Des habitants de Bichkek se réchauffent en faisant brûler des pneus. Crédit : Sherzod Babakulov

Bichkek, une capitale sans gaz ni électricité

Depuis le 13 Décembre dernier, Bichkek connait des coupures de gaz et d’électricité par -20°C. Les habitants de nombreux quartiers de la capitale prennent leur mal en patience, occasionnant parfois des éruptions de violences et de colère. Si les coupures sont monnaies courantes dans l’ensemble du pays durant l’hiver (touchant également Och, la seconde ville du pays), elles ont atteint cette année une importance sans précédent. La capitale kirghize est en réalité au cœur d’un jeu politique international et national complexe, mêlant corruption, faiblesse de la prévision politique et intérêts régionaux contradictoires.

Tout débute par la signature d’un contrat liant Kyrgyzgaz et Uztransgaz le 1er Décembre 2012 impliquant que la compagnie de gaz ouzbèke ravitaille le Nord du Kirghizstan. Dès sa signature, le côté ouzbek signale des retards dans les livraisons dus à la chute des températures, puis stoppe complètement l’approvisionnement le 13 Décembre. Dans le même temps, l’Ouzbékistan assure un approvisionnement de plus de 500 millions de mètres cubes à la Chine tout en restreignant sa population.  Le Kirghizstan, qui connait des situations de surconsommations de plus de 15% depuis le mois de novembre, était de fait très dépendant de cet accord.

Des habitants de Bichkek se réchauffent en faisant brûler des pneus. Crédit : Sherzod Babakulov
Des habitants de Bichkek se réchauffent en faisant brûler des pneus. Crédit : Sherzod Babakulov

Dans le même temps, l’approvisionnement du Nord du Kirghizstan par le Kazakhstan était réduit par ce dernier suite à des surconsommations dans la région d’Almaty et son réseau déficient. Cette partie du Kirghizstan, dont les besoins sont évalués à 50 000 mètres cube par heure, n’en reçoit alors plus que 23 400 (11 000 pour la seule Bichkek). Le côté kazakh, malgré les premières demandes du gouvernement kirghiz, ne veut pas relever l’approvisionnement car Kyrgyzgaz a déjà contracté une dette estimée à 30 millions de dollars.

Sans gaz, la population de Bichkek s’est rabattue sur des moyens de chauffage électriques alternatifs, ce qui a du même coup entrainé des pics de consommations (plus de 16,4 millions de kilowatt heures pour Bichkek comparé aux 5,6 usuels) et des black out dans la ville. La mauvaise isolation des habitations ainsi que le réseau de distribution datant de l’ère soviétique ont ainsi plongé la ville dans le froid et le noir.  Certains habitants ont été obligés de dormir dans leur voiture, tandis que certains critiquent ouvertement le gouvernement pour son manque de prévision. « Si à l’époque du régime de Bakiev, les pouvoirs nous ont au moins averti des coupures d’électricité à venir et nous ont demandé de ramasser des bouses sèches à bruler, maintenant l’on ne nous a même pas prévenu. Comment survire dans un logement ou il fait à peine 5 degrés? Nous avons tous appelé la marie, le bureau de réseau de distribution d’électricité (РЭС). Alors, soit ils reportent le problème à demain soit ils ne répondent jamais » précise ainsi Ainagul, une habitante d’une banlieue de Bichkek devant la chaine de télévision Azattyk. Ces coupures ont également touchés le quartier des ambassades et notamment l’ambassade de France qui reste, à l’heure où nous écrivons ces lignes, sans gaz ni électricité.

Le 19 Décembre, après d’âpres négociations avec le Kazakhstan, le gouvernement de Jantoro Satybaldiev parvient à rétablir l’approvisionnement de 50 000 mètres cubes nécessaire en signant un autre contrat séparé avec KazTransGaz. Cependant à ce jour les problèmes ne sont pas résolus et la majorité des zones de Bichkek touchées par des coupes depuis le 13 décembre restent sans électricité ni gaz.

Paris de nuit, Bichkek de nuit, Vive le SPDK ! affirme ironiquement ce meme qui circule sur les réseaux sociaux (le SPDK est le parti au pouvoir, ndlr). Crédit : Kirghiz Makal
""Paris de nuit", "Bichkek de nuit", Vive le SPDK !" affirme ironiquement ce meme qui circule sur les réseaux sociaux (le SPDK est le parti au pouvoir, ndlr). Crédit : Kirghiz Makal 

Plus largement, cette situation de crise rejaillit sur la politique nationale du Kirghizstan, où la faute semble retomber sur l’imprévision du gouvernement. Si les déclarations se multiplient de la part de leaders ou de simples députés, il semblerait également que le gouvernement se retrouve dans une impasse.  Les millions d’impayés de Kyrgyzgaz viennent en réalité des impayés des clients eux-mêmes, mais aussi d’un prix semble-t-il sous-évalué. La compagnie, qui ne produit aucun gaz sur le territoire national, pourrait ainsi demander une augmentation des tarifs au printemps, une solution crainte par le gouvernement tant le sujet est sensible. C’est en effet suite à une augmentation semblable, liée à un hiver rigoureux, que la révolution de 2010 avait débutée au printemps. D’ores et déjà, un parti révolutionnaire a été créé à la suite des mécontentements.

Si cette solution était envisagée au début de cette crise énergétique, elle semble désormais appartenir au passé puisque Kyrgyzgaz vient de passer sous le contrôle du géant russe Gazprom. Le prix de vente reste à ce jour inconnu. « Gasprom va investir 640 millions de dollars pour la rénovation de Kyrgyzgaz », affirme Jumakadyr Akeniev, président de l’association des négociateurs de pétrole du Kirghizstan. « Jusqu’aujourd’hui le gaz kazakh et ouzbek coutaient respectivement 290$ et 280$ pour 1000 mètres cubes. Avec Gazprom le prix descendra à 170$ » explique l'économiste. « Ce partenariat va être avantageux pour nous », conclu-t-il.

Prévue depuis avril dernier, cette acquisition était redoutée par certains députés kirghizs soucieux de l’indépendance énergétique du pays. C’est en effet une nouvelle marque de subordination du Kirghizstan envers le grand frère Russe, en espérant qu’il puisse résoudre « tous les problèmes ».  Cette acquisition représente  cependant une opportunité d’avoir des travaux réalisés et d’accéder à une technologie permettant l’exploitation de gaz naturel dans le sud du Kirghizstan. La privatisation totale devrait s’effectuer dans les trois mois.

Les logos de Kyrgyzgaz et GaspromLes logos de Kyrgyzgaz et Gasprom

Cette signature intervient assez singulièrement après une déclaration de Jantoro Satybaldiev indiquant vouloir « produire notre gaz d’ici deux à trois ans », tout en montrant la voix vers une prise de possession de Gazprom, qui n’investit certainement pas sur cette compagnie endettée sans arrières pensées stratégiques.

Cette crise kirghize est l’épiphénomène d’une région grevée par la division d’un système énergétique pensé pour un seul pays –l’URSS- et qui se retrouve divisé et vieillissant dans l’ensemble de la région. Riches en hydrocarbures en exceptant le Kirghizstan, les gouvernements n’en font pas pour autant profiter la population. Le Kirghizstan, le plus fragile de ces pays en termes de stabilité, aura besoin de tout le poids de Moscou pour faire tenir le régime. Gazprom sera au rendez-vous.

La rédaction 

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