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Le Kazakhstan raconté à travers ses habitants

Après deux années passées dans le pays, et des rencontres marquantes, Lise Barcellini publie un ouvrage sur le Kazakhstan intitulé : “Kazakhstan : Jeune nation entre Chine, Russie et Europe”*.

Journaliste spécialiste du Kazakhstan, Arthur Fouchère a rencontré pour Novastan la journaliste, qui explique sa démarche, entre immersion socio-culturelle et hommage rendu aux citoyens.

Pouvez-vous nous présenter les grandes lignes de votre livre ?

Ce livre dresse le portrait d’un pays, le Kazakhstan, raconté par ses habitants ; c’est un récit à hauteur d’hommes et de femmes.  Je ne voulais pas faire un livre classique de géopolitique, mais davantage « incarner » le Kazakhstan.

Jeune État indépendant seulement depuis 26 ans, c’est un pays en mutation, ce qui le rend difficile à définir, tant par les visiteurs étrangers que par les habitants eux-mêmes.

Dans ce livre, j’ai choisi une palette de thématiques (goulag, nucléaire, traditions, Baïkonour, mer d’Aral, etc.) qui permettent de découvrir une multitude de facettes de ce pays, situé au carrefour de différentes civilisations, passerelle entre Orient et Occident, et en perpétuel recherche d’équilibre entre tradition et modernité. En effet, contrairement aux idées reçues et à l’image futuriste véhiculée par sa jeune capitale Astana, les témoins que j’ai interrogés révèlent dans leur récit que l’on assiste actuellement à une résurgence des valeurs traditionnelles dans les mentalités.

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L’âme kazakhstanaise est aujourd’hui mêlée de sentiments contradictoires, entre nostalgie pour l’époque soviétique, résurgence des traditions ancestrales nomades kazakhes et attraction pour l’Occident et son modèle capitaliste. Sans compter sur les relations nécessaires mais ambiguës avec les puissants voisins, chinois et russe.

Qu’avez vous cherché en priorité à mettre en relief à travers votre récit ?

Ma démarche consiste à donner la parole aux gens, car c’est ce qui m’intéresse le plus. Au total, je publie 41 témoignages : les « témoins » m’ouvrent leurs albums de famille, m’invitent à leur table, me dévoilent leurs traditions, leurs rêves, leurs espoirs mais aussi leurs craintes. Ma démarche n’est pas scientifique : chaque personne n’est représentative que d’elle-même. Ce qui n’enlève rien à la force de son récit, au contraire !

Ce qui a motivé ma démarche est également le manque de connaissance des Français sur le Kazakhstan. Les Français n’ont aucune image mentale du Kazakhstan et, s’ils en ont une, elle est erronée. Quand on constate à quel point les Kazakhstanais connaissent la France, le miroir inversé est troublant.

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Ce manque de connaissance n’est pas lié à un manque de curiosité : les lecteurs français sont extrêmement désireux de mieux connaître le Kazakhstan, et je ne peux que regretter le manque d’intérêt d’une majorité de médias pour ce vaste pays (pourtant fournisseur stratégique de la France pour l’uranium et le pétrole).

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On confond souvent Kazakhs (l’ethnie majoritaire du pays, 66% de la population) et Kazakhstanais (la citoyenneté du pays). Or, toutes les ethnies vivant au Kazakhstan ne se sentent pas principalement kazakhstanaises…

En effet. Selon le dernier recensement, le Kazakhstan est composé de 127 ethnies (ce chiffre varie à chaque recensement, car il est basé sur l’auto-déclaration). Aux côtés de l’ethnie kazakhe, d’ascendance et de langue turcophones, cohabitent les peuples slaves (Russes, Ukrainiens, Biélorusses) et une multitude d’autres minorités (Ouïghours, Tatars, Ouzbeks, Allemands, Coréens…). Cette multitude ethnique est le fruit d’une série de déplacements de populations volontaires (campagne des Terres vierges) ou forcés (déportation, goulag). Aujourd’hui, au Kazakhstan, il y a donc de nombreuses influences culturelles, religieuses, ethniques et linguistiques, avec pour dénominateur commun l’héritage soviétique.

