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Quel pays centrasiatique est le plus vulnérable face au “risque islamiste” afghan ?

Entre le Turkménistan, le Tadjikistan, et l’Ouzbékistan, quel pays aujourd’hui est le plus vulnérable  à un potentiel risque sécuritaire venu d’Afghanistan et pourquoi ?

Novastan reprend et traduit un entretien réalisé par «Expert.Eurasie» avec le docteur en histoire Alexandre Kniazev sur la menace de l’extrémisme religieux dans les pays de l’Asie centrale.

Alors que le groupe Etat islamique semble aujourd’hui vaincu en Syrie et en Irak, les experts craignent qu’il ne se reforme dans le Nord de l’Afghanistan. Avec ce contexte, le média russe Expert.eurasie a interrogé Alexandre Kniazev, un expert pro-russe réputé.

Ce dernier s’est principalement intéressé au Turkménistan, au Tadjikistan et à l’Ouzbékistan, du fait de leur frontière commune avec l’Afghanistan. Ces trois pays ne font pas partie de l’Union économique eurasiatique, mais ils sont loin d’être les moins importants pour la stabilité de l’Eurasie.

Turkménistan, une situation à risque dans le Sud-Est du pays

Eurasia Expert : Commençons par le Turkménistan, où la situation est la plus obscure à cause de la fermeture du pays. Dans la région de Mary des cellules clandestines d’extrémistes religieux entretiendraient des liens avec le territoire afghan. Ce n’est pas la frontière la plus sûre.

Alexandre Kniazev :  La région Mary est historiquement la plus opposée aux autorités d’Achgabat. Pour comprendre cela, il faut commencer par le fait qu’au Turkménistan, la société tribale a été fortement préservée, et depuis l’effondrement de l’URSS, elle s’est même intensifiée y compris parmi les élites. Saparmourat Niazov [ndlr: le président qui a dirigé le pays jusqu’en 2006], appartenant à la tribu des Tékés de l’Akhal, a grandi dans un orphelinat c’est pourquoi il n’était pas vraiment inclus dans les liens tribaux. C’est sûrement pour cette raison, qu’il a réussi à maintenir un équilibre entre les intérêts des représentants de divers clans/tribus. Ainsi, sous S. Niazov, les Tékés de l’Akhal, les Tékés de Mary, les Yomuts et les Ersaris étaient représentés dans l’élite du pays,

Son successeur, Gourbangouly Berdymoukhamedov, est également un Téké de l’Akhal, mais il a beaucoup “nettoyé” l’élite  durant ses années au pouvoir. En conséquence, l’écrasante majorité de l’élite est maintenant composé que de membres de sa tribu. Naturellement, les tribus devenues les adversaires principales du gouvernement actuel sont celles qui ont été évincées du pouvoir.

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La situation économique et sociale dans le pays est assez compliquée, voire difficile. En termes de complexité, la situation socio-économique au Turkménistan tout aussi mauvaise que celle du Kirghizstan ou du Tadjikistan. Tous les avantages (eau, gaz et électricité gratuite) dont bénéficient les citoyens du pays ont été supprimés au début de l’été. De plus, en 2016, il y a eu une sérieuse crise alimentaire.

En novembre 2016, le Président Gourbangouly Berdymoukhamedov a rencontré Vladimir Poutine à Sotchi. Suite à cela, le Turkménistan a reçu de la Russie un crédit de près de 2,5 milliards sous forme de produits, notamment alimentaires.

Un autre facteur d’instabilité réside dans le fait que, contrairement au Tadjikistan et à l’Ouzbékistan, au Turkménistan les élites des régions d’opposition entretiennent des liens étroits avec les descendants des Mouhadjir, ceux que l’on appelait Basmatchi à l’époque soviétique. Après la révolution et la guerre civile dans les années 1920 ils ont émigré en Iran, en Afghanistan et dans d’autres pays, et aujourd’hui ils font des déclarations sur la nécessité d’une restitution, c’est-à-dire le retour de biens possédés antérieurement, principalement des terres.

Il convient de noter que les revendications qu’ils ont formulées pour des terres coïncident étonnamment géographiquement avec les emplacements les plus importants ou potentiellement prometteurs de gisements de pétrole et de gaz, par exemple, Galkynysh (le principal champs gazier du pays).

Un autre problème est la frontière entre le Turkménistan et l’Afghanistan, où le trafic de drogue et d’armes est commun. Cela concerne principalement les oasis de Mary et de Tedzhen. Bien sûr, les forces de sécurités mènent des grandes opérations, mais la situation reste difficile. Tout cela représente un danger à la fois pour la région et pour les syndicats d’intégration régionale.

Quant à la sphère religieuse, elle est sous contrôle strict depuis l’époque de S. Niazov. Mais dans le contexte de la crise socio-économique prolongée, il n’est pas très clair quels processus occultes se déroulent dans la société.

Au Tadjikistan, la peur d’une guerre civile

Même du point de vue d’un non-expert qui connaît superficiellement la situation dans la région, le Tadjikistan apparaît comme un «maillon faible». Le pays a connu une guerre civile dont les conséquences – un système d’administration publique inefficace et un séparatisme régional – sont toujours préservées. Dans quelle mesure les positions de l’islam radical y sont-elles fortes?

Je pense qu’aujourd’hui, parmi les cinq pays de la région, c’est au Tadjikistan que l’islam joue le plus grand rôle dans la vie de la société. En ce qui concerne ses manifestations radicales, le Tadjikistan a une très bonne “vaccination”.

Tant que la génération qui a vécu le conflit [ndlr: la guerre civile de 1992 à 1997] est vivante et activement impliquée dans la vie politique et publique, la position «tout sauf la guerre» sera forte dans la société.

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Je vais donner un exemple. Le 27 février 2005, des élections législatives ont eu lieu au Kirghizistan et au Tadjikistan. Au Kirghizistan, cela a abouti au renversement d’Askar Akaïev et à la poursuite du reformatage de l’État. Des appels ont également été lancés au Tadjikistan pour des rassemblements, pour l’expression des désaccords avec les résultats des élections, mais personne n’est descendu dans la rue. Parce que les gens savent ce qu’est la guerre civile, ils n’en veulent pas et se méfient de tout ce qui peut mener à cela.

Aujourd’hui, au Tadjikistan, il y a une nouvelle génération qui n’a pas connu toutes les horreurs et les privations de la guerre civile. Tant qu’elle n’est pas entrée dans l’âge adulte, le Tadjikistan a une réserve de temps.

C’est au moment où il y aura un changement de génération, que le Tadjikistan pourrait devenir le «maillon le plus faible» de la région. Mais pour l’instant l’État est capable de contrôler la situation dans la sphère religieuse.

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Il existe quand même un danger de radicalisation. Récemment, le gouvernement du Tadjikistan a activement établi des relations avec l’Arabie saoudite. Cette présence saoudienne accrue soulève certaines préoccupations.

Arabie saoudite Tadjikistan Négociations

Mais si nous classons les pays d’Asie centrale en termes de stabilité, alors, à mon avis, le Tadjikistan semble en meilleure position que le Kirghizistan. Ceci est largement dû à la “vaccination” mentionnée ci-dessus, ainsi qu’à la qualité des élites politiques. Le fait est que l’élite politique du Tadjikistan est plus consolidée que celle du Kirghizistan.

Ouzbékistan

Nous continuons à avancer le long de la frontière afghane. Malgré les prévisions alarmistes, le transit en Ouzbékistan s’est passé dans les conditions prévues. La stabilité de l’un des grands pays de la région a été maintenue. Néanmoins, il est certain que dans la vallée de Ferghana, il y a des cellules islamistes «endormies». Quelle est la probabilité d’un «basculement» de la stabilité par les slogans de l’islamisme?

En Ouzbékistan, une partie importante de la population est indifférente aux idées religieuses radicales. L’Etat ouzbek, après l’effondrement de l’Union soviétique, a fait, à mon avis, deux choses importantes. Tout d’abord, le gouvernement ouzbek a arrêté à la racine tous les symptômes de radicalisation de façon brutale et sans considérations d’humanisme. On peut se rappeler les événements d’Andijan en 1992, avec l’apparition de “l’Adolat” qui devint plus tard la base du mouvement islamique d’Ouzbékistan, une organisation terroriste interdite en Russie. Après les attentats à la bombe de Tachkent en 1999, les autorités ont également réagi assez durement, et le radicalisme à l’intérieur du pays a été détruit.

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Un autre facteur important, c’est qu’il y a une forte école ecclésiastique en Ouzbékistan avec une bonne éducation théologique. Les imams et les mollahs ouzbeks, à de rares exceptions près, reçoivent une formation dans le pays. Et le système éducatif lui-même est sous le contrôle du gouvernement. C’est pourquoi le clergé cultive une vision religieuse qui ne contredit pas les intérêts de l’État. Mais il peut tout de même avoir une attitude critique, s’il existe des motifs réels de protestation, par exemple sur les problèmes socio-économiques.

Prière Samarcande Ouzbékistan

Mais en Ouzbékistan, les citoyens n’ont pas d’alternative religieuse. Au Kirghizistan ou au Tadjikistan, une personne qui n’est pas d’accord avec le mollah ou qui n’a pas reçu de réponse à ses questions, peut partir s’adresser aux radicaux. En revanche en Ouzbékistan, il n’a nulle part où se tourner. Cette sphère est resserrée et étroitement contrôlée.

Un autre point important, c’est l’institution de la Mahallah, qui a commencé à se développer depuis les années 90. C’est une institution de la société civile par quartier qui permet une autorégulation très efficace. Ils interagissent avec les autorités de l’État, avec les forces de sécurité et les organismes d’application de la loi. C’est un mécanisme qui fonctionne.

Par exemple, si un jeune homme de la Mahallah montre un penchant au radicalisme, il sera immédiatement remarqué et son radicalisme sera connu de tous. Dès lors, ces parents, ces amis et ces voisins peuvent agir.

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Un danger important pour l’Ouzbékistan est la migration illégale de main-d’œuvre. Lorsque les jeunes, souvent sous-éduqués et sans cadre de vie, vont au travail à l’étranger (souvent en Russie), ils tombent sous l’influence d’idées destructrices.

Maintenant, les Ouzbeks tentent de résoudre ce problème. C’est le seul pays de la région qui a mis en place un système de recrutement sélectionnant les citoyens qui peuvent partir travailler à l’étranger. Un accord intergouvernemental a été signé avec la Russie, et des bureaux de représentation du service des migrations de l’Ouzbékistan et des départements consulaires ouvrent dans plus de 10 villes.

Une telle approche semble constructive, car elle minimise la migration illégale et permet de prendre en compte et de contrôler les flux migratoires. Le pays bénéficiaire ne souffrira plus de la criminalité des migrants, et ils seront eux-mêmes protégés en termes juridiques et sociaux.

Propos recueillis par Anton Morozov
Traduit par Anna Mordache

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