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Capitalisme, mythe et folklore : dans les coulisses d’un documentaire spécial sur le Kazakhstan

Le festival suisse Visions du Réel propose sur son site un nouveau documentaire sur le Kazakhstan, On a Clear Day You Can See the Revolution from Here. À cette occasion, Novastan a rencontré les réalisateurs pour en savoir plus sur leur projet.

Drôle d’idée que d’utiliser une ligne électrique comme point de départ d’un film. C’est pourtant ce qu’on fait Emma Charles et Ben Evans James, réalisateurs du documentaire On A Clear Day You Can See the Revolution from Here, structurant leur film autour de la ligne à haute tension Ekibastouz-Kokchetaou, au Kazakhstan. Construite à la fin de l’ère soviétique, elle faisait partie d’un ambitieux projet allant de la Sibérie à l’Oural, dont une ligne d’Ekibastouz à Tambov, en Russie, qui ne fut jamais achevée. Les cinéastes y ont vu une évocation du passé soviétique, mais aussi un symbole de la richesse minérale du Kazakhstan et donc de l’importance de sa géologie.

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La première de On A Clear Day You Can See the Revolution from Here devait avoir lieu lors du festival suisse Visions du Réel. Ce dernier s’est déroulé en ligne, distanciation sociale oblige. L’occasion de parler à Ben Evans James et Emma Charles du tournage et de leur démarche cinématographique. Leurs réponses ont été éditées et condensées.

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Novastan : Pourquoi avez-vous choisi de tourner un film sur le Kazakhstan ?

Ben Evans James : Emma et moi venons tous deux du milieu de l’art et dans nos pratiques artistiques explorons la relation entre la culture contemporaine et la Terre, ses formations géologiques, ses minerais et son énergie. Ces intérêts communs nous ont conduit au Kazakhstan du fait de ses vastes gisements et de son industrie minière.

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Pendant nos recherches nous avons découvert la ligne électrique que l’on voit dans le film. En suivant le tracé de cette ligne sur une carte, on voit qu’elle traverse l’est du Kazakhstan, passe près des mines, de la steppe, des anciens sites d’essais nucléaires et de la capitale Nur-Sultan, construite grâce à cette richesse minérale. L’idée de base du film c’était d’aller de la terre riche à la ville et d’explorer ainsi comment la géologie du Kazakhstan participe à la construction de son identité post-soviétique, symbolisée par Nur-Sultan. Le film a ensuite évolué et a développé les thèmes du capitalisme occidental mais aussi des mythes et du folklore.

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Emma Charles : Pour revenir à nos pratiques artistiques, pour moi l’intérêt du Kazakhstan était aussi que ses ressources sont utilisées dans l’informatique et dans les nouvelles technologies. J’ai fait beaucoup de recherches sur ces sujets.

Quelle était votre approche pour faire un film sur un pays que vous connaissiez peu ? Quelles recherches avez-vous faites ?

Emma Charles : Ce n’est pas vraiment de la recherche mais ça a été difficile au niveau logistique car il n’y a pas vraiment d’archives nationales faciles d’accès pour les étrangers. Nous avons eu la chance de travailler avec le British Council qui nous a mis en contact avec la personne qui est ensuite devenue notre producteur kazakhstanais. C’est lui qui a pris en charge ce côté logistique.

Ben Evans James : Nous avions conscience de devoir collaborer avec les communautés locales, leur permettre de raconter les histoires qu’elles voulaient raconter et comme elles le voulaient. Duman, notre producteur au Kazakhstan, nous a aidés à trouver ces communautés et à travailler avec elles.

Nous utilisons beaucoup la fiction, il y a des séquences scriptées et nous révélons notre propre présence dans le film. C’est une technique par laquelle nous essayons de « délitéraliser » le film. Un film complètement objectif est impossible, et ce n’est même pas ce que nous cherchions à faire. Nous voulions que cela soit très clair.

Troisièmement, les thèmes du film ne s’appliquent pas qu’au Kazakhstan. La construction de l’idée de nation et de sa “marque” sont des étapes que traversent toutes les nations. On le voit au Royaume-Uni en ce moment avec le Brexit par exemple, la définition d’une identité nationale déclenche les passions. Dans le film on voulait évoquer tout ça, et pas seulement le Kazakhstan.

Nous avons aussi travaillé avec le directeur de la collection turcique de la British Library, Dr Michael Erdman, avec des universitaires, avec un critique en architecture qui a écrit plusieurs articles sur Nur-Sultan et ses liens avec le folklore et le mythe.

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Avez-vous eu des problèmes d’accès ?

Emma Charles : Non ! Peut-être parce que nous avions le soutien de l’ambassade du Kazakhstan au Royaume-Uni. Mais je me demande si ce n’est pas aussi parce que nous ne sommes pas journalistes.

