Depuis plus d’un an, le Kirghizstan est devenu une juridiction clé pour un système de paiement alternatif, principalement mis au point par Ilan Șor, oligarque moldave proche du Kremlin. Utilisé pour atténuer l’impact des sanctions sur le commerce transfrontalier russe, ce pays d’Asie centrale sert également de laboratoire à de nouvelles formes de soft power russe dans l’espace post-soviétique.
Bichkek serait-elle davantage dans le viseur des régulateurs occidentaux ? Selon l’agence américaine Bloomberg, le Kirghizstan pourrait prochainement faire l’objet de sanctions de la part de l’Union européenne dans le cadre du 20ème paquet de mesures adoptées contre la Russie depuis le début de la guerre en Ukraine. Entre autres, ces restrictions pourraient inclure une interdiction d’importation de machines et de matériel radioélectronique.
Soutenez Novastan, le média associatif d’Asie centrale
En vous abonnant à Novastan, vous soutenez le seul média européen spécialisé sur l’Asie centrale. Nous sommes indépendants et pour le rester, nous avons besoin de votre aide !L’étau semble en effet se resserer sur le Kirghizstan. Une visite de l’Envoyé de l’Union européenne pour les Sanctions, David O’Sullivan aura lieu le 26 février prochain à Bichkek, selon un communiqué du vice-ministre kirghiz, Danyar Amengeldiev. La venue du diplomate européen annonce des discussions sur la question cruciale du respect du non-contournement des sanctions par le pays d’Asie centrale.
Depuis le début de la guerre à grande échelle contre l’Ukraine en 2022 et la mise en place de sanctions occidentales visant la Russie, Bichkek est devenue une plaque tournante majeure pour l’entrée en Russie de marchandises européennes soumises aux restrictions. Les importations en provenance de l’Union européenne ont fortement augmenté, et une part significative de ces biens se retrouve ensuite sur le marché russe, selon plusieurs enquêtes menées depuis plus de trois ans par des médias et des organisations spécialisées.
Des jetons de cryptomonnaie A7A5 émis depuis Bichkek
Mais ces faits restent peut-être dérisoires, comparés au rôle central que le pays montagneux d’Asie centrale joue dans un système de paiement alternatif émanant de Russie. Ce dispositif repose sur la société russe A7, enregistrée à Moscou, détenue par l’oligarque d’origine moldave Ilan Șor, aujourd’hui installé à Moscou, et par la Promsvyazbank, une banque publique russe sanctionnée pour son soutien au complexe militaro-industriel.
Selon le dernier rapport du think tank britannique Center for Information Resilience en octobre dernier, ce système permet à la Russie d’importer des biens sous sanctions, notamment depuis la Chine et d’autres pays d’Asie de l’Est, sans que ces échanges ne soient directement détectés par les régulateurs occidentaux.
Le fonctionnement d’A7 s’appuie en partie sur le stablecoin A7A5, une cryptomonnaie indexée sur le rouble, lancée en février 2025 et soutenue par les dépôts de la Promsvyazbank. Elle sert de passerelle vers d’autres cryptoactifs mondiaux, notamment l’USDT, indexé sur le dollar. D’après la firme analytique Elliptic, le 22 janvier dernier, près de 100 milliards de dollars (84,7 milliards d’euros) ont transité via ce token (un actif sur une blockchain qui peut être transféré d’une adresse à une autre), principalement sur les plateformes Grinex et Meer, toutes deux enregistrées à Bichkek. Et cette monnaie numérique est justement émise depuis le Kirghizstan, via la société, également basée dans la capitale kirghize, Old Vector LLC, aujourd’hui sous sanctions occidentales.
Lire aussi sur Novastan : Une entreprise de cryptomonnaie kirghize soupçonnée de contournement des sanctions pour le compte de la Russie
Les jetons A7A5 sont également échangés via des bourses basées au Kirghizstan, à l’instar de Grinex et Meer, également passées sous sanctions. Oleg Oguienko, directeur des relations gouvernementales et internationales chez A7A5, expliquait dans une interview sur YouTube que le Kirghizstan avait été choisi pour sa législation plus souple, « contrairement aux stablecoins en euros, dont la réglementation est très stricte. Il est plus difficile d’émettre des stablecoins libellés en euros et liés à cette juridiction. La République kirghize est plus souple à cet égard. »
Des sociétés publiques et banques d’Etat kirghizes impliquées dans le système A7
Pourquoi le Kirghizstan ? Selon Kristine Baghdasaryan, chercheuse pour Transparency International Russie et contactée par Novastan, « le Kirghizstan est un ancien pays soviétique proche de Moscou, dont les élites politiques et économiques subissent une forte influence russe. Surtout, le pays accepte les roubles tout en échappant aux sanctions occidentales. »
Grâce à cette proximité, l’infiltration du système A7 dans les institutions kirghizes va plus loin, ne reposant pas uniquement sur les cryptomonnaies. Selon le Center for Information Resilience, « près de 60 % des transactions d’importation impliquent des paiements en yuans chinois ». Autrement dit, des montages financiers plus « classiques » continuent d’exister derrière les flux numériques.
D’après ce rapport, l’un des acteurs centraux de ce dispositif est la Société commerciale de la République kirghize, détenue à 100 % par le ministère de l’Économie. Depuis 2024, cette entité dispose du monopole des transactions portant sur des biens ne transitant pas physiquement par le territoire national.
Ce mécanisme institutionnalise de fait le contournement des sanctions et prévoit la création de filiales à l’étranger, notamment à Dubaï, en Mongolie, au Brésil, à Bahreïn, en Chine, à Hong Kong et en Hongrie. Selon une enquête du média britannique Reporter.London, une société baptisée MiddleTradeAsia, enregistrée à Budapest, servirait de porte d’entrée vers le marché européen.
Les projets d’expansions d’A7 s’étendent jusqu’au continent africain. En septembre 2025, les médias russes ont rapporté la création de ses premières filiales au Nigéria et Zimbabwe. Là encore, on retrouve le Kirghizstan comme juridiction intermédiaire, puisqu’à la même période à Bichkek, les sociétés A7-Afrika LLC et A7-Nigeria LLC, ont été créées.
Des échanges difficiles à tracer
La Société commerciale de la République kirghize et d’autres entités locales participent également à la gestion des billets numériques, un nouveau produit financier développé dans le cadre d’A7. Ces titres de valeur fonctionnent comme des chèques au porteur. Seuls l’émetteur et l’encaisseur sont identifiés, ce qui rend la reconstitution des chaînes de transactions extrêmement difficile, explique une récente enquête du média d’investigation kirghiz Kloop.
Les transferts intermédiaires ne sont pas enregistrés dans la blockchain et ne deviennent visibles qu’au moment de la reconversion en A7A5, rajoutait dans sa présentation Oleg Oguienko. Ce système permet des échanges physiques et virtuels difficiles à tracer.
Lire aussi sur Novastan : Le Royaume-Uni sanctionne une banque kirghize
En outre, le média russe The Insider écrivait l’année dernière qu’« en 2024, une entreprise associée à [Ilan] Șor avait acheté une participation majoritaire dans Keremet Bank auprès du ministère des Finances kirghiz ». La banque a été sanctionnée par les États-Unis en janvier, pour avoir contribué à effectuer des transferts transfrontaliers vers Promsvyazbank, selon le Trésor américain. Les directeurs de cette banque, suite aux sanctions, ont été nommés au conseil de la banque Capital, qui a obtenu le monopole des transferts en roubles vers la Russie. Au cours de l’année 2025, elle a été sanctionnée par le Royaume-Uni.
Entre Ilan Șor et le Kirghizstan, des liens anciens
La proximité entre Ilan Șor et ces entreprises liées au Kirghizstan ne date pas d’hier. L’oligarque moldave y entretient des relations anciennes avec certaines élites politiques et économiques dès 2014, lorsque sa société Dufremol investissait dans des boutiques hors taxes de l’aéroport de Bichkek. Selon Igor Grigoriev, ancien associé d’Ilan Șor, « c’est lui qui organisait alors des rencontres entre l’ex-président Almazbek Atambaïev et des oligarques moldaves ».
Ces liens entre Ilan Șor et la nouvelle administration kirghize seraient toujours d’actualité, à en croire l’enquête du média moldave IPN, selon laquelle il aurait loué son jet privé d’une valeur de 15 millions d’euros au président Sadyr Japarov par des intermédiaires en Turquie.
Lire aussi sur Novastan : Ce que cachent les incohérences des données kirghizes sur le commerce
Que gagnerait Bichkek à jouer ce rôle trouble auprès de sociétés russes ? En 2024, un député kirghiz indiquait dans la presse que la Société commerciale de la République kirghize prélevait jusqu’à 6 % de commission sur certaines transactions. Des revenus qui boostent les chiffres de l’économie kirghize, ayant étonnamment progressé de 10 % en glissement annuel au cours des neuf premiers mois de 2025, relevait Reuters.
Cependant, le président kirghiz a rejeté toute implication du pays dans le contournement des sanctions, affirmant que les accusations reposaient sur des « informations erronées ». En août 2025, interrogé par l’agence de presse étatique Kabar sur les investissements d’Ilan Șor dans le pays, il déclarait que « toute personne souhaitant faire des affaires au Kirghizstan était libre de le faire ».
