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Kirghizstan : l’avenir de la mine de Koumtor toujours incertain Novastan | Kirghizstan : l’avenir de la mine de Koumtor toujours incertain
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Kirghizstan : l’avenir de la mine de Koumtor toujours incertain

Après que le gouvernement kirghiz a imposé une gestion externe à la mine d’or de Koumtor en mai 2021, l’état actuel de ses activités et son avenir restent incertains. Pendant que les ventes et les exportations d’or sont à l’arrêt complet, les autorités judiciaires kirghizes ont été particulièrement occupées à enquêter, interroger ou arrêter une flopée de personnalités politiques majeures des 30 dernières années pour corruption liée à Koumtor, dont quatre des six présidents post-indépendance.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 6 octobre 2021 par notre version anglaise.

La lutte entre les autorités kirghizes et Centerra Gold se poursuit au sujet de Koumtor. La plus grande mine d’or du Kirghizstan, qui représentait 12,5 % du produit intérieur brut (PIB) du pays en 2020, ne vend plus d’or depuis mai dernier. À cette date, les autorités kirghizes ont imposé une gestion externe à la mine, officiellement contrôlée par la firme canadienne Centerra Gold.

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Le 2 octobre dernier, le président kirghiz Sadyr Japarov a confirmé sur Facebook que son pays ne peut pas vendre d’or, mais “les acheteurs font la queue”, rapporte Radio Azattyk, la branche kirghize du média américain Radio Free Europe. Dans un post Facebook du 22 septembre dernier, la députée Natalya Nikitenko a noté que la localisation des 4 tonnes d’or produites depuis que les autorités kirghizes ont pris le contrôle de la mine en mai 2021 reste inconnue.

Lire aussi sur Novastan : Kirghizstan : la mine de Koumtor cristallise les tensions politiques

Le même jour, les députés ont demandé à Tengiz Boltourouk, le directeur externe temporaire de la mine, de publier des informations sur l’état des opérations à Koumtor. Koumtor Gold Company (KGC), la filiale kirghize de la société canadienne qui exploite la mine, a cessé de produire des rapports trimestriels et ne publie plus que de vagues déclarations.

Le Kirghizstan ne peut pas vendre d’or sur les marchés internationaux

Le ministre des Finances et de l’économie, Akylbek Japarov, a confirmé que l’or extrait se trouve toujours dans le pays, intact, comme le relaie Radio Azattyk. Il est probable qu’il y restera dans un avenir prévisible : Kyrgyzaltyn, la société d’État par laquelle le Kirghizstan détient une participation de 26 % dans Centerra, a été temporairement exclue de la London Bullion Market Association’s Good Delivery List le 17 septembre dernier. Après cette décision, tout accès au marché international du commerce de l’or a été coupé.

Des plans ont été annoncés en mai dernier pour que la Banque nationale achète l’or afin de contourner les difficultés d’exportation, mais le service de presse du ministère de l’Economie et des finances a confirmé à Radio Azattyk qu’aucun accord de ce type n’avait été conclu. Un cycle de négociations entre Centerra et les autorités kirghizes a eu lieu à Genève du 28 au 30 septembre dernier, mais il n’a pas été concluant, rapporte Radio Azattyk.

Un présent flou

Bien que la direction externe ait été nommée à titre temporaire, à l’origine pour une période de trois mois, le pays semble s’orienter vers une nationalisation pure et simple, du moins pour le moment. Le 8 juillet, le chef du Comité de sécurité nationale (GKNB), Kamchybek Tachiev, a annoncé que l’institution avait entamé la dénonciation des accords signés entre Centerra et le Kirghizstan depuis 2009, comme le rapporte le média kirghiz indépendant Kloop.kg. Kamchybek Tachiev est l’allié de longue date et le bras droit du président Sadyr Japarov.

Le 21 septembre dernier, le parlement kirghiz a également révoqué le décret de 2019 sur l’utilisation des bénéfices générés par Koumtor pour le Kirghizstan, relaie le média kirghiz Kaktusmedia. Le texte avait créé deux fonds d’État dédiés au développement des régions et à la protection de l’environnement, auxquels Centerra a jusqu’à présent transféré 67 millions de dollars (57,9 millions d’euros). Selon l’agence de presse kirghize 24.kg, pas un seul projet environnemental n’a été financé et la majeure partie de l’argent a été transférée au budget de l’État.

