Drapeau Résistance française Kirghiz

Ces Kirghiz dans la Résistance française

Chaque 21 février, et à l’occasion du 8 mai, la France rend hommage à la mémoire des étrangers qui ont participé à la résistance dans les territoires occupés par le troisième Reich. L’agence d’informations 24kg évoque ici le destin de certains Kirghiz qui se sont retrouvés dans les rangs de ceux qui ont combattu contre les nazis.

La Grande guerre Patriotique — appelée aussi le Front de l’Est, au cours de la Seconde guerre mondiale — fut probablement l’un des évènements les plus meurtriers de l’histoire, en engageant le destin de millions de personnes. Ce que l’on sait moins à son sujet, c’est la présence de centaines de Kirghiz qui prirent part à la guerre, et dont certains furent capturés sur le théâtre des opérations.

Parmi ces soldats, certains sont parvenus à s’échapper de leur camp de prisonniers, selon Abdy Dzhekishev, directeur de cours à l’Académie Diplomatique du Ministère des Affaires étrangères au Kirghizistan. Mais que sont-ils devenus ?

À travers le creuset de la guerre

Abdy Dzhekishev évoque l’histoire incroyable et tragique de son oncle : « Omor Dzhekishev a été résistant en France, comme en témoigne sa carte de service militaire. Au début de la guerre, il était âgé de seulement 18 ans. Malgré son jeune âge, il avait des états de services convenables : mon oncle a eu le temps de travailler comme professeur de langue et de littérature russe dans un des endroits les plus reculés du Kirghizstan, dans la région de Chatkal. Selon ma grand-mère, en 1938 et 1939, il a terminé à Frounzé (actuelle Bichkek) ses études de russe.

Auparavant, il avait travaillé en tant que secrétaire du Conseil du village. En 1941, Omor a été mobilisé dans l’Armée Rouge et, malheureusement, dès les premiers jours du conflit, été fait prisonnier. Il a été déporté dans un camp de concentration puis on l’a envoyé en Allemagne pour travailler. C’est là-bas que mon oncle a rencontré un prisonnier français, et tous deux ont rapidement trouvé le moyen de s’évader. Comment ont-ils pu s’entendre à ce sujet, sans pouvoir parler la même langue ? Bonne question… Mon oncle avait de remarquables compétences linguistiques, il a dû apprendre le français rapidement. En captivité, il avait déjà appris l’allemand. Son carnet de notes, que nous avons pu obtenir des archives du KGB, en témoigne : il était rempli de notations, d’expressions en allemand et en français. Comme me l'a confié Abdykerim Dzhymakeev, le seul résistant en France que j’ai eu la chance de connaitre, Omor maîtrisait correctement la langue française. »

De Gaulle Kirghiz Résistance française

 

D’un enfer à l’autre

Abdy Dzhekishev poursuit : « Après la guerre, à la fin de l’année 1945, mon oncle est retourné en Union soviétique mais dès le printemps 1946, les membres du NKVD (ancêtre du KGB, ndlr) l’ont arrêté et déporté dans les camps staliniens. Le même sort a été réservé à de nombreux résistants en Europe qui avaient décidé de revenir dans leur pays natal. Mon oncle est probablement décédé autour de l’année 1947 mais nous ne connaissons ni la date précise de sa mort, ni le lieu où il repose.

Au moment de ses 24 ans, ma mère, Zeinep Dzhekisheva, s’est rapprochée de la sœur d’Omor. Elle est en réalité le dernier témoin de sa vie, la dernière personne qui lui ait parlé. Ma mère est décédée en décembre 2004. Elle m’a souvent raconté combien mon oncle Omor était un amoureux de la France. Pendant le court laps de temps qu’il a passé dans son pays à son retour du front, à partir de novembre 1945 jusqu’à mars 1946, il parlait sans cesse de ce pays, chantait des chansons françaises, lisait des livres en français qu’il avait rapportés… dans deux valises pleines ! Il y a peu, j’ai trouvé dans son carnet une phrase très connue en français : L’amour est plus fort que la mort »

Réhabilités après la mort de Staline

Ceux qui ont survécu aux camps soviétiques ont été réhabilités après la mort de Staline. Ils ont été lavés de toute accusation d’espionnage ou de trahison. Cependant, le courage des personnes qui avaient participé à cette guerre n'a été que peu reconnu. Aucun d’entre eux n’a reçu de décoration, de médaille du mérite, de distinction, et aucun n’a pu bénéficier des privilèges des soldats de première ligne. Ils ont vécu l’épreuve la plus difficile après leur démobilisation et leur sacrifice pour l’URSS, le « soupçon de trahison ».

« Le fait même qu’ils aient refusé la captivité allemande en s’évadant fait d’eux des personnes au caractère persévérant, des patriotes envers leur pays et non des traîtres », estime Abdy Dzhekishev. « Ils ont combattu sur le territoire français, ils ont continué la lutte contre l’ennemi commun, le nazisme. Après la guerre, croyant naïvement que le gouvernement soviétique aurait pris ces circonstances en considération, ils sont rentrés chez eux. Mais ce fut le « deuxième cercle de l’enfer » qui les attendait : ils ont tous été accusés de haute trahison.»