Evrazia, nouvel instrument de soft power russe, s’implante au Kirghizstan
Au-delà des flux financiers, Ilan Șor est également lié à des réseaux d’influence politique et culturelle au Kirghizstan, notamment au travers de l’organisation non commerciale Evrazia, dont il est le mécène. Créée à Moscou en avril 2024, elle constitue l’un des principaux instruments de ce soft power, et est présidée par Viatcheslav Volodine, président de la Douma, et pilotée par Nelly Paroutenko, femme politique proche d’Ilan Șor.
Officiellement, Evrazia promeut la culture russe et le dialogue interethnique à travers des projets éducatifs et culturels. Elle organise des voyages à Moscou, des colonies de vacances, des formations en communication et des programmes destinés à former de jeunes « ambassadeurs de l’amitié ». Des bourses d’un million de roubles (11 000 euros) sont prévues pour des projets conformes aux « valeurs traditionnelles », et des cours à une « mediaschool » sont proposés à des jeunes qui veulent devenir journalistes.
Entre 2024 et 2025, Evrazia tente de s’implanter dans les pays d’Asie centrale, en Moldavie et en Arménie, pays du Caucase où elle a ouvert des bureaux. Au Kirghizstan, plusieurs filiales d’Evrazia ont été créées, dont Evrazia KG, qui emploie une vingtaine de personnes. L’organisation finance notamment un parc d’attractions de dix hectares à Bichkek pour un montant de 35 millions de dollars (29,6 millions d’euros), ainsi que de nombreux projets éducatifs. Evrazia prévoit également de financer des « projets spéciaux » au Kirghizstan, comme la construction de deux centres de langue russe, mais aussi « l’acquisition d’équipements spécialisés et l’organisation de formation » à hauteur de près de 4 millions d’euros pour le ministère de l’Intérieur kirghiz, selon un accord conclu le 16 mai 2025. Contacté en fin d’année 2025, Evrazia n’a pas souhaité détailler l’objet de l’accord.

« L’argent vient de Evrazia – Moscou », expliquait la directrice d’Evrazia KG, Kymbat Urumkolova, à Intelligence Online, refusant de donner plus de détails. Plusieurs observateurs estiment que ces financements pourraient emprunter les mêmes circuits alternatifs que ceux développés dans le cadre d’A7.
Un maillon de projection d’influence
Les méthodes employées par Evrazia rappellent celles d’Ilan Șor en Moldavie, qu’il a longtemps essayé d’influencer politiquement en faveur de Moscou. Pendant des années, ce dernier a financé des projets populaires et populistes comme les parcs d’attractions Orheiland à Orhei et GagauziyaLand à Comrat, ou encore les « magasins solidaires » Merishor, déployés dans tout le pays.
Des initiatives similaires ont récemment vu le jour au Kirghizstan. À Bichkek, des magasins sociaux Evrazia proposent des produits à prix réduits aux personnes âgées et aux plus démunis. Selon les registres de sociétés, un certain Vyatchelsav Mikhaïlov est enregisté comme directeur de l’entreprise Magasins sociaux Evrazia KG LLC. Or, ce dernier était également directeur d’une société de construction du parc GagauziyaLand en Moldavie, d’après le média moldave Nokta.md.
Envie d'Asie centrale dans votre boîte mail ? Inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter hebdomadaire en cliquant ici.
De nouveaux vecteurs d’influence pro-russe s’exercent également dans le domaine médiatique au Kirghizstan. Lors de la visite de Vladimir Poutine en novembre dernier, la chaîne Nomad-TV a été inaugurée à Bichkek. Son actionnaire est la société DamVideo LLC, dont les véritables bénéficiaires restent inconnus. D’après une enquête de la branche kirghize de Radio Free Europe, elle emploierait plusieurs journalistes formés à l’école médiatique Evrazia.
Entre plateformes financières, réseaux culturels, entreprises publiques et médias, le Kirghizstan s’impose ainsi comme un maillon central du dispositif russe de contournement des sanctions et de projection d’influence.
Emma Collet
Rédactrice en chef de Novastan
Merci d’avoir lu cet article jusqu’au bout ! Si vous avez un peu de temps, nous aimerions avoir votre avis pour nous améliorer. Pour ce faire, vous pouvez répondre anonymement à ce questionnaire ou nous envoyer un email à redaction@novastan.org. Merci beaucoup !
Le Kirghizstan, appui privilégié pour le système de paiement alternatif de la Russie
Le Kirghizstan, appui privilégié pour le système de paiement alternatif de la Russie