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(In)dépendance : comment vit le Karakalpakistan autonome Novastan | (In)dépendance : comment vit le Karakalpakistan autonome
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(In)dépendance : comment vit le Karakalpakistan autonome

Le 9 avril, la République du Karakalpakistan célèbre sa Constitution. Cette république dont le territoire s’étale sur tout l’ouest de l’Ouzbékistan a en effet sa propre constitution, distincte de celle du pays. Les problèmes de la région sont toutefois les mêmes qu’ailleurs en Asie centrale, voire pires : faible niveau de vie, environnement dégradé, chômage, haute prévalence de pathologies liées au cancer, et par ailleurs un statut politique assez incompréhensible par rapport à celui de Tachkent.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 17 avril 2020 par le média ouzbek Hook.report.

Le 9 avril, comme chaque année, la République du Karakalpakistan, dans l’ouest de l’Ouzbékistan, célèbre son jour de la Constitution. Cet anniversaire, pourtant important pour la république autonome, est méconnu de la plupart des Ouzbeks, de même que tous les événements de la vie politique de ce territoire ou de son statut par rapport à l’Ouzbékistan.

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Les évènements les plus importants du Karakalpakistan, comme l’élection du président du Jokargy Kenes, le parlement local, ne sont couverts que par de courts entrefilets dans UzA, agence d’information officielle de l’État ouzbek. Inutile d’attendre une quelconque analyse, sans parler d’une couverture complète, d’événements ayant lieu à un millier de kilomètres de Tachkent, la capitale.

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Pour l’opinion publique, Noukous, la capitale du Karakalpakistan, et Tachkent ne jouent pas dans la même cour. Et la situation ici est loin d’être la même qu’en Russie, où, malgré le fait que Moscou demeure l’organe principale de la fédération, les autres sujets fédéraux peuvent gérer leurs territoires de façon autonome. Dans le cas du Karakalpakistan, le Jokargy Kenes donne l’impression de ne rien décider du tout.

Faible couverture médiatique

Le manque de médias locaux pouvant fournir une analyse de l’actualité est l’une des explications de la faible couverture des événements politiques du Karakalpakistan. Il n’est donc pas surprenant que le Karakalpakistan, malgré son emblème, son hymne, son drapeau, sa constitution et sa composition ethnique radicalement différente de celle des autres régions, soit perçu par celui qui vit à quelques centaines de kilomètres de distance comme une région parmi d’autres et ne soit connu que pour le musée Igor Savitsky et la catastrophe écologique de la mer d’Aral.

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La vie publique et politique de la république autonome reste verrouillée. Hormis les médias pro-gouvernementaux et certains blogueurs suivis par quelques milliers de personnes, il y a assez peu d’informations sur la vie réelle de la région. Le portail de données publiques RUz ne fournit pas les statistiques les plus récentes, ce qui n’empêche pas les données accessibles d’être déprimantes : en 2018, le revenu cumulé par tête du Karakalpakistan était le plus faible de toutes les régions d’Ouzbékistan. Un foyer sur deux n’avait pas d’accès à l’eau courante, neufs sur dix manquaient de canalisations et seuls 15 % des logements disposaient de l’eau chaude. Selon les données des Nations unies basées sur les statistiques ouzbèkes officielles, en 2017, un quart de la population vivait sous le seuil de pauvreté.

Opportunité de gisements d’hydrocarbures dans l’Aralkoum

Une grande partie du Produit intérieur brut (PIB) du Karakalpakistan provient de l’industrie, principalement chimique, mais aussi de l’extraction de gaz naturel par une des plus grandes entreprises d’Asie centrale : le complexe gazo-chimique d’Oustiourt, d’où le gaz est envoyé vers d’autres régions de l’Ouzbékistan ou vers les pays voisins. Dans le fond de l’ancienne mer d’Aral, là où s’est formé le désert d’Aralkoum, des gisements pétroliers et gaziers ont été découverts. Selon certaines estimations, ceux-ci pourraient rivaliser avec les réserves kazakhes et faire du Karakalpakistan, ou plutôt de l’Ouzbékistan, le deuxième pays extracteur de gaz et de pétrole de la région.

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Site d’extraction de gaz à 50 km de Moynaq, pourvoyeur d’emplois dans l’ancien fond de la Mer d’Aral.

Malgré le potentiel gazier du Karakalpakistan, ses habitants font souvent l’expérience de pénuries de gaz naturel, comme en témoignent tant les statistiques que l’abattage des saksaouls pour le chauffage des maisons, ou encore les grèves de novembre 2019. Des habitants de la région avaient brûlé des pneus et barré des routes pour attirer l’attention des autorités sur les problèmes de fourniture de gaz dans un contexte d’hiver rigoureux.

Inefficacité de la dépense publique pour combattre la disparition de la mer d’Aral et la désertification

Les souches de saksaouls parsèment le fond désertique de la mer d’Aral qu’il est prévu de transformer en forêts et en pâturages, notamment pour combattre l’érosion des sols. Mais sur site, il y a aussi du sel toxique, pollué par des produits défoliants charriés par les eaux de l’Amou-Daria et du Syr-Daria au temps de l’URSS et des « années de coton » de l’Ouzbékistan. Au cours des 26 années d’existence du Fonds international pour sauver la mer d’Aral, environ 25 milliards de dollars (20,5 milliards d’euros) ont été dépensés dans trois programmes.

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Selon les mots du vice-directeur exécutif du fonds dans une interview donnée à Radio Azattyk en 2018, aucun réel travail inter-étatique n’a été mis en œuvre. « Le Fonds pour sauver la mer d’Aral n’a pas de moyens, c’est juste un nom. À la base, il s’occupe de la collecte des rapports sur le travail effectué. Chacun des cinq états fondateurs dépense individuellement l’argent qu’il a lui-même alloué », a-t-il décrit à la branche ouzbèke du média américain Radio Free Europe.

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Un habitant de Moynaq, ancien port sur la mer d’Aral à l’Ouest du Karakalpakistan, porte de l’eau issue d’une installation d’épuration construite par les donateurs occidentaux. L’eau de Moynaq est fortement salée et polluée par des produits chimiques toxiques.

La mer d’Aral est donc à cheval sur des pays qui détournent l’eau de ses affluents pour l’irrigation, avec une forte inefficience, et qui en outre ont chacun leur propre conception de la marche à suivre. Or, le rétablissement d’un équilibre écologique ne pourra se faire qu’au prix d’actions transnationales.

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L’ancien fond de la mer d’Aral, couvert de sel toxique. Ici, les tempêtes peuvent faire rage pendant des jours, dispersant du sel dans toute l’Eurasie.

De larges sommes sont régulièrement allouées au combat contre la catastrophe. En 2014, des donateurs internationaux ont donné trois milliards de dollars (2,5 milliards d’euros), comme l’a relevé le média russe Ria Novosti, et en 2019, la Banque européenne d’investissement avait promis d’investir 100 millions d’euros, relevait le média ouzbek Podrobno.uz. D’après les données ouzbèkes, à la fin de cette même année, des saksaouls ont été plantés sur un million d’hectares de l’ancien fond, soit un tiers de la surface délaissée par la mer en Ouzbékistan.

Centralisation excessive de la stratégie nationale

Puisque la lutte contre la catastrophe écologique en Asie centrale se fait dans un contexte international, la façon de dépenser les aides soulève des questions. Car il ne faut pas oublier que, bien que chaque État veuille sauver la mer, aucun ne veut non plus mettre de côté les besoins liés à son propre développement économique. En août 2018, neuf ans après le dernier sommet du fonds, le président du Kirghizstan Sooronbaï Jeenbekov (2016-2020) a proposé « de supprimer les filiales du fonds dans chacun des cinq pays », comme l’a relayé le média iranien Ca-Irnews. « À la place, il faut créer un comité exécutif unique, auprès duquel les représentants de tous les États membres travailleraient. En d’autres termes, il convient de centraliser le travail de l’organisation », a décrit le chef de l’État kirghiz.

L’inconvénient est qu’en Ouzbékistan l’approche est trop centralisée. Le désastre, pourtant plus proche de Noukous, est affronté depuis Tachkent.

Le pouvoir n’a pas changé de main en 18 ans

Le monde entier est au courant de la catastrophe écologique de la mer d’Aral, mais peu de personnes abordent les problèmes endémiques de la région. Le fait que les politiques se cramponnent au pouvoir, par exemple. La dernière élection au Karakalpakistan pour la tête du Jokargy Kenes, représentant formellement un poste de président, s’est tenue en janvier 2020. Les médias ouzbeks les ont couvertes dans un style formel, avec une colonne sur « la prochaine élection au Jokargy Kenes le 13 janvier 2020 » et des brèves publiées par UzA.

La réélection de Moussa Yerniyazov au poste de président du Jokargy Kenes a également été perçue comme un événement banal, étant à ce poste depuis 2002. L’article 80 de la Constitution du Karakalpakistan stipule pourtant que le président ne peut pas effectuer plus de deux quinquennats consécutifs. En 2019, il a reçu le titre de « Héros de l’Ouzbékistan » aux côtés de médecins, d’instituteurs et d’Islam Karimov, l’ancien président ouzbek entre 1989 et 2016. Le 31 juillet 2020, Moussa Yerniyazov est décédé, relaie le média russe Spoutnik. Une élection extraordinaire en octobre dernier a porté au pouvoir Mourat Kamalov, décrit Spountik.

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« Attention au trafic d’êtres humains », peut-on lire sur un panneau publicitaire à Moynaq. Beaucoup de locaux, ayant échoué à trouver un emploi sur place, partent travailler en Russie ou au Kazakhstan, souvent illégalement, et se retrouvent maltraités par des employeurs ou des policiers corrompus.

Avec un faible accès aux services communaux, des problèmes de pauvreté, des infrastructures sous-développées, un environnement fortement dégradé, l’émigration économique, l’absence d’alternance politique, un haut niveau de corruption et de népotisme par ailleurs dénoncé par des activistes et sur les réseaux sociaux, le Karakalpakistan représente, au fond, la quintessence de tous les problèmes d’Asie centrale. La république autonome est affectée non seulement par les difficultés économiques de la région mais aussi par les conséquences du tracé des frontières effectué par les Soviétiques.

Jalons de la construction du Karakalpakistan contemporain

En 1924, l’Oblast autonome du Karakalpakistan s’étendait à cheval sur le territoire de la République soviétique socialiste autonome (RSSA) du Turkestan et celui de la République soviétique socialiste du Khorezm. En 1925, elle est intégrée à la RSSA kirghize, ultérieurement renommée en RSSA kazakhe. Cinq ans plus tard, l’oblast autonome du Karakalpakistan reçoit lui-même le statut de RSSA et se trouve placé pendant quatre ans sous la seule juridiction de la République socialiste fédéraliste soviétique de Russie. En 1936, toutefois, elle est absorbée par la RSS d’Ouzbékistan, ce jusqu’aux années 1990.

Une déclaration de souveraineté étatique a été signée lors d’une session du Soviet suprême, garantissant l’indépendance complète de l’entité si les Karakalpaks le décidaient par référendum. En 1992, l’entité a été transformée en république, mais en 1993 un accord intergouvernemental valable 20 ans a été ratifié, confirmant l’intégration du Karakalpakistan à l’Ouzbékistan. L’accord permet toutefois la scission via un référendum populaire.

Un référendum sur l’indépendance du Karakalpakistan ?

D’après la législation, l’initiative d’un référendum peut venir du Conseil suprême de la République d’Ouzbékistan, du président du Karakalpakistan en qualité de chef des autorités du Karakalpakistan ou des citoyens eux-mêmes. Mais pour qu’un referendum ait lieu sous l’impulsion du peuple, des groupes d’initiative doivent se déclarer et récolter pas moins de 400 000 signatures en seulement deux mois.

Cela rend la tenue d’un référendum presque impossible en pratique. Quoi qu’il en soit, compte tenu de la situation économique défavorable, l’indépendance ne résoudrait pas les problèmes de la région. D’après l’activiste karakalpak Azimbaï Ataniyazov, le problème n’est pas la situation de dépendance politique mais l’absence d’institutions démocratiques, la corruption et la gestion autoritaire. « Toutes les régions d’Ouzbékistan ont besoin d’indépendance économique vis-à-vis du centre, y compris le Karakalpakistan. Il serait très dur de mettre en place un pouvoir décentralisé subitement, d’un coup, après des années de gestion autoritaire, en particulier dans une situation d’absence totale d’institutions citoyennes et démocratiques. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas entreprendre quelque chose. Il faut commencer par des réformes politiques », décrit Azimbaï Ataniyazov à Hook.

Selon lui, des partis politiques d’opposition tout comme des institutions démocratiques pourraient voir le jour, si la peur disparaissait, si le public gagnait en conscience politique, en culture politique et si les procédures de déclaration des partis et des ONG étaient simplifiées.

L’indépendance n’est pas une solution

Le politologue et orientaliste Dimitriy Verkhotourov considère également que l’indépendance ne figure pas en haut de la liste des priorités du Karakalpakistan. « Dans le monde, ce n’est pas si simple de trouver un endroit moins adapté à la création d’un État indépendant que le Karakalpakistan. C’est un territoire désertique au centre d’un continent, sans accès aux mers connectées aux océans, une terre dure pour la vie, affectée par une catastrophe écologique de grande envergure », décrit l’observateur.

Lire aussi sur Novastan : Ouzbékistan : l’indépendance karakalpak, un rêve lointain

« La question de l’indépendance karakalpake fait partie de la liste sans fin des problèmes insolubles. Je peux comprendre le désir fervent d’indépendance mais il faut tout de même évaluer sa situation et ses forces de façon réaliste. La question s’était déjà posée au temps très particulier de la chute de l’URSS, quand fonder de nouveaux États était très simple, réalisable d’un trait de stylo ou presque », explique Dimitriy Verkhotourov.

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Coucher de soleil aux alentours de Moynaq.

« À cette époque, pleine d’euphorie du fait de la fin de la guerre froide, de la disparition de la menace d’une guerre atomique et du crash du communisme, la naissance de nouveaux États était plutôt bien accueillie. C’était peu cher payé, après avoir enduré la peur de la guerre nucléaire. Les nouveaux États étaient aidés, rapidement reconnus et intégrés », analyse Dimitriy Verkhotourov. « À cet égard, les temps ont bien changé. De nos jours, les puissances mondiales sont réticentes à accueillir de nouveaux pays dans le concert des nations, et encore plus à les soutenir. Surtout pas maintenant. Y a-t-il dans le monde des situations semblables ? À mon avis, non », décrit le politologue.

« Les territoires qui ont de réelles chances de devenir indépendants ont déjà saisi leur chance, ceux qui n’ont pas accédé à l’indépendance n’avaient aucune chance ou bien n’en voulaient pas. L’indépendance, c’est toujours le produit de besoins très profonds, qui découlent habituellement de conflits non résolus, de situations où la population ne tolère plus l’État, à tel point qu’elle est prête à tout pour faire sécession. Et je ne perçois aucun signe de conflit non résolu entre Ouzbeks et Karakalpaks », conclut Dimitriy Verkhotourov.

Faiblesses du militantisme pro-indépendance

Jusqu’ici, seul un petit groupe nommé Alga Karakalpakistan (En avant, Karakalpakistan) milite pour la convocation d’un référendum. Il a commencé à se faire connaître au début des années 2000. En 2014, son fondateur, Aman Sagidoullayev – qui selon certaines sources aurait travaillé comme gouverneur de la région de Noukous – a fui le pays. Suspecté d’un vol de deux millions de soums (160 euros), de faux et d’usage de faux, d’abus de pouvoir et de détournement de fonds, il est recherché internationalement.

Maintenant, il milite pour la sécession du Karakalpakistan sur Facebook, sur Youtube et sur le site du mouvement. Ce dernier est inondé d’articles à propos de la torture de Karakalpaks ethniques, d’arrestations d’activistes, des stérilisations forcées de Karakalpaks et de la dissimulation par les autorités ouzbèkes de la possibilité d’un référendum. Le mouvement n’a pas d’existence physique, il existe seulement au travers des personnes qui le suivent sur les réseaux sociaux. Sur Facebook, il a moins de deux mille sympathisants. Pour autant, le site est bloqué en Ouzbékistan.

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Des enfants dans la rue à Moynaq.

La BBC avait bien évoqué ces cas de stérilisation forcée au Karakalpakistan, tandis que The Guardian avait exprimé la crainte de voir les aspirations séparatistes monter au Karakalpakistan après les événements en Crimée de 2014. Mais le mouvement ne s’est pas développé, et, d’après l’activiste karakalpak Azimbaï Ataniyazov, cela est dû à l’absence d’objectifs clairs, susceptibles de trouver un écho parmi les « personnes sensées ». « N’importe quel “mouvement” – entre guillemets, parce que ça rassemble trop peu de monde – exigeant la scission s’attire des accusations de séparatisme. C’est pour ça qu’Alga Karakalpakistan est dangereux, aussi bonnes leurs intentions soient-elles », décrit-il.

