Kurmanjan Datka : histoire, actualité, avenir

Dans la longue histoire des nomades, les femmes ont toujours été les gardiennes de l’essence de la société. Elles n’ont pas été limitées aux tâches ménagères, bien au contraire : elles ont joué un rôle considérable notamment au niveau politique et même géopolitique. Les femmes étaient également responsables de nombreux aspects de la vie quotidienne, de l’élevage, des guerriers forts et vaillants à la défense de leur état. Lorsque l’on examine des légendes et des épopées kirghizes, qui se mélangent à l’Histoire (la vraie),  on peut trouver de nombreux personnages féminins qui combattent aux côté des hommes. Parmi ces personnages, une figure se distingue : Kurmanjan Datka. Son dévouement et l’intelligence dans le maintien de l’Etat lui a valu le titre distinctif de « Datka » (habituellement réservé aux rois de la région de l’Alaï). Elle est considérée comme l’une des femmes les plus importantes et influentes dans l’histoire du Kirghizstan.

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Kurmanjan-datka

Née en 1811 dans le ayil Orok à proximité d’Osh, elle a contribué énormément au bien-être du peuple kirghize, ainsi qu’à la construction d’un Etat kirghize. Aussi connue sous le nom de “Reine d’Alai”, Kurmanjan Datka a depuis sa petite enfance démontré son amour passionné pour les traditions et coutumes nationales. Son travail assidu, sa conscience et l’audace de son discours l’ont fait se distinguer au cours de cette tumultueuse époque du «Grand Jeu» entre les puissances prédatrices venues d’Occident.

Kurmanjan Datka a grandi dans une famille strictement traditionnelle. À l’âge de dix-huit ans, elle est mariée par son père Mamatbai à Kulseyit, l’homme du clan josh. Cependant la courageuse et travailleuse Kurmanjan ne l’aimait pas, et, contre tous les canons de l’islam et les traditions de Kirghizie elle revint bientôt à la maison de son père. Pendant ce temps, le représentant de la province d’Andijan, et le bii (roi) d’Alaï, Alymbek Datka avait entendu parler de Kurmanjan. Sa fascination pour la beauté de son courage, sa perspicacité et son audace l’a amené à l’épouser quelque mois plus tard. Depuis lors, Kurmanjan est devenue son épouse, la mère de ses enfants et dans les moments difficiles la meilleure des conseillères.

Bien sûr, quand on parle des affaires politiques de son mari, Kurmanjan Datka était la personne clé en matière d’influence et de ligne directrice. Elle a commencé à participer activement dans la politique de son époque seulement en 1832 quand elle s’est mariée pour la deuxième fois avec Alymbek Datka. Ils ont vécu ensemble pendant vingt-neuf ans. Sa ruse ingénieuse et une bonne connaissance des adversaires d’Alymbek a sauvé la vie de ce dernier à plusieurs reprises. Néanmoins, en 1862 à la suite de l’assassinat du roi par des mutins dans le Khanat de Kokand, Kurmanjan Datka due le remplacer et prendre en charge les kirghizes de l’Alai. Lorsque l’émir de Boukhara Muzzaphar arriva sur le territoire de l’Alaï pour lui apporter son soutien, il fut impressionné par la confiance que les gens lui vouaient. En conséquence, il lui conféra le titre de “Datka”.

