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Economie digitale : pourquoi le Kazakhstan ne réussit-il pas comme le Bélarus ?

World of Tanks, EPAM, Oxagile… avec leur croissance sans comparaison, les start-ups biélorusses font irruption dans le monde de la tech. Un succès qui donne envie au Kazakhstan, même si les résultats ne sont pas au rendez-vous.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 12 février 2020 par le média kazakh The Steppe.

Parti quelques années à Moscou, Aleksey revient cette année à Minsk, la capitale biélorusse, pour travailler chez la start-up SK Hynix. Encore en 2011, dit-il, les informaticiens biélorusses partaient pour la Russie avec leurs familles, convaincus que le domaine de l’information et des télécommunications (IT) n’avait aucun espoir dans leur pays. Depuis, la situation s’est inversée et c’est au tour des informaticiens russes, aujourd’hui de plus en plus nombreux, de s’installer au Bélarus.

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En moins de dix ans, Minsk est devenu un centre pionnier de l’industrie de l’information et des télécommunications, et plus largement de la tech des pays de l’ex-URSS. En 2017, le New York Times a qualifié ce pays de hub technologique, quand le fonds d’investissement Atomico considère Minsk comme l’une des meilleures villes d’Europe pour les start-ups. De 2005 à 2019, le volume de commandes provenant d’entreprises étrangères a été multiplié par 30. D’après le classement Global Outsourcing 100, sept entreprises biélorusses (Bell Integrator, Ciklum, EPAM, IBA Group, Intetics, Itransition et Oxagile) figurent parmi les principaux prestataires de services d’externalisation dans le monde. Les experts considèrent que l’abondance de cadres qualifiés, le soutien de l’État et l’orientation du pays sur le marché mondial ont aidé le Bélarus à devenir un hub technologique.

Certains au Kazakhstan essayent donc de faire de même. Pour le moment, sans résultats. Qu’est-ce qui empêche donc cette success-story de se répéter dans d’autres ex-Républiques soviétiques ?

Le soutien de l’État et un Parc High-Tech

Selon Andrey Mikhaïliouk, directeur de produit chez Flo Health, dont le siège social se trouve en Californie, c’est surtout les avantages fiscaux du Hi-Tech Park (HTP) qui ont convaincu sa start-up à ouvrir un bureau à Minsk.

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Dès 2005, des innovations facilitent l’implantation à Minsk. Pour devenir résident, par exemple, il n’est pas nécessaire d’être de nationalité biélorusse : les entreprises étrangères profitent des mêmes avantages. En 2017, le Bélarus a élargi les domaines d’activités du HTP en y incluant le développement des biotechnologies, du pharmaceutique, de l’aérospatial ainsi que de l’e-sport, la profession de joueur de jeux vidéo professionnel. Le pays a aussi introduit une réglementation juridique innovante pour les entreprises fonctionnant grâce à la technologie blockchain, ainsi que des innovations inspirées du droit anglais.

L’innovation la plus révolutionnaire a été la légalisation de l’ICO (initial coin offering), une levée de fonds utilisant des cryptomonnaies. Ces dernières ainsi que les contrats dits “intelligents”, reposant sur la blockchain, ont aussi été légalisés. Enfin, les résidents du parc peuvent réceptionner des technologies importées en se passant des procédures douanières habituelles.

Au Kazakhstan, un “Astana Hub” pas très attrayant

Au Kazakhstan, le gouvernement a aussi donné un coup de pouce au développement du secteur informatique local, en inaugurant en 2018 le parc technologique Astana Hub, situé dans la capitale Nur-Sultan. Son fonctionnement est similaire à celui de Minsk, les résidents ont aussi droit à un régime fiscal avantageux. En deux ans, 190 entreprises de toutes les régions du pays s’y sont installées.

Les résidents du parc, qui ne payent ni taxe sur la valeur ajoutée, ni impôts sur le revenu, ont économisé 475 millions de tengués (environ 1,5 million d’euros) en 2019. Mais, pour l’instant, Nur-Sultan n’attire pas autant d’investissements que Minsk.

La grande différence entre les deux villes est dans leurs situations de départ différentes, raison pour laquelle le Kazakhstan devrait faire plus que copier l’exemple biélorusse, estime The Steppe.

