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Au Kazakhstan, deux éco-activistes de Bestobé jugés pour "incitation à la discorde sociale"
nouvelle usine Bestobe

Au Kazakhstan, deux éco-activistes de Bestobé jugés pour « incitation à la discorde sociale »

Dans la région d’Akmola au Kazakhstan, deux habitants de Bestobé ont soulevé les problèmes environnementaux liés à la présence d’une nouvelle entreprise dans la localité. Accusