L’icône du défunt groupe Facebook satirique Memestan, inactif depuis un hacking début août

Au Kirghizstan, on ne rigole plus avec le président

Depuis juillet, les pressions s’accumulent sur les internautes publiant des contenus critiques ou satiriques à l’encontre des autorités et, plus particulièrement, du président Sooronbaï Jeenbekov. Des convocations par le Comité pour la sécurité nationale au blocage d’un site de pétitions, le Kirghizstan semble renouer avec des pratiques auparavant bannies par le président lui-même. Pendant que les autorités font la guerre aux mèmes internet, les députés tentent de faire adopter une loi sur la « manipulation de l’information » qui pourrait ouvrir la voie à des condamnations pénales.

À l’approche des élections législatives et alors que les autorités sont de plus en plus décriées pour leur mauvaise gestion de l’épidémie du Covid-19, la liberté d’expression a subi, ces dernières semaines, des attaques directes et indirectes répétées au Kirghizstan. Comme le note Radio Azattyk, la branche kirghize du média américain Radio Free Europe, le mois de juillet a ainsi vu la convocation de plusieurs personnalités des réseaux sociaux par le Comité pour la sécurité nationale (GKNB), et de nombreux internautes affirment avoir été la cible d’intimidations par les forces de l’ordre pour avoir exprimé ou partagé, en ligne, des propos critiques ou simplement moqueurs à l’encontre du président.

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Le 15 juillet dernier, l’humoriste Nazgoul Alymkoulova a été interrogée par le GKNB suite à sa publication d’une fausse vidéo, dite « deepfake », d’un clip du rappeur américain 6ix9ine où le visage de ce dernier était remplacé par celui du président kirghiz Sooronbaï Jeenbekov. Comme le note le média américain Eurasianet, la blague reposait pourtant purement sur l’incongruité et l’absurde et n’avait pas de caractère politique. Le 17 juillet, c’est Argen Baktybek uulu, l’administrateur de Memestan, une page Facebook de partage de mèmes – parfois à caractère politique – qui était convoqué par le ministère de l’Intérieur avec sa femme. D’après le média kirghiz Kloop, si les autorités avançaient la « dissémination d’information rabaissant le pouvoir » comme raison à cet interrogatoire pour cette page comptant plus de 3 600 fans, elles n’ont pas précisé ce que désigne concrètement cette expression.

Le 23 juillet, l’ancien ambassadeur du Kirghizstan en Corée du Sud, Kylytchbek Soultan, a lui aussi été convoqué par le GKNB après avoir publié sur sa page Facebook un message sur l’organisation d’une manifestation pour la destitution du président Jeenbekov le 5 août. Kloop rapporte qu’après son interrogatoire, il a déclaré que les autorités essayaient de le mettre en cause pour « [tentative de] prise de pouvoir violente », alors que le GKNB affirmait de son côté qu’il avait été entendu dans le cadre d’une affaire d’abus de pouvoir.

Visites de courtoisie

Ces convocations n’ont jusqu’à présent pas donné lieu à des poursuites, mais pourraient plutôt avoir fonction d’avertissement ou d’intimidation, comme le suggèrent les autres tactiques employées par les autorités et leurs alliés. En effet, plusieurs membres d’un groupe Facebook intitulé « Pour la destitution de Jeenbekov » ont assuré à Kloop avoir reçu des visites et appels de représentants des forces de l’ordre ou du ministère de l’Intérieur les incitant à effacer certaines publications.

Une utilisatrice a ainsi raconté à l’agence d’information kirghize 24.kg que plusieurs agents du ministère se sont présentés chez elle pour lui lancer un avertissement, sans donner leurs noms ni montrer leurs badges. « À la question ‘et si je ne supprime pas ?’, ils ont répondu que d’autres personnes viendraient avec des documents officiels. À la question ‘votre liste [de personnes] est longue ?’, ils ont répondu que oui, elle est longue, et sont partis ‘prévenir’ les autres. À la question ‘tout ça se fait en prévision des élections ?’, ils ont répondu ‘apparemment, oui’ », a-t-elle déclaré aux journalistes.

Lire aussi sur Novastan : Kirghizstan : un décret présidentiel fixant les élections législatives à l’automne cristallise le débat

Plusieurs vidéos d’excuses sont dans le même temps apparues sur les réseaux sociaux. Kloop rapporte qu’une travailleuse migrante, qui avait perdu sa mère du Covid-19 sans parvenir à rentrer au Kirghizstan, s’en est prise au président dans une première vidéo, l’encourageant à laisser sa place à d’autres, avant de publier peu de temps après une seconde vidéo bien différente. On l’y voit implorer, en larmes : « Sooronbaï Charipovitch, tu es notre khan de Dieu, pardonne-moi ». Le média kirghiz a également révélé qu’un autre utilisateur de Facebook, qui avait déclaré que Sooronbaï Jeenbekov était le pire président que le pays ait connu, affirmait avoir été invité par le GKNB et le ministère de l’Intérieur à faire des excuses publiques par vidéo — mais avait refusé.  