Général Mikhaïl Skobelev

Toutefois, en plus que d’être un chef sage et une femme politique exceptionnelle, Kurmanjan n’a jamais négligé ses devoirs en tant que mère attentionnée. Lorsque Alymbek Datka a dû abandonner pour des fonctions gouvernementales tout le fardeau de l’éducation des enfants est tombé sur elle. Elle a donné à ses enfants toutes les connaissances nécessaires et le potentiel pour affronter les rudesses de la vie kirghize et de leur politique. Les qualités humaines telles que la bienveillance pour son peuple et l’amour pour sa terre natale étaient plusieurs des principales caractéristiques qu’elle a transmis à ses enfants. En conséquence, ils ont grandi courageusement, et sont devenus des personnes qualifiées et passionnées comme leur père Alymbek. Lorsque l’Empire Russe occupait le sud du Kirghizistan, Abdyldabek, Mamytbek, et Khasanbek ont pris des mesures décisives contre les occupants et ont dirigé le soulèvement. Cependant, les forces n’étaient pas égales. En tant que représailles de l’insurrection, leur mère fut capturée et amenée au général russe Mikhail Skobelev. Malgré sa condition de prisonnière, elle n’a pas perdu la maîtrise d’elle-même et a gardé toute sa tranquillité. Skobélev de sa part a été étonné de voir à quel point elle était simple et digne quand on lui adressait la parole. Il a exprimé son respect pour l’éducation de ces hommes courageux et a ajouté que les Russes savaient comment mettre en valeur les ennemis braves. Si elle arrivait à convaincre ses fils de revenir de l’Afghanistan à Alaï, il les récompenserait bien. Kurmanjan Datka se terra alors dans un silence convenu. Malgré tout, elle savait que les conséquences seraient désastreuses pour toute la région en cas de refus, et donna finalement son approbation pour l’annexion de l’Alaï à l’Empire Russe – faisant ainsi passer avant tout le bien-être de son peuple au détriment de celui de ses fils.

Le XIXème siècle a été le témoin de la colonisation à grande échelle de nombreuses régions autonomes régies par d’anciennes structures royales par les grands empires occidentaux. La région du Pamir Alaï – habitée par les tribus gouvernées par Kurmanjan Datka – n’a pas été laissée de côté. Tout d’abord en 1880, lorsque des chercheurs français renommés, Guillaume Capus et son collègue Gabriel Bonvalot ont entrepris plusieurs voyages au Turkestan financés par le ministère de l’Éducation français. Cette expédition visait à démontrer la puissance de l’Empire Français dans la région. Au cours de leurs voyages, ils ont été grandement aidés par Batyrbek, fils de Kurmanjan Datka. À l’époque, l’hospitalité généreuse de leur hôte a étonné beaucoup de voyageurs qui traversaient la passe de l’Alaï au Pamir. Plus tard, dans ses notes Capus souligna « le dévouement et le sentiment de gratitude universelle dont faisait preuve envers Kurmanjan Datka les gens de sa tribu (…) [ce qui] permett[ait] à un étranger de voir ce peuple avec une aura spécifique et lui faire respecter encore plus cette nation, dont la plupart apprécient le velours d’une sage guerrière ». Plus tard en 1906, le colonel Emil Mannerheim Gustav, futur président de la Finlande, a rendu visite à Kurmanjan Datka lors de son expédition asiatique depuis des jailoos (pâturages) de l’Alaï vers le Nord de la Chine. Mannerheim a pour la première fois pris une photo de la dirigeante, et fut impressionné par l’habileté et la fraîcheur des 96 printemps de cette femme, encore et toujours sur son cheval.

Kurmanjan-Datka à cheval et son grand-fils

L’époque de Kurmanjan Datka a été marquée par la collision de deux civilisations totalement opposées. Le moment où deux philosophies et perceptions du monde ont été confrontées face à face, le moment où une civilisation a dominé l’autre. La capacité de cette femme exceptionnelle à défendre avec fierté l’honneur national et à préserver le maintien authentique des traditions kirghizes sont deux de ses principales réussites que nous pouvons saluer aujourd’hui. Cette période de l’histoire est également caractérisée comme celle de la domination religieuse de l’Islam dans la région d’Asie centrale alors qu’en parallèle l’influence de l’Empire russe commençait son ascension et sa future domination totale de la région. Au cours de ces transitions difficiles, les peuples ont pu sentir de manière très forte la distinction entre les deux «mondes». Celui de la culture européenne, lié au christianisme orthodoxe, et celui de la vision musulmane, qui imprégna la région à travers la domination des khanats perso-ouzbeks sur la Kirghizie. En résumé, le passage d’un dominateur à l’autre…

Tombe de fils de Kurmanjan Datka, Kamchibek, qui a été exécuté en 1895, et lieu de sépulture de Kurmanjan Datka,

Dans l’année 1895, le 3 Mars à 11h10, Kurmanjan Datka a arrêté la foule indignée qui était en marche vers la place centrale de Osh pour sauver son fils, Kamchybek qui fut faussement accusé et conduis à la potence. Kurmanjan Datka ne pouvait pas influencer les résultats du tribunal russe. «Mon fils, dit-elle, alors que tu t’approches avec le« cœur saignant », n’ait pas peur d’affronter la mort. Lève la tête, ne laisse pas tomber ton honneur “, c’était la seule chose qu’elle pouvait faire pour lui.

