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Kazakhstan : à Aktaou, KazAzot déversait de l’ammoniaque dans la nature

Le géant de la production d’engrais KazAzot devrait faire face à la justice après avoir déversé de l’eau chargée d’ammoniaque dans un canal de la ville d’Aktaou. Entre déchets radioactifs et industrie lourde, l’eau toxique n’est qu’une pollution parmi d’autres dans la ville qui borde la mer Caspienne.

Tout a commencé avec une odeur âcre dans certains quartiers d’Aktaou, une ville kazakhe de l’ouest du pays, sur les rives de la mer Caspienne. Il s’est avéré que le responsable n’est autre que KazAzot, géant kazakh de la production d’engrais.

Sur les réseaux sociaux, le département de l’Écologie de Manguistaou, la région administrative d’Aktaou, a fait le point le 18 juin dernier sur cet évènement et a annoncé qu’un procès contre la firme leader dans la production d’engrais était en cours de préparation. Leur but est de parvenir démantèlement du tuyau d’évacuation des eaux usées de KazAzot. Contacté par Novastan, Kiril Ossin, président de l’association locale Eco Mangystau, a déclaré que c’était assurément une bonne nouvelle, même si ce n’est qu’un début.

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Comme le rapporte le département de l’Écologie de Manguistaou, les autorités ont commencé à mener l’enquête à partir de l’été 2019. Déjà, il leur a fallu comprendre l’origine de cette odeur. L’analyse des échantillons a révélé qu’elle était imputable à l’anormale concentration d’ammoniaque dans l’eau d’un canal, et que l’atmosphère était elle aussi contaminée.

Les autorités ont ensuite dû mener l’enquête pour savoir comment l’ammoniaque s’était retrouvé là. Ce qui n’est pas une mince affaire dans cette ville industrielle, traversée par des dizaines de pipelines. Trouver celui à l’origine de la pollution, puis remonter jusqu’à son propriétaire a donc demandé du temps. Mais la réponse a fini par tomber : après avoir suivi le pipeline pendant plus de sept kilomètres, les autorités du département de l’Écologie de Manguistaou se sont retrouvées face à l’usine de KazAzot.

Une firme problématique pour l’environnement

KazAzot n’en est pas à son premier démêlé au sujet de l’écologie. En 2015 par exemple, comme le rapporte le média kazakh Lada.kz, une concentration d’ammoniac 30 fois supérieure au seuil autorisé a été mesurée dans l’atmosphère d’Aktaou.

Ces rejets sont liés à l’activité même de la firme, qui manie des produits extrêmement toxiques, dont l’ammoniac (écrit « ammoniaque » sous sa forme aqueuse), pour fabriquer des engrais. Ce composant chimique est dangereux : corrosif, il provoque des brûlures en cas de contact avec la peau. Si sa concentration excède certains seuils, il entraîne la brûlure des yeux et des poumons, devenant alors létal. Déversé dans l’eau, il détruit la faune aquatique. Selon la classification internationale d’étiquetage des produits chimiques, il est classé H400, c’est-à-dire « Très toxique pour les organismes aquatiques ». Enfin, mis en contact avec certains composants chimiques, il devient explosif. En France, les Toulousains en ont fait les frais en 2001, lors de l’explosion de l’usine AZote Fertilisants (AZF).

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Dans son post, le département de l’Écologie de Manguistaou souligne que quatre procédures administratives ont déjà été lancées contre KazAzot. La justice a imposé à l’entreprise des sanctions administratives, dont le total s’échelonne à 1 742 029 tengués (près de 3 850 euros).

Face à cette somme relativement faible, d’autres solutions sont pensées pour limiter les dégâts. Le département de l’Écologie de Manguistaou rappelle ainsi qu’un accord a été signé avec KazAzot pour qu’il rénove ses usines, en y rajoutant des infrastructures pour mieux filtrer les rejets de substances toxiques. Car comme le rapporte Kiril Ossin, président de l’ONG Eco Mangystau, « le second problème avec cette usine, c’est ce qu’on surnomme la “queue de renard”, qui inquiète les habitants. Très régulièrement, une queue de renard orange sortant d’une cheminée peut être aperçue dans l’atmosphère. » Cette couleur serait due à l’oxydation de certains composants lorsqu’ils entrent en contact avec l’oxygène. Même si le département de l’Écologie a assuré que ces émissions respectaient le seuil légal, Kiril Ossin espère que de meilleurs dispositifs de filtrage soient installés sous peu.