Puis l'oubli

« Malheureusement à ce jour, personne ne sait quoique ce soit à propos de ces étrangers », continue-t-il. « Et presque tous nos compatriotes qui avaient été membres de la Résistance, environ quarante personnes, s’en sont allés dans l’autre monde. Je dis « environ » car les noms ne sont connus qu’au travers du carnet de notes de mon oncle, Omor Dzhekishev. Il est probable qu’ils soient plus nombreux. Nos citoyens connaissent seulement ceux qui ont participé à la guerre. »

« Dans les  années 90, alors étudiant, je me suis intéressé aux livres sur le mouvement de la Résistance. J’ai remarqué que durant la période soviétique, beaucoup de choses ont été écrites à ce sujet. Nous avons constaté que ce mouvement a pris différentes formes : désobéissance civile, sabotage dans les entreprises et usines allemandes, aide à l’évasion des prisonniers de guerre et aux pilotes d’avion abattus, diffusion de la propagande anti-allemande et pour la Résistance armée. Cependant, nulle part il n’a été question de la participation des Kirghiz dans la Résistance française. Je n’ai trouvé aucun nom ni aucune photo de nos compatriotes… Cela fait déjà vingt-cinq ans que le Kirghizstan est un État indépendant. Nous avons examiné et réévalué de nombreux points de notre histoire. On a beaucoup écrit au sujet de ces individus, qui étaient inconnus ou dont les noms ont été interdits. Hélas, l’oubli des citoyens kirghiz qui ont été membres du mouvement de la Résistance continue. »

De Gaulle Kirghiz Résistance française

« Pas d’histoire plus triste au monde… »

Mais plus qu'une participation à la résistance, Abdy Dzhekishev raconte cette histoire d’amour, incroyable et tragique, qui s’est passée à cette époque. Elle est celle de deux jeunes personnes, l’une kirghize et l’autre française, qui se sont rencontrées dans le contexte de la guerre.

« Dosoy Kadyrov, membre de la Résistance, avait rencontré au cours de la guerre une jolie jeune femme, Hélène Bertrand, puis ils sont tombés amoureux l’un de l’autre ! Après la guerre, en France, ils se sont mariés. Hélène a pris la nationalité soviétique ainsi que le nom de son époux. Le jeune couple, croyant aux appels des agitateurs, s’est rendu en Union soviétique, dans le pays natal de Dosoy. Dès leur retour, Dosoy Kadyrov a été immédiatement arrêté et condamné. Alors trop jeune, et en tant que citoyenne de l’URSS, Hélène ne pouvait revenir en France.

Selon Abdykerim Dzhymakeev, un des résistants, le père d’Hélène était un commerçant, soutien du Général de Gaulle. Hélène a longtemps attendu son mari avant qu’il ne soit réhabilité. Je suis sûr que ce furent les années les plus difficiles de sa vie, car elle ne parlait ni russe ni kirghiz, cependant elle n’a pas renoncé et a tenu bon. Après la libération de son mari, ils reprirent une vie normale, soit celle du peuple soviétique. Elle a travaillé dans des librairies, et son mari au sein de « Kirghiz film » comme administrateur des Affaires de propagande.

Le couple s’est fait construire une maison non loin du studio de cinéma. Au milieu des années 70, Hélène a eu l'opportunité de partir en voyage touristique dans un des pays socialistes en Europe. Elle n’est jamais revenue. Certainement, d’une quelconque manière, était-elle repassée en France… Dosoy a beaucoup espéré que sa femme revienne, et il l’a attendue en vain. La solitude s’est peu à peu transformée en dépression. On l’a retrouvé noyé dans un étang près de chez lui. Etait-ce un accident, ou bien a-t-il sciemment mis fin à ses jours ? Personne ne sait. Cette histoire d’amour a vaincu les barrières visibles et invisibles : idéologiques, géographiques, nationales, culturelles. Cet amour, je pense, mérite une attention particulière de la part des écrivains et cinéastes » conclut Dzhekishev.

Kolkhoze URSS Résistance française

Au sujet des archives silencieuses

Outre cette histoire, le nom d’Ishen Toïtshybekov, un autre membre de la Résistance française, fut à une époque, bien connu dans la République kirghize. Illustre président du kolkhoze Lénine dans le district de Ton (région d’Issyk Koul, à l'est du pays), cet homme a eu un destin unique. Après la guerre, il est, comme de nombreux ex-prisonniers, retourné dans son pays où il fut déporté vers les camps staliniens. Il a survécu.

En retournant dans son village natal, il a d’abord travaillé comme simple comptable puis comme chef de service. Après sa réhabilitation il a été admis à la faculté d’Économie de l’Université dont il a été diplômé avec mention, avant de prendre la présidence du Kolkhoze. Décidé à aller plus loin, l’écrivain kazakh Sabyt Kineev a quant à lui écrit un livre sur les résistants kirghiz et kazakhs, paru à Almaty sous le titre La Résistance française.

 

Article paru dans 24kg, traduit par Nancy Rault
Relu par Grégoire Domenach



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