Plus largement, les projets du gouvernement kirghiz concernant les bénéfices de Koumtor restent vagues. Sadyr Japarov a annoncé en juin dernier son intention de créer un fonds pour le développement de la région de Naryn et de financer la construction d’une route de Balyktchi à Barskoon dans la région d’Issyk-Koul, dans l’est du pays, où est présente la mine de Koumtor. Les travaux ont déjà commencé, mais le service de presse de KGC n’a communiqué que des informations floues sur des activités mineures pour le développement des régions, sans divulguer aucun chiffre, explique 24.kg.

Centerra Gold porte l’affaire devant les tribunaux

Entre-temps, Centerra a lancé une offensive juridique contre le Kirghizstan et Tengiz Boltourouk, accusant ce dernier, qui siégeait auparavant à son conseil d’administration, de collusion avec les autorités kirghizes pour orchestrer le rachat de la mine. Parallèlement à l’arbitrage international, une procédure auprès d’un tribunal des faillites de New York est en cours pour empêcher la partie kirghize d’accéder aux actifs de KGC et percevoir des dommages et intérêts pour Centerra, comme l’explique Kloop.kg.

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Alors que la situation actuelle semble stagner et que l’avenir de la mine reste incertain, les autorités kirghizes ont été particulièrement actives sur un autre front : poursuivre les principaux acteurs des 30 ans d’histoire de la mine, que le ministre de l’Economie et des finances a qualifié d’“humiliation nationale”.

L’élite politique des 30 dernières années sur le banc des accusés

Alors que Koumtor ne vend pas d’or, d’anciens hommes politiques kirghiz sont visés par l’administration. Le 16 septembre dernier, les autorités kirghizes ont arrêté l’ancien Premier ministre Djoomart Otorbaïev, qui a exercé ses fonctions entre 2014 et 2015. Bien que les détails des accusations ne soient pas encore connus, Radio Azattyk révèle qu’elles sont liées à l’introduction de changements dans le code de l’eau en 2014, qui ont permis à KGC d’étendre ses activités aux glaciers voisins.

Djoomart Otorbaïev est le quatrième ex-Premier ministre à être arrêté dans le cadre d’une enquête à grande échelle sur la corruption autour de Koumtor. De nombreuses autres personnalités politiques, d’anciens vice-Premiers ministres à d’actuels et d’anciens députés et responsables d’institutions publiques, ont également été arrêtées et/ou interrogées, décrit Radio Azattyk.

L’ex-président Sooronbaï Jeenbekov, qui a démissionné après les événements d’octobre 2020, a été entendu deux fois comme témoin par le GKNB, le 12 août et le 18 septembre, concernant son rôle dans la conclusion d’accords avec Centerra en tant que Premier ministre puis président du Kirghizstan, selon Kaktusmedia. En juillet dernier, Askar Akaïev (1991-2005) et Kourmanbek Bakiev (2005-2010), premier et deuxième présidents du pays, en exil depuis leur éviction par des révolutions en 2005 et 2010 respectivement, ont été placés sur la liste des personnes recherchées par le GKNB. De manière inattendue, Askar Akaïev s’est rendu au Kirghizstan en août pour être entendu par le GKNB, comme le rapporte la BBC. Parallèlement, le rôle d’Almazbek Atambaïev (2011-2017), quatrième président du Kirghizstan indépendant, emprisonné depuis 2019, fait également l’objet d’une enquête des autorités.

L’enquête à grande échelle, lancée en mai dernier par le procureur général, porte sur la conclusion d’accords entre le Kirghizstan et la société canadienne Centerra (anciennement Cameco) entre 1992 et 2019. Avec un large éventail d’acteurs politiques des 30 dernières années et quatre des prédécesseurs du président Sadyr Japarov visés, c’est en fait l’histoire du pays depuis l’indépendance qui est jugée.