L’azote, un secteur lucratif 

KazAzot fournit des agriculteurs kazakhs en engrais, ce qui représente un marché attractif, le pays se classant parmi les plus grands exportateurs de blé au monde. Mais la firme exporte également de l’ammoniac et des nitrates d’ammonium dans plusieurs pays, dont la Russie et des pays d’Europe de l’Est. En 2018, le Kazakhstan a ainsi exporté pour 89,8 millions de dollars (près de 79 millions d’euros) de fertilisants enrichis en azote et en phosphore selon The Economic Complexity Observatory.

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La production du pays en azote est dynamique, et attire des investisseurs étrangers. En 2019 par exemple, la société française Air Liquide lancé la construction d’une usine à Atyraou, une autre ville kazakhe près de la Caspienne.

Aktaou, une ville conçue aux antipodes des enjeux écologiques

Pour comprendre les problèmes écologiques d’Aktaou, il fait se pencher sur sa naissance au début des années 1960. À cette époque, l’URSS décide de lancer l’exploitation des importantes ressources en uranium et en pétrole de cet espace désertique. La ville commence alors à grandir, accueillant de plus en plus d’ouvriers.

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Il en résulte un paysage urbain atypique, entre usines, sièges d’entreprise à l’architecture soviétique et dédale de pipelines. Construite ex nihilo sous l’ère soviétique, à des fins industrielles, l’enjeu écologique a donc longtemps été laissé de côté. Cependant, la menace croissante de certaines espèces emblématiques de la Caspienne, telles que l’esturgeon ou encore le phoque, amène la ville à penser à d’autres critères dans ses plans de développement.

Mais dans quelle mesure Aktaou parviendra-t-elle à redresser le cap ? À ce sujet, Kiril Ossin craint qu’en conséquence de la législation récente, l’industrie lourde continue à l’emporter sur l’écologie. « À mes yeux, un autre problème est l’attention excessive à l’égard des entreprises à Aktaou. Depuis les cinq – sept dernières années, tellement de lois et de restrictions ont été adoptées, comme  par exemple des moratoires sur l’inspection des usines. De manière générale, un assouplissement a été fait pour toutes les entreprises. Tout a été fait pour protéger les entreprises de la corruption venant des organismes publics, et en conséquence, il y a dans toutes les branches commerciales ce que j’appelle un “chaos hors de contrôle”. » Explique le défenseur de l’écologie. Paradoxalement, les mesures anti-corruption n’ont donc pas eu que des effets vertueux. Limiter le pouvoir des administrations sur les administrés  fait que les industries ont aujourd’hui la bride sur le cou à Aktaou.

Des déchets radioactifs disséminés dans la région

Plus largement, l’ammoniac est loin d’être la seule menace qui pèse sur Aktaou et sa région. En conséquence de l’exploitation de l’uranium, des déchets radioactifs sont disséminés dans les environs. Ainsi, dans un rapport alarmant datant de 2002, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) s’est penchée sur le lac Koschkar-Ata. Il s’agit d’un lac saisonnier, qui disparaît donc de temps à autre en fonction du climat.

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Sous l’URSS, il a progressivement été transformé en décharge pour l’uranium et divers autres déchets industriels. Le choix d’immerger ces déchets est particulièrement désastreux : l’eau s’évapore, laissant peu à peu des sédiments radioactifs à l’air libre. Ceux-ci sont ensuite éparpillés par le vent dans la région. En outre, l’AIEA soupçonne l’eau de s’infiltrer sous terre, venant polluer les nappes phréatiques dans une région déjà mise en difficulté par son climat aride. Le rapport révèle aussi que la Caspienne, qui se situe à cinq kilomètres du lac, pourrait être contaminée.

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En outre, ce lac n’est qu’une décharge parmi d’autres, la cartographie des déchets radioactifs datant de l’URSS restant fort imprécise. En avril dernier, un internaute s’est ainsi alarmé, en apprenant que des gens allaient pique-niquer et se baigner dans un autre lac jouxtant des mines d’uranium.  Le département de l’Écologie de Manguistaou est alors allé prendre des mesures dans le lac désigné, et a confirmé les dires de l’internaute : l’eau est effectivement toxique –  les baignades sont donc à proscrire.

Héloïse Dross
Rédactrice pour Novastan

Relu par Aline Cordier Simonneau

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