« Si ce mouvement donnait la priorité aux transformations démocratiques à l’échelle de l’Ouzbékistan et plus généralement à celle de l’Asie centrale, il aurait un certain succès. Mais actuellement le mouvement fait de l’agitation et n’a aucun partisan parmi les personnes sensées », affirme Azimbaï Ataniyazov. « Tous les peuples turciques vivent côte à côte depuis des temps immémoriaux et font partie d’une même grande famille. En négligeant cette réalité, les appels à la scission sont dangereux en soi, parce que le séparatisme c’est l’apanage de la foule, ce en quoi le mouvement d’Alga Karakalpakistan pourrait se transformer. Et quand Aman Sagidoullayev ou ses partisans qualifient les Ouzbeks d’occupants (comme les Ukrainiens appellent les Russes), naturellement ça fait dresser l’oreille. Dans le contexte ethnique karakalpak, de telles déclarations donnent l’impression d’être faites sur mesure », commente le militant.

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« Oui, il y a des problèmes, mais on doit les résoudre de façon civilisée, ensemble avec tous les mouvements démocratiques d’Asie centrale. D’abord la démocratie et l’État de droit, et seulement ensuite on verra si les gens veulent l’indépendance. Tous les peuples turciques doivent se serrer les coudes, et il ne devrait pas y avoir de discours séparatiste du tout. Il devrait plutôt être question de l’intégration de tout le Turkestan », estime Azimbaï Ataniyazov.

Les opinions séparatistes séduisent peu sur les réseaux sociaux

L’entrepreneur et photographe Azamat Matkarimov explique que, périodiquement, quelques personnes ou des petits groupes tentent, en général de manière incognito, de soulever la question du séparatisme sur les réseaux sociaux, notamment aux alentours du 9 avril et du 14 décembre, jour de l’adoption du drapeau. Cependant, d’habitude ces discussions tournent court rapidement. Administrant les groupes « Nukus chat » et « Les bonnes gens » sur Telegram, il constate que les membres ne prennent pas ces « clickbaits » au sérieux. Les internautes se plaignent auprès de l’administration, demandent la suppression des posts, lancent des débats, bloquent et spamment les « séparatistes ».

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Bâtiment du service d’état civil à Moynaq, construit en 2018.

Le photographe poursuit en déclarant que, vivant à Noukous, il voit bien le soutien apporté par le gouvernement d’Ouzbékistan à la spécificité de l’ethnie karakalpake, à l’importance de l’apprentissage et du développement de la langue, au renouveau de l’artisanat. Des livres, des contes en karakalpak sont imprimés, les œuvres des poètes sont étudiés, des concours organisés, des artisans récompensés, des expositions organisées, des bourses sont accordées. De plus, un internat baptisé en l’honneur d’Ibrahim Youssoupov, l’auteur de l’hymne de la république autonome et l’un des plus grands poètes karakalpaks, a été ouvert pour les enfants talentueux. Un Musée national de l’Histoire et de la Culture de la République du Karakalpakistan existe à Noukous.

Un peuple fier en dépit des difficultés sociales et sanitaires

Azamat Matkarimov souligne tout de même que la population ici est encore plus vulnérable qu’ailleurs. « Faibles revenus, mauvaises conditions de travail et par voie de conséquence mauvaise santé, un cluster virulent de tuberculose, et en plus de cela tout un tas d’autres maladies : presque toutes les femmes font de l’anémie, ont des problèmes de thyroïde et d’autres pathologies, principalement respiratoires. La prévalence de pathologies cancéreuses est effrayante et encore en augmentation », décrit le photographe.

« Mais d’un autre côté, on trouve autant de personnes qui aiment leur culture, leur langue, leurs traditions, leur histoire et qui en sont fiers. C’est un très beau pays : nous occupons plus de 40 % du territoire de l’Ouzbékistan, et il n’y a pas que la mer d’Aral, le désert et le plateau d’Oustiourt, c’est aussi la steppe chaude de Sultanizdag, la réserve naturelle de l’Amou-Daria inférieur, avec ses cervidés, ses oiseaux et autres animaux menacés de disparition », appuie Azamat Matkarimov. Et d’ajouter : « les habitants sont simples, honnêtes, francs, ouverts. Ici, les gens ne saisissent pas certaines subtilités des relations internationales, ici tout est simple et clair. Parfois même trop. »

Véra Soukhina et Darina Solod
Journalistes pour Hook.report

Traduit du russe par Arnaud Behr

Édité par Baptiste Longère

Relu par Charlotte Bonin

Relu par Charlotte Bonin

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