Une histoire post-indépendance écrite en lettres d’or

A plus grande échelle, un total de 13 accords et révisions ont été conclus depuis 1992 pour l’exploitation de la mine, décrit Kloop.kg. Ainsi, ce n’est pas une coïncidence si la question de Koumtor revient sur l’agenda politique à chaque changement de pouvoir. « Les mines d’or en général et Koumtor en particulier ont écrit l’histoire post-indépendance », décrit à Novastan Beril Ocakli, chercheur à l’université Humboldt de Berlin. « Comprendre comment une mine d’or est devenue la ligne de faille qu’est Koumtor aujourd’hui est intimement lié à l’histoire de la transition entre une République kirghize socialiste et un Kirghizstan indépendant”, ajoute celle qui achève son doctorat sur la création et le démantèlement de la ruée vers l’or au Kirghizstan.

Le gisement d’or, découvert en 1978 mais jamais exploité pendant l’ère soviétique, promettait des revenus précieux pour le développement d’un Kirghizstan nouvellement indépendant. Mais, comme l’explique Beril Ocakli, la libéralisation radicale de l’économie dans un vide institutionnel a conduit à une expansion irréfléchie de l’exploitation minière par le biais de licences, avec peu de transparence sur les négociations entre l’État kirghize et les entreprises qui sollicitaient des licences.

Koumtor est né dans ce contexte, alors que le premier président du Kirghizstan, Askar Akaïev, accumulait d’importantes richesses et transformait progressivement le nouvel État en une “entreprise familiale”. Le choix de la société canadienne Cameco pour l’exploitation de la mine et le premier accord de restructuration sous l’égide de la société Centerra nouvellement créée en 2003 sont largement considérés comme ayant été motivés par les intérêts des Akaïev, comme le détaille le média américain The Diplomat. En 2004, la participation du Kirghizstan dans le projet est passée de 67 % à seulement 15,66 %.

L’or, faiseur et défaiseur de présidents

Le mécontentement suscité par l’exploitation de l’or a alimenté la colère qui a chassé Askar Akaïev du pouvoir en 2005, mais la présidence suivante de Kourmbanbek Bakiev a été entachée d’une corruption systémique et de transactions douteuses encore plus importantes. Bien que la négociation d’un nouvel accord en 2009 ait permis de rétablir les parts du Kirghizstan à 33 %, celui-ci exigeait que la société ne verse que 14 % de ses revenus bruts à l’État kirghiz, ce qui a suscité la colère.

Lire aussi sur Novastan : Koumtor : combien d’onces d’or coûte une vie humaine ?

À la suite de la révolution de 2010, le militantisme anti-or, qui était apparu après qu’un camion de Koumtor a déversé du cyanure de sodium dans la rivière Barskoon en 1998, empoisonnant l’approvisionnement en eau des résidents locaux, s’est renforcé. Les demandes d’indemnisation ont cédé la place à des appels à la nationalisation ou à l’interdiction pure et simple de l’exploitation minière, ce qui a donné lieu à des conflits dans les mines d’or et autour de celles-ci dans tout le pays. Koumtor a été le théâtre de plusieurs de ces conflits, notamment en 2013, lorsque Sadyr Japarov a organisé une manifestation en faveur de la nationalisation qui a dégénéré en l’enlèvement d’un gouverneur local, valant au futur président un séjour en prison.

“En réaction, l’État a introduit une série de mesures de responsabilité sociale des entreprises pour les détenteurs de permis en quête d’une ‘licence sociale d’exploitation’ en plus de leurs licences minières légales”, explique Beril Ocakli. “Selon le discours officiel, l’objectif a été d’accroître la participation des communautés affectées et de s’orienter vers une distribution plus juste des bénéfices tirés de l’exploitation de l’or. Dans la pratique, cependant, nous constatons sur le terrain que, dans le meilleur des cas, ces initiatives visent à construire le consentement et à faire taire l’opposition à l’exploitation aurifère ; dans le pire des cas, elles continuent de servir l’ordre extractif de l’État, comme en témoignent les scandales autour des fonds de développement d’Issyk-Koul régulièrement pillés”, détaille la chercheuse. Le résultat de cette histoire est une corruption endémique dans le secteur et l’appareil d’État, un manque de coopération entre les acteurs nationaux et un climat de méfiance institutionnelle.

Tout doit changer…pour que rien ne change ?

