réalisées par une compagnie iranienne, le plus long tunnel de l’ex-URSS, « Istiklol » (qui signifie indépendance en tadjik) reliant la partie centrale du Tadjikistan avec la région de Soghd, dans le Nord, a de nouveau ouvert. Ce tunnel est une route essentielle pour les habitants du Tadjikistan puisque, durant l’hiver, il constitue la seule route pour aller de la capitale, Douchanbé, à la seconde ville du pays, Khoujand. L’ouverture initiale de ce tunnel en 2006, sans avoir été totalement fini, avait donné à celui-ci la réputation d’être le tunnel le plus dangereux du monde, avant d’être fermé en 2014 pour cause de réparations. Mais ce qui est un évènement crucial pour la majorité des habitants du pays, s’est révélé être une tragédie pour huit villages de montagnes…

Anzob Tunnel Tadjikistan

Un des plus dangereux col d’Asie Centrale

Avant la construction du tunnel, afin de rejoindre Douchanbé depuis Khoujand, il fallait passer par le col d’Anzob, un des plus dangereux passages d’Asie Centrale. Le col monte jusqu’à 3 372 mètre d’altitude par une petite route défoncée, coincée entre des falaises vertigineuses d’un coté et, de l’autre, des précipices impressionnants. Cette route se couvre d’un manteau de neige qui ne fond qu’au milieu du mois de mai, et il est donc possible de passer le col seulement au cours des mois d’été.

Sur la route du col se trouvent ces huit villages, et le passage des voitures et des camions sur la route était jusqu’à présent leur seule source de revenue. Les automobilistes franchissant le col s’arrêtaient dans les villages pour le déjeuner, ou bien achetaient des pièces d’entretiens pour leurs voitures et leurs camions mis à rude épreuve. Aujourd’hui plus personne ne monte au col : les habitants des villages ont dû s’adapter et trouver de nouveaux moyens de survie.

Le charbon pour (sur)vivre

Sur la route du sud, vers le col, on peut voir une dizaine d’hommes transportant du charbon et le mettre dans des sacs. Ce type de charbon provient de la mine de Ziddi qui se situe à quelques kilomètres de là. La méthode de travail est faite de bric et de broc : une grille de fer venue d’un ancien lit, afin de filtrer le charbon que les hommes jettent avec des pelles, afin de séparer les gros blocs des petits. D’après Amir, qui sert de contremaître, les plus gros morceaux sont pour chauffer les maisons et les petits sont réservés aux industries.

« On travaille de l’aube au crépuscule, et pour chaque sac rempli de charbon on gagne 12 somon (environ 1,7 dollars, ndlr). En une journée on peut ramasser jusqu’à 50 de ces sacs » raconte Amir.

Charbon Anzob Tadjikistan

Ainsi, par jour, chaque ouvrier gagne 60 somon (environ 10 dollars, ndlr), mais ce travail est saisonnier car l’emballage du charbon se fait entre les mois de juin et de décembre. Ces travailleurs du charbon sont tous des habitants autour du col d’Anzob. Il n’existe aucun autre travail que celui-ci.

« Beaucoup d’hommes, bien sur, sont partis comme travailleur-migrant en Russie, mais moi, je suis revenu, et ça ne m’a pas réussi. » raconte Amir avant d’ajouter « Ici il n’y a plus de travail. Les derniers travailleurs sont seulement quelques habitants de mon village, et d’autres aussi, à la mine de charbon d’Anzob. Mais sinon il n’y a rien. Avant il y avait encore les automobiles qui passaient par là, et qui rapportaient quelques revenus, mais au col, il n’y a plus personne. »

Charbon Anzob Tadjikistan
Charbon Anzob Tadjikistan

Coupés du monde

Au col d’Anzob, si nous avons réussi à rejoindre les premiers villages, il nous a cependant été impossible de poursuivre : il n’y a plus de route ensuite. Nous sommes au mois d’octobre, et de gros névés bloquent déjà la piste. Notre chauffeur refuse catégoriquement de se risquer dans la neige. Sur la route, nous rencontrons le propriétaire d’une fourgonnette qui nous explique qu’il rapprovisionne les villages en nourriture.