Coup de balais dans le « kyrnet »

D’autres éléments semblent indiquer que les autorités tentent, parfois maladroitement, de contrôler le récit qui s’écrit sur le cyberespace kirghiz (ou « kyrnet »). Plusieurs sites d’informations, dont Kaktusmedia, ont remarqué que la vidéo de l’adresse de Sooronbaï Jeenbekov au peuple du 9 juillet dernier avait été effacée de la chaîne YouTube officielle du bureau du président après avoir reçu plus de 4 000 « J’aime pas » en moins de 24 heures, pour seulement 300 « J’aime ». Quelques heures plus tard, au milieu de la nuit, elle a été de nouveau mise en ligne en tant que contenu pour enfant, statut qui désactive les commentaires et cache le nombre de « J’aime / J’aime pas ». D’après Kloop, la chef du service de presse du président, Narguiza Mansourova, a par la suite déclaré que la décision avait été prise en réaction aux nombreux commentaires « visant à inciter à la haine interrégionale, à insulter l’honneur et la dignité d’une personne, dont la majorité étaient écrits depuis de faux comptes ».

Par ailleurs, le 15 juillet, 24.kg a été informé que les clients de plusieurs fournisseurs Internet ne parvenaient plus à accéder au site de pétitions en ligne Change.org ; le 20 juillet, le site était devenu inaccessible à tous. Interrogés par Kloop, les fournisseurs ont rejeté la faute sans pour autant pointer du doigt un responsable. Alors que les clients de Homeline voyaient s’afficher un message indiquant que le site était bloqué « par décision de justice, ordonnance du GKNB et du comité d’État pour les technologies d’information et de communication [GKITiC] », les journalistes de Kloop n’ont pu trouver aucune trace desdits documents : les cours de justice et le GKITiC n’avaient connaissance d’aucune décision, tandis que le GKNB a refusé de répondre.

Comme l’ont relevé plusieurs médias kirghiz, cet apparent blocage est intervenu le lendemain de la création d’une pétition pour la destitution du président. D’après Radio Azattyk, celle-ci et une seconde pétition demandant la démission de Sooronbaï Jeenbekov, avaient cumulé déjà plus de 4 000 signatures en quelques heures. Son initiatrice, Raouchan Aïtkoulova, journaliste et directrice de la fondation Fatikha, s’est rabattue sur Instagram et Facebook, où le groupe « Pour la destitution de Jeenbekov » compte désormais plus de 10 000 membres. Elle a confié à Kloop suspecter le président d’être à l’origine du blocage du site.

Blocage tacite de la page Memestan

En parallèle, le média kirghiz a rapporté que de nombreux utilisateurs ont fait face, récemment, à des tentatives de hacking visant à supprimer des contenus ou à leur couper l’accès à leurs propres comptes, pages et groupes. Le compte de l’humoriste convoquée par le GKNB a ainsi été hacké dans la foulée de son interrogatoire et la fameuse vidéo supprimée, de même que toutes les publications mentionnant sa convocation. Toujours d’après Kloop, Raouchan Aïtkoulova a également eu des difficultés à accéder à son compte après avoir créé sa pétition, et l’activiste Ourmat Djanybaïev a fait état d’une tentative de hacking le 10 juillet.

Mais surtout, Arguen Baktybek uulu a annoncé début août avoir perdu tout accès à la page Memestan, après que son mot de passe a été changé par un tiers inconnu. Comme le rappelle Kloop, cette méthode avait déjà été utilisée en mai dernier et en décembre 2019 pour retirer l’accès des administrateurs aux groupes « Liste noire » et « Kompromat KG », qui offrent à leurs membres un espace pour partager leurs expériences et frustrations concernant la corruption et la politique dans le pays. Si les membres de ces groupes ont pu continuer à s’exprimer, la page Memestan, sur laquelle seul l’administrateur peut publier, est condamnée au silence. « Dans le contexte du piratage massif des pages d’utilisateurs ordinaires, ce n’est pas surprenant. Nous nous sommes préparés à ça, mais, apparemment, nous n’avons pas tout pris en compte », a confié Arguen Baktybek uulu au média kirghiz Vesti. « Malheureusement, ma situation actuelle ne permet pas à cette activité de se poursuivre. On peut dire que ça m’a complètement brisé. Il n’y aura plus de mèmes ».

Marche arrière sur la liberté d’expression

L’arrivée au pouvoir de Sooronbaï Jeenbekov en 2017 avait pourtant suscité des espoirs. Le nouveau président avait rapidement pris ses distances avec les habitudes de son prédécesseur, Almazbek Atambaïev, d’intimider et de poursuivre en justice les journalistes et personnalités critiques à son égard. En octobre 2018, après qu’une enquête avait été ouverte par le Comité pour la sécurité nationale (GKNB) contre l’auteur d’un mème représentant le président, ses communicants avaient pris soin de faire savoir que « l’humour de Sooronbaï Jeenbekov se port[ait] bien » et que ce dernier avait même apprécié la blague, comme le rapportait à l’époque le média kirghiz Komsomolskaya Pravda. Le lendemain, les poursuites étaient abandonnées.