Les nouvelles autorités se positionnent clairement comme les hommes justes qui feront table rase des erreurs du passé. Le ministre de l’Economie et des finances, Akylbek Japarov, dont les propos sont rapportés par Kaktusmedia, a félicité son propre camp pour avoir agi : “le nouveau gouvernement a trouvé la force de mettre un terme à cette situation. […] Les participants actifs, y compris le président, ont mis en jeu leur réputation, leur avenir politique, mais je crois que l’histoire et les générations futures nous justifieront quel que soit le résultat.”

Cependant, tout le monde n’adhère pas à cette rhétorique. Lors d’une session parlementaire extraordinaire le 17 mai dernier, le député Ryskeldi Mombekov a confronté ses collègues : “Pourquoi n’assumons-nous que ce qui s’est passé jusqu’en octobre 2020 ? Est-ce que tout le monde avant cette date est un traître ? […] Si vous les appelez des traîtres – Akaïev, Bakiev, Atambaïev, Jeenbekov – alors la moitié de ceux qui sont assis ici sont aussi des traîtres, car nous avons tous servi sous leurs ordres.”

Cela inclut Sadyr Japarov, qui faisait partie intégrante du système qu’il dénonce aujourd’hui, en tant qu’allié de l’ancien président et kleptocrate Kourmanbek Bakiev et chef de son Agence nationale pour la prévention de la corruption. Bien que les appels à la nationalisation et les conflits autour de Koumtor aient été la pierre angulaire de sa carrière post-Bakiev, au moment de sa nomination au poste de Premier ministre en octobre 2020, Sadyr Japarov avait changé de discours.

Comme l’a rapporté Radio Azattyk, le nouvel homme fort du pays a déclaré que, puisqu’il restait peu d’or à extraire de la mine, Centerra devait simplement en terminer l’exploitation et mener à bien le processus de remise en état. Cependant, le 24 février dernier, la société canadienne a fait état d’une augmentation de 107 % des réserves connues de la mine, prolongeant ses activités de cinq années supplémentaires, jusqu’en 2031. Le 7 mai, dans une série d’événements détaillés par le média américain Eurasianet, le parlement kirghiz a adopté une loi permettant au gouvernement d’imposer une gestion externe à KGC pour des violations présumées de l’environnement et de la sécurité, axées sur la pollution des glaciers voisins.

« Il faut être deux pour danser le tango »

“Les récents développements manifestent la prochaine tentative de cooptation et d’instrumentalisation basée sur la destruction écologique engendrée par les opérations de Koumtor », décrit Beril Ocakli. « Il est bon de voir que le gouvernement en place se soucie de la nature et de l’avenir du pays, mais, comme l’a dit le député Ryskeldi Mombekov lors de la session extraordinaire du Jogorku Kenesh le 17 mai, l’histoire ne pardonnera pas à ceux qui rejettent désormais la responsabilité de la destruction écologique sur la seule société exploitante. Il faut être deux pour danser le tango”, estime la chercheuse. Comme elle le souligne dans une interview accordée à Voices on Central Asia, “pour instaurer la confiance institutionnelle, il faudra s’engager sérieusement en faveur de l’État de droit et sanctionner ceux qui le violent. Et par là, je ne veux pas dire des promesses populistes ; je veux dire prendre les citoyens, leurs préoccupations et leur agence au sérieux et passer à l’action.”

Les tendances populistes de Sadyr Japarov et de son gouvernement, le manque de transparence, la position agressive contre Centerra et l’accent mis sur la poursuite d’anciens dirigeants et rivaux dans le cadre de leurs efforts de lutte contre la corruption ne sont peut-être pas le signe d’un tel engagement. Pas plus que les propositions du président kirghiz visant à réformer le secteur minier par le biais d’un code minier révisé et de quotas d’embauche locale, qui, selon Beril Ocakli, n’ont rien de nouveau.

Koumtor est devenu une pièce maîtresse de la politique des nouvelles autorités, mais, pour reprendre les mots de Chirine Aitmatova, figure de l’opposition, “à quoi servent ces plans, programmes et stratégies détaillés de lutte contre la corruption et la kleptocratie, si leur mise en œuvre est confiée aux mêmes dirigeants de façade sous lesquels la corruption prospère dans les institutions creuses et impuissantes qui leur sont confiées ?”.

Pia de Gouvello
Rédactrice pour Novastan à Bichkek

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