« Nous apportons des produit de Tursunzodé (une ville de la vallée de Gissar – Tadjikistan, ndlr) » dit-il. « Les villageois ici n’ont pas d’argent, alors nous faisons du troc : on leur fourni des pâtes, du beurre, de la farine et des céréales contre de la viande. »

L’élevage, c’est la seule occupation des habitants d’ici. Mais c’est aussi une activité qui rapporte très peu. De plus, il y a peu de pâturage sur le col et les troupeaux sont donc faméliques.
Comme nous ne pouvons franchir le col d’Anzob, nous retournons sur la route principale vers Douchanbé. À vingt kilomètres de la route principale, nous arrivons au village d’Anzob. La population est de 1 500 habitants environ. Officiellement il n’y a que 12 hommes de ce village qui travaillent à la mine de charbon.

« Les autres restent à la maison » nous indique un habitant d’Anzob, Khodji Davlatov : « Il n’y a pas de travail. Moi, j’ai un petit magasin là-bas, mais quoi ? Soixante-quinze pourcent de la population de notre village me doit de l’argent, les gens n’ont plus de quoi acheter mes produits. Ne pas prêter, je ne peux pas, même ce qui est pour moi Alors je leur prête et lorsqu’il n’y a plus rien à vendre dans le magasin, je fais le tour des maisons pour expliquer au gens que si ils ne me donnent pas un peu d’argent, je ne pourrais plus faire venir des produits dans mon magasin. Voilà comment nous vivons… »

Selon Khodji, au village d’Anzob il y avait auparavant huit restaurants, et bien plus de magasins divers, ainsi qu’une station service. Désormais, plus personne n’en a besoin. Presque tout a fermé, toute économie est éteinte.

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« Avant, la route passait par chez nous, mais maintenant tous passent par le tunnel qui a rouvert. On comprend bien que personne ne veut se risquer dans ce col, mais nous, on reste sans rien. En plus, maintenant il y a la crise économique en Russie, alors ça ne sert plus à rien d’y aller pour chercher de l’emploir. Avec la nouvelle politique de la Russie vis-à-vis des migrants tadjiks, certains se font renvoyer et sont revenus au village. Et ils sont là, sans travail… »

Alors que nous discutons avec Khodji, tous les habitants du village se regroupent. Très vite autour de nous, une bonne dizaine de personne nous entoure. Les hommes plaisantent gentiment, disent avec ironie qu’ils auraient au-moins pu applaudir notre arrivée, car cela fait longtemps qu’il n’y a pas eu d’évènements !

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« Plus personne ne s’inquiète de nos vies »

« Les derniers journalistes qui sont venus ici, c’était au début des années 1990 » nous confie Khodji Davlatov « Comment nous vivons ? avec quoi nous vivons ? plus personne ne s’inquiète de ça… On aurait bien voulu qu’on vienne nous chercher, qu’on nous envoie quelque part, plus près des grands centres, ou bien là où il y a des terres, et où on pourrait avoir nos propriétés. »
La terre ici manque pour les cultures et l’élevage de grands troupeaux. Les habitants se plaignent aussi du fait que chaque année — à partir d’octobre — on leur limite drastiquement l’accès à l’électricité : deux heures le matin, deux heures le soir, voilà ce à quoi ils ont droit.

Lire aussi sur Novastan : Export et coupures d’électricité au Tadjikistan

L’hiver dans les montagnes est inhabituellement sec et long, et seul le charbon leur permet de se chauffer.

« En hiver, on a besoin de minimum 5 tonnes de charbon afin de chauffer deux pièces » nous confie Khodji. « Une tonne coûte 320 somon, et donc 5 tonnes coûtent 16 000 somon (soit 230 dollars, ndlr). Vous voyez comment on survit… »

Article paru sur Open Asia.
Traduit par Grégoire Domenach

 

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