Monnaie kirghize de 50 soms

Dans le Kirghizstan moderne, Kurmanjan Datka est un héritage éternel. En 2002, un livre biographique a été publié relatant également les faits de cette époque en trois langues : kirghize, russe et anglais. Il avait été dédié à l’Année internationale de la montagne et l’année 2200 de l’Etat kirghize. En outre, en 1994, la Banque Nationale du Kirghizstan a introduit un nouveau billet en l’honneur de Kurmanjan Datka, représentée sur les billets de 50 soms. En 2004 à Oak Park sur  l’avenue Erkindik (l’une des plus grandes et majestueuses du pays) de la Capitale a été érigé le monument dédié à la “Reine de l’Alaï”. Le 28 décembre 2010, l’ex-présidente du Kirghizistan Roza Otounbaïeva a rencontré les descendants de l’héroïne afin de déclarer l’année 2011 comme l’année de Kurmanjan Datka. Abdyldabek Sultanbekov fit remarquer que la personnalité de la femme-chef du XIXe siècle, était un brillant exemple des valeurs et des principes démocratiques déjà inhérents au peuple kirghize.

2011

L’objectif de nos générations est de préserver ce patrimoine culturel très divers, contrasté et nuancé afin de le transmettre et de l’enrichir à nouveau pour les générations futures. Ne pas les oublier, exprimer la loyauté à notre nation et continuer à progresser vers l’avenir, peu importe combien de difficultés nous devrons subir. Pendant des décennies, ces personnes remarquables ont incarné la construction de notre Etat, devenu en 1991 la République Kirghize en obtenant son indépendance. Il faut être reconnaissant envers Chyngyz Aïtmatov et Mukhtar Shakhanov pour la relance et la remise en valeur de la mémoire oubliée depuis trop longtemps. « Il est temps de rassembler ce qui a été dispersé dans les époques précédentes. Les citoyens sont les garants responsables de leur histoire et de celle de leur peuple tout au long de leur vie. Par conséquent, nous ne devrions pas évaluer les événements historiques de notre point de vue actuel, avec une perception contemporaine. Nous devons considérer tous les faits à partir d’eux-mêmes, retracer les étapes des époques précédentes, pour pouvoir donner une évaluation précise.» (Aïtmatov) Au  milieu de la tourmente actuelle, il est vital pour nous de rester unis et de se souvenir des admonestations léguées envers notre peuple, surtout en ces jours où notre pays est dans une phase de transition qui ressemble à un saut dans l’inconnu.

Aman JUMABAEV
Rédacteur pour novastan
Étudiant au département de l’antropologie de l’Université Américaine en Asie Centrale, Bichkek, Kirghizstan

 

Notes bibliographiques

1. A.C. Kakeev and V.M Ploshikh. “Tsarina of the mountains Kurmanjan and her times” Tsarine de la montagne et ses temps. Bichkek: Ilim, 2002.*

2. “ Roza Otunbayeva met with the great grandchildren of Kurmanjan Datka Roza Otounbaïeva a rencontré les petits-enfants de Kurmanjan Datka”  KGinform, January 21, 2011   (November 26, 2011)

3. T. Kenensariev. « Troisième époque – Kurmanjan Datka comme un politicien innée »  Muras, October 4, 2011  (November 23, 2011)

4. T. Kenensaryev. “Kurmanjan Datkanyn phenomeni.” [The phenomena of Kurmanjan Datka] Muras, October 3, 2011    (November 25, 2011)

5. K. Moldokasymov. “Kurmanjan Datkanyn koz jashy, ömürünün ayagy.” [Life of Kurmanjan Datka and the her death] Muras, October 5, 2011 (November 24, 2011)

6. K. Moldokasymov. “Kurmanjan Datka sabattu bolgonbu?“ [Was Kurmanjan Datka literate] Muras, October 5, 2011   (November 25, 2011)

7. V.M. Ploskih. “Byzdin Kyrgyzstan.“ [Our Kyrgyzstan]. Bishkek: Ilim, 2004, pp. 196-198.

8.  Asanov, U. ”Bul Kim, Al Emne.“ [Who is this, What is that]. Bishkek: 2004, pp. 443-444.

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