Siège de la Banque mondiale

Une entreprise ouzbèke exclue des projets de la Banque mondiale pour fraude

La Banque mondiale a temporairement radié la société ouzbèke Mega-Mebiko JV LLC de ses projets pour une durée de 30 mois. La compagnie a reconnu avoir fraudé dans le cadre d’un projet financé par l’institution.

Le 29 avril dernier, la Banque mondiale a annoncé l’exclusion de l’entreprise Mega-Mebiko JV LLC, basée en Ouzbékistan et spécialisée dans l’ingénierie civile, notamment la production de tuyaux en polyéthylène, pour l’approvisionnement de l’eau et l’assainissement.

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La compagnie a en effet reconnu avoir fraudé dans le cadre du projet d’amélioration de l’approvisionnement en eau de la province de Syr-Daria, destiné à accroître la disponibilité, la qualité et la durabilité des services publics de gestion de l’eau dans certains districts de la région. Le coût de la construction des réseaux de distribution d’eau, lancée en mars 2011 et close en juin 2019, était estimé à 100 millions de dollars (91,4 millions d’euros), sur lesquels la Banque mondiale s’était engagée à participer à hauteur de 88 millions de dollars (80,4 millions d’euros).

Une radiation des projets financés par la Banque mondiale pendant 30 mois

D’après le communiqué de presse de la Banque mondiale, la société en question a fourni des informations financières incorrectes, menti sur son expérience dans ce type de projets, et faussement déclaré qu’elle n’avait aucun conflit d’intérêts afin de se voir attribuer le contrat financé par l’organisation internationale, comme le relate le média ouzbek Spot.uz.

En conséquence des faits reprochés, les parties ont conclu un accord de règlement en vertu duquel la société a reconnu sa responsabilité et se verra écartée de la possibilité de participer à des projets financés par la Banque mondiale pour une période de 30 mois. Mega-Mebiko JV LLC s’est engagée à adopter des mesures correctives comme condition à la levée de la sanction. Concrètement, la firme promet de développer un programme afin de s’aligner sur les  principes énoncés dans les directives de conformité à l’intégrité de la Banque mondiale et se déclare prête à coopérer pleinement avec la vice-présidence pour l’intégrité de l’institution.

Par ailleurs, la décision de l’organisation de radier Mega-Mebiko JV LLC rend possible son exclusion par d’autres banques multilatérales de développement telles que la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD) ou la Banque asiatique de développement (BAD).

L’eau, défi majeur de la région de Syr-Daria

Le projet en question est également stoppé. Selon une étude de la Banque mondiale datant du mois d’août 2017, l’amélioration du réseau d’eau devait bénéficier à 280 000 résidents de la province ouzbèke, dans ce pays où, en 2017, un peu moins de la moitié de la population avait accès à une eau potable de bonne qualité et moins de 1 foyer urbain sur 5 était approvisionné en eau 24h/24, malgré les investissements déjà consentis par le pays depuis le milieu des années 1990.

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Dans la région de Syr-Daria, l’accès à l’eau potable reste un défi majeur. Les ménages locaux, dont les revenus sont faibles, supportent également le coût de l’approvisionnement en eau en termes d’argent et de temps passé à collecter l’eau de diverses sources. Dans certaines zones rurales, les résidents marchent jusqu’à six heures par jour et doivent s’armer de patience pour se fournir une fois arrivés à la source publique. Tandis que d’autres ménages dépendent de petits réservoirs de stockage d’eau remplis mensuellement par un camion-citerne et dont le coût est significatif pour ces familles à faibles revenus.

Selon les données de la Banque mondiale, le projet affichait un bilan partiellement satisfaisant au 1er mars 2019. Les informations ne semblent pas avoir été mises à jour depuis cette date. Parmi les indicateurs étudiés, le nombre de personnes ayant accès à des sources d’eau améliorées. Sur l’objectif affiché de 280 099 habitants au 30 juin 2019, date de la fin du projet, seuls 171 000 bénéficiaient des nouvelles infrastructures au 1er mars de la même année.

La Banque mondiale reste présente en Ouzbékistan

La sanction infligée à la société spécialisée dans l’ingénierie civile n’est pas un cas isolé puisque, l’été dernier, la Banque mondiale avait déjà radié pour trois ans la société ouzbèke Fides Solutions et son directeur, pour raison de corruption. Pour autant, malgré cette suspension, la Banque mondiale continue ses activités dans le pays. 29 projets financés par l’institution sont actuellement en cours en Ouzbékistan, dont cinq qui ont trait à la gestion de l’eau, notamment au niveau du management des ressources, de l’approvisionnement ou de l’assainissement.

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Par ailleurs, l’organisation a annoncé le 12 mars dernier qu’un crédit de 239 millions de dollars (218,5 millions d’euros) de l’Association internationale de développement, branche de la Banque mondiale, avait été approuvé. Il aura pour objectif de financer l’amélioration des infrastructures des services d’eau et d’assainissement dans trois régions du pays : la République du Karakalpakistan, la province de Syr-Daria et la ville de Kattakourgan, dans la province de Samarcande.

L’inconditionnalité des fonds alloués à l’Ouzbékistan ?

Cette décision intervient au moment où les institutions financières internationales, dont la Banque mondiale, s’apprêtent à déverser des milliards de dollars en Ouzbékistan pour pallier la crise économique touchant l’Asie centrale, consécutive à l’épidémie de coronavirus.

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Selon les discussions en cours, auxquelles Novastan a pu assister, en l’état actuel, le pays le plus peuplé d’Asie centrale pourrait recevoir 1,6 milliard de dollars de prêts « au minimum » de la part des institutions financières, qui semblent s’empresser de déployer les aides dans la région malgré le manque de transparence sur la réallocation de ces fonds. Ces organisations redoutent en effet un retrait des pays centrasiatiques de la mondialisation, annihilant ainsi les bénéfices de l’intégration régionale.

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Bien que Tachkent clame l’inconditionnalité des fonds, il semblerait que ces prêts s’accompagneraient de réformes entendant libéraliser des secteurs clés afin de réduire le poids de l’État. Les réformes engagées depuis 2017 après la disparition du leader Islam Karimov permettent au pays de bénéficier rapidement de fonds, mais la transparence sur l’utilisation de ces financements n’est pas nécessairement mieux garantie que chez ses voisins centrasiatiques.

Les récentes expulsions de Mega-Mebiko JV LLC et de Fides Solutions des projets financés par la Banque mondiale sont elles-mêmes l’illustration que l’attribution d’aides financières par les institutions internationales respecte un certain principe de conditionnalité. Qu’en sera-t-il des fonds qui devraient prochainement être attribués à l’État ouzbek ?

Manon Mazuir
Rédactrice pour Novastan

Relu par Aline Simonneau

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