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Dès l’été 2019, cependant, un changement a semblé s’amorcer. Pendant que les autorités s’attachaient à écarter définitivement le principal rival de Sooronbaï Jeenbekov, l’ancien président Almazbek Atambaïev, le designer Nikita Tarasenko a été convoqué par le GKNB après avoir publié, sur Facebook, un collage intitulé « le groupe de crime organisé d’Och » montrant le président et plusieurs personnalités politiques de la deuxième ville du pays, dont le très controversé Rayimbek Matraimov. Le 24 novembre, l’administrateur d’un groupe Facebook a été placé en détention puis assigné à résidence pour des publications « discréditant le pouvoir actuel » et pour « incitation à la haine interrégionale », au motif que certaines de ses publications avaient donné lieu à des discussions venimeuses entre d’autres internautes dans les commentaires, d’après Radio Azattyk.

Lire aussi sur Novastan : L’ancien président kirghiz Almazbek Atambaïev condamné à 11 ans de prison

Klara Sooronkoulova, ancienne juge à la Cour suprême, note auprès du même média que lancer des poursuites pour « incitation à la haine » ou « appel contre l’ordre constitutionnel » pour faire taire les personnes qui critiquent le chef de l’État ou les autorités est devenu une habitude. L’utilisation de méthodes détournées tiendrait au fait qu’il n’existe pas actuellement, dans la législation kirghize, d’infraction pénale permettant d’inquiéter les internautes pour si peu.

Si le procureur général a bien la possibilité de lancer des poursuites pour « insulte à l’honneur du président », l’autorisation écrite de ce dernier reste nécessaire, explique Radio Azattyk, ce qui pourrait l’exposer politiquement. Comme le rappelle la présidente de la clinique légale Adilet, Cholpon Djakupova, dans un article de 24.kg, la liberté d’expression est protégée par la Constitution kirghize, et la critique ne constitue pas un délit. En 2017, sous Atambaïev, le procureur général avait d’ailleurs reconnu que la publication de sujets négatifs sur le président était légale.

Une nouvelle loi liberticide à l’horizon

Ce regain de pression intervient justement alors que les députés tentent de faire adopter un projet de loi sur la « manipulation de l’information », officiellement en réponse à la désinformation observée pendant la pandémie de Covid-19. La loi a été approuvée par le parlement kirghiz le 25 juin dernier avec une majorité écrasante – 79 voix pour, 10 contre –, suivant une procédure accélérée inédite qui a vu les seconde et troisième lectures se tenir le même jour.

Lire aussi sur Novastan : Coronavirus : au Kazakhstan et au Kirghizstan, la désinformation sur les moyens de traitement fait rage.

Dans son analyse du texte, la clinique juridique Adilet fait remarquer que celui-ci viole les principes constitutionnels, notamment en forçant les administrateurs de pages et groupes en ligne à s’identifier avec leur nom et prénom, en obligeant les fournisseurs d’accès à conserver les données concernant les activités des utilisateurs et à les délivrer aux tribunaux qui en font la demande, et en autorisant la suppression de contenus avant même l’intervention d’un juge. L’un des problèmes majeurs réside dans le fait que cette loi est particulièrement vague et se contente principalement de charger le parlement d’adopter des actes législatifs pour réguler la publication d’informations « fausses et inexactes » et de déterminer la responsabilité légale en cas de violation. Le site kirghiz Factcheck.kg souligne, quant à lui, que le texte est largement copié sur la loi de la république fédérale de Russie « sur l’information, les technologies d’information et la protection de l’information » de 2017.

Le 25 juillet, après un mois de suspense nourri par les appels au véto de journalistes et de la société civile – qui, comme le note 24.kg, ont notamment donné lieu à une pétition sur le site Change.org –, le président a choisi de renvoyer le texte de loi aux législateurs, jugeant qu’elle devait être retravaillée, a rapporté Kloop. Il a toutefois pris soin de lui apporter un soutien sans équivoque, déclarant plusieurs fois que le pays avait « besoin d’une telle loi », tout en réaffirmant l’importance de la liberté d’expression.

Sooronbaï Jeenbekov a de nouveau envoyé un message ambivalent le 15 août dernier, dans une interview pour la radio publique Birintchi Radio. « Je n’ai pas besoin d’être protégé en tant que président », a-t-il assuré en référence aux pressions imposées par les autorités aux internautes ces dernières semaines. Il a pourtant précisé dans le même temps que « tout citoyen qui fait des déclarations, exigeant que quelqu’un assume ses responsabilités, ne doit pas non plus oublier les siennes » et jugé qu’en la matière, la police ne faisait que remplir ses devoirs.

Pia de Gouvello
Rédactrice pour Novastan à Bichkek

Relu par Aline Cordier Simonneau

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Commentaires
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    Pour l’instant les actions contre les publications polémiques me paraissent assez modérées. Un cadre légal mieux défini aidera sûrement à éviter les avis « informels ».

    21 août 2020

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