« L’État lui-même est devenu un fléau pour le secteur informatique »

« L’État a créé toutes les conditions pour que le secteur informatique ne se développe pas correctement. Pourquoi les entreprises s’échineraient à inventer quelque chose alors qu’elles peuvent faire des produits aux résultats garantis pour le secteur public ? Tant que nous ne verrons pas d’entreprises rentables sans l’aide de l’État, nous ne grandirons pas », estime Kanat, ingénieur DevOps récemment revenu au Kazakhstan.

Le secteur informatique local travaille surtout pour le marché intérieur : le agences du gouvernement et les entreprises kazakhes sont à l’origine de 90 % des commandes. Ainsi, l’orientation des entreprises informatiques vers l’État serait le plus gros souci de ce secteur. Cette structure encouragerait l’émergence de bureaux informatiques locaux qui survivent uniquement grâce aux commandes publiques, souligne The Steppe. Cela limite le développement personnel des employés. Les commandes des organismes publics ne demandent pas une grande capacité d’innovation : un produit répondant à des exigences minimales est souvent suffisant.

De nombreux développeurs locaux sont donc partis travailler dans d’autres pays, car au Kazakhstan, leur seule possibilité était de travailler, de manière peu innovante, pour l’État. Ceux qui décident de rester sont attirés par la stabilité : ce que ne peut souvent pas offrir une start-up dynamique à l’étranger.

Quelques entreprises kazakhes échappent à ce schéma. Des enseignes comme Kolesa Group, ChocoFamily, Sergek ou Kaspi.kz restent innovantes et pourraient potentiellement percer sur le marché international. Pour autant, même s’ils sont intéressants, ces projets manquent d’envergure, ne disposant ni de capital suffisant, ni de conditions aussi favorables qu’au Bélarus.

Le succès de “World of Tanks” inspire

Rien n’inspire mieux que les histoires de réussite. Au Bélarus, il existe de nombreuses sociétés informatiques de plus de 500 employés, sorties avec succès sur le marché international et devenues les piliers de l’essor technologique du pays.

Parmi les plus grands succès de la tech biélorusse, on retrouve « World of Tanks », un jeu de l’entreprise Wargaming. Ce projet est l’un des cinq jeux les plus rentables au monde, avec plus de 140 millions d’utilisateurs inscrits. Ce succès a donné un sérieux élan aux développeurs biélorusses.

Au Kazakhstan, l’industrie du gaming n’est pas aussi développée. Pour cette raison, Valentin a quitté Karaganda pour s’installer à Minsk, où il travaille comme artiste technique chez Vizor Games. Et ce, bien qu’il ait reçu plusieurs offres de la part d’entreprises russes, dont Mail.ru, l’une des plus grandes entreprises tech de Russie.

De nombreux spécialistes kazakhs partent aussi au Bélarus, qu’ils voient comme un tremplin pour entrer chez Amazon, Google, ou d’autres grandes sociétés occidentales : plus qu’un centre dynamique, Minsk est donc une « zone tampon » pour les spécialistes en informatique de la Communauté des États indépendants (CEI).

Le succès de l’éducation scientifique et technique au Bélarus

En parallèle des aides de l’État et d’un environnement attractif, l’enseignement supérieur fait de moins en moins défaut au Bélarus. Par exemple, selon les estimations d’Ernst&Young, en 2020, 13 000 étudiants du pays devraient obtenir un diplôme dans une filière technique. Les universités locales mettent à jour leurs programmes et enseignent les systèmes d’information, la technologie et l’industrie du jeu, les systèmes mobiles programmables, les systèmes de géolocalisation ou encore la production à l’aide des technologies 3D.

Pour les écoliers, 17 classes dites STEM, regroupant les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques sont déjà ouvertes dans le pays et une centaine de plus devrait ouvrir avant la fin de l’année. Les enfants peuvent y étudier gratuitement la programmation, la robotique, la modélisation 3D, les sciences exactes et naturelles. Ils peuvent aussi développer des compétences en ingénierie.

Les sociétés informatiques lancent leurs propres centres de formation, qui forment de nouveaux spécialistes ou des employés de l’industrie en reconversion. En 2016, 4 000 personnes ont été formées dans les centres de formation d’ITransition, d’EPAM Systems et du Hi-Tech Park et un millier d’entre elles ont trouvé un emploi dans ces entreprises.

« À Minsk, ce que j’aime avant tout, c’est l’accès aux technologies de pointe et l’attitude envers les employés de l’entreprise. J’ai été surpris par cet esprit de bon sens. Il existe de nombreux séminaires gratuits à Minsk, et la société dispose d’un centre de formation qui forme les débutants et améliore les compétences des employés », explique Ahmed, ingénieur à ISssoft, originaire de Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan.

Les développeurs et les chefs de projet à Minsk touchent en moyenne 1 830 euros par mois, les administrateurs système environ 640 euros, quand le salaire moyen étant d’environ 425 euros au Bélarus et d’un peu moins de 450 euros au Kazakhstan. Les salaires les plus élevés sont perçus par les spécialistes qui connaissent des langages de programmation tels que C++, Objective C / Swift et Python.

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En raison des salaires relativement élevés, les spécialistes locaux partent de moins en moins à l’étranger, alors que les spécialistes de Russie et d’Ukraine sont de plus en plus nombreux à arriver. « Je ne partirai nulle part au cours des trois prochaines années – je travaille, en ce moment, sur un projet trop intéressant », explique ainsi Dmitry, programmeur principal chez Vizor Games.

L’éducation informatique à la kazakhe

Au Kazakhstan, il existe 66 programmes d’études en informatique, mais seulement 8 d’entre eux sont reconnus à l’étranger. Kanat Kozhakhmet, recteur de l’Université informatique d’Astana, estime que les universités manquent de spécialistes compétents capables de donner un nouveau souffle à ces programmes.

Selon lui, l’État devrait assouplir les conditions et permettre à certains spécialistes non titulaires d’un master d’enseigner dans les universités. Un autre problème de l’enseignement des STEM au Kazakhstan est le manque de programmes d’orientation professionnelle dans les écoles. À terme, de nombreux élèves sont déçus et abandonnent l’école, d’autres ne vont pas au bout dans les disciplines de leur choix.

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Kanat Kozhakhmet s’inquiète aussi de la fuite des cerveaux, qui pose un problème majeur pour le marché kazakh. Les meilleurs diplômés en informatique restent rarement dans le pays, car ils ne trouvent pas de projets suffisamment intéressants.

D’autant plus que les sociétés informatiques internationales sont mal représentées au Kazakhstan. Huawei, Cisco, IBM et d’autres grandes entreprises n’ont fait qu’ouvrir des laboratoires au Astana Hub. En pratique, ceux-ci ne s’engagent que dans des activités de conseil.

Que faire au Kazakhstan ?

Au Bélarus, l’État a joué un rôle important dans le développement du secteur informatique, mais pas essentiel. Après tout, le mouvement a commencé avec des sociétés pionnières biélorusses. Sorties sur les marchés internationaux, celles-ci sont devenues le catalyseur d’un développement explosif de la tech. Elles ont défini les exigences du marché et l’État a réagi à temps en leur créant des conditions favorables.

« Le secteur informatique au Bélarus s’est créé puis l’État est intervenu en soutien. Au Kazakhstan, l’État investit de l’argent sur le marché, le marché se remplit et les spécialistes ne se développent pas. Il y a des effets à court terme, mais à long terme, de telles mesures ne produisent pas de résultats », résume Kanat Kozhakhmet.

Les avantages fiscaux accordés par l’État sont souhaitables, considère The Steppe, mais l’industrie ne se développera pas si l’État continue à être le seul client du secteur. En ce moment, les entreprises publiques créent une demande de services informatiques qui dépasse l’offre du marché local. Ainsi, l’État soutient un environnement dans lequel il est plus facile pour les entreprises informatiques de ne travailler que sur le marché intérieur.

Naturellement, l’État doit couvrir ses propres besoins. Mais cela n’exclut pas une plus grande flexibilité. Le gouvernement pourrait notamment permettre aux entreprises étrangères de répondre à ses commandes.

Une fois celles-ci en partie remplies par des acteurs externes, les entreprises locales n’auront d’autre choix que de chercher des sources de revenus supplémentaires. Cela encouragerait le développement  international des entreprises tech kazakhes.

Le modèle de hub technologique de Minsk n’est peut-être pas idéal, mais le Kazakhstan a tous les prérequis pour suivre un chemin similaire : des projets locaux capables de conquérir les marchés étrangers, malgré leurs défauts, des universités formant des spécialistes qualifiés et une volonté de l’État de développer cette industrie.

Dana Jaïyk
Journaliste pour The Steppe

Traduit du russe par Justine Portier

Édité par Karol Luczka

Relu par Aline Cordier Simonneau

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