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Au fur et à mesure de mes rencontres, j’ai pu observer que dans le cœur des Kazakhs, le sentiment d’appartenance ethnique transcende l’appartenance à la citoyenneté kazakhstanaise. Au contraire, les habitants issus des autres ethnies se définissent en priorité comme « Kazakhstanais ». Je dirai que l’identité kazakhstanaise est en cours de définition.

Parmi les rencontres que vous avez faites, certaines vous ont elles particulièrement marquées, touchées ?

Les femmes. Je pense notamment à celles victimes d’enlèvement par leur futur époux, une tradition qui est malheureusement toujours pratiquée dans le sud du pays et qui débouche sur un mariage forcé.

Cette pratique est beaucoup plus courante que ce que l’on pense. Chaque femme que j’ai rencontrée connaît une femme, de près ou de loin, qui a été enlevée, ou a été elle-même victime d’une tentative. Et ceci quelque soit sa couche sociale. Si le kidnapping est un délit, le kidnapping de la mariée ne l’est pas explicitement. Étant donné que les femmes n’osent pas porter plainte, les auteurs profitent de ce vide juridique pour éviter des poursuites pénales. Et la tradition est tellement forte que les parents refusent souvent d’accepter le retour à la maison d’une fille qui a été kidnappée, au nom de l’honneur…

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Autre rencontre qui m’a beaucoup touchée : celle avec le cosmonaute Toktar Aubakirov, une figure extrêmement écoutée et appréciée. Il s’agit du premier Kazakhstanais, d’ethnie kazakhe, à avoir effectué une mission dans l’espace, le 2 octobre 1991, juste avant l’indépendance. Une véritable fierté nationale ! Le cosmodrome de Baïkonour se situe sur le territoire kazakhstanais.

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Ma rencontre avec Karipbek Kuyukov, peintre né sans bras à cause des effets radioactifs causés par plusieurs décennies d’essais nucléaires soviétiques sur le territoire actuel du Kazakhstan (au polygone de Semipalatinsk), m’a quant à elle bouleversée. Son témoignage artistique a pour but de rappeler les ravages causés par la radioactivité sur la population. C’est un homme touchant, d’une grande gentillesse et qui représente ces héros du quotidien dont on parle si peu au Kazakhstan. En effet, dans ce pays, les librairies regorgent quasi exclusivement d’ouvrages mettant à l’honneur un seul et unique héros : le tout puissant président Noursoultan Nazarbaïev, en poste depuis 1989.

Comment ce peuple du Kazakhstan envisage-t-il l’avenir ?

Difficile de prédire l’avenir, tant ce pays est en pleine mutation. Aux questions « Où serez-vous dans dix ans ? » et « A quoi ressemblera le Kazakhstan dans dix ans ? », mes interlocuteurs ont tous répondu par l’incertitude, voire l’inquiétude. La baisse durable du prix des matières premières et donc la nécessaire diversification de l’économie kazakhstanaise, les poussées séparatistes russes dans l’espace post-soviétique, l’attraction grandissante du groupe État islamique pour les habitants d’Asie centrale… autant d’éléments qui vont participer à modeler le Kazakhstan sur la prochaine décennie.

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Mais la première source d’inquiétude concerne la transition politique de l’après-Nazarbaïev, dont l’état de santé –réputé fragilisé- demeure un sujet tabou. Malgré les insatisfactions de la population au sein de ce régime autoritaire, Nazarbaïev a prouvé qu’il avait su être le garant d’une certaine stabilité ethnique et culturelle assurant la paix civile dans son pays. L’ouverture d’une nouvelle ère politique placerait le pays dans une possible zone de turbulence pour les Kazakhstanais et pour le reste de la région.

Propos recueillis par Arthur Fouchère pour Novastan

*Kazakhstan: Jeune nation entre Chine, Russie et Europe (Ed. Ateliers Henry Dougiers, 160 pages

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