Ben Evans James : Nous y étions l’année de l’EXPO (L’exposition internationale de 2017, ndlr), ça nous a donné une certaine force. Par exemple, dans le film il y a une scène où l’on voit une ligne électrique, un couple qui marche au bord de la route et un homme qui sort de sa voiture. Quelqu’un avait fait savoir à cet homme que nous filmions la ligne électrique et il est venu nous demander d’arrêter. On lui a répondu qu’on était là pour l’Expo et immédiatement il nous a dit qu’on pouvait continuer !

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Emma Charles : C’était purement de la chance au niveau du timing. Je crois que le Kazakhstan voulait encourager les médias à aller à l’Expo. Nous savions aussi que le film “Borat” posait problème, surtout pour l’ambassade. C’est un sujet délicat, et à raison ! Une fois qu’on expliquait que notre film était documentaire, notre présence était mieux acceptée.

Êtes-vous allés à l’EXPO 2017 ?

Ben Evans James : L’Expo s’est déroulée entre nos deux premiers voyages. Cela dit, nous avons vu le centre d’exposition. On nous a fait visiter le bâtiment qu’on voit dans le film, en forme de balle de golf. Nous avons filmé à l’intérieur mais n’avons utilisé ces plans que dans une seule scène. C’est la seule partie de l’Expo que nous ayons vue.

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Il y a une scène où vous filmez un groupe d’adolescents et l’un d’entre eux prend une photo de vous. C’est un des nombreux moments qui met en avant le côté artificiel du film. Pouvez-vous nous parler de ce choix ?  

Ben Evans James : Emma m’a fait remarquer que le film mêlait des aspects de film d’observation, notamment avec les plans de paysages, mais aussi, d’un autre côté, des scènes plus intimes qui révèlent notre présence. Cela crée de très beaux moments, dont celui que vous évoquez, mais aussi par exemple une scène dans une zone industrielle où un homme passe et lève le pouce en regardant la caméra. Ce sont des moments qui cassent le côté trop formel, trop observationnel.

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Emma Charles : Nous voulions rappeler au public que c’est un film. Un film n’est pas la chose en soi. C’est un monde que l’on a créé. Il n’essaie pas de dire “C’est ça le Kazakhstan ». Je pense que ces moments rappellent que tout ce que le spectateur voit est mis en scène et structuré. De plus, le film aborde des questions sérieuses et je pense que ces moments apportent une touche d’humour.

Comment avez-vous choisi la structure du film et la façon de le monter ?

Ben Evans James : Il y a trois voix. Il y a celle du folklore, qui est un bon exemple de narration collaborative : à Baianaoul où nous avons filmé une scène où quelqu’un raconte un conte populaire, nous avons vécu dans une famille, mangé avec eux et parlé avec eux. Nous avons collaboré avec eux pour créer la scène.

La deuxième voix est celle d’un homme kazakh qui travaille pour une ONG, c’est la voix de la modernité, de l’acceptation du capitalisme occidental.

La troisième voix, la narration en russe, c’est plus ou moins la voix de la géologie et du règne minéral. Elle touche aussi au passé soviétique, que ce soit par la ligne Ekibastouz-Kokchetaou ou par l’histoire nucléaire. Ces trois voix imprègnent tout le film et apportent trois visions différentes.

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Emma Charles : J’ajouterais que cette voix en russe est le résultat de nos recherches, elle se base sur nos interviews. Elle concerne ce que nous n’avions pas pu documenter sur place mais que nous voulions inclure dans le film sans que ça ne soit trop scolaire.

La politique kazakhe a été plutôt mouvementée l’an dernier. Cela a-t-il eu un effet sur votre film ?

Ben Evans James : C’était intéressant d’en parler à Michael Erdman à la British Library. Il trouve que le film apporte une sorte de point final à l’ère Nazarbaïev, puisque nous avons filmé 6-8 mois avant que Noursoultan Nazarbaïev ne quitte ses fonctions (en mars 2019, ndlr).

Emma Charles : Nous montions le film à ce moment-là. Nous nous sommes demandé s’il fallait le mentionner. Évidemment, il y avait des détails techniques à prendre en compte comme le nom de la capitale qui a changé (passant d’Astana à Nur-Sultan, ndlr). Nous pensions ajouter quelque chose au début ou à la fin du film, pour en parler d’une manière ou d’une autre, mais en fin de compte nous ne l’avons pas fait.

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Ben Evans James : On revient à l’idée que le film n’est pas censé être purement factuel. Dans le synopsis il y a une phrase dans laquelle on explique que tous les faits du film se basent sur une fiction, celle du mythe et du folklore du Kazakhstan.

Emma Charles : Et peut-être aurait-il été hypocrite d’en faire un film qui parle d’un régime autocratique ou de commenter la situation politique alors que ce n’était pas du tout l’idée de base. Cela aurait été opportuniste. Les documentaires utilisent souvent les évènements pour leur propre avantage. Nous ne voulions pas faire ça.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Valentine Baldassari

Relu par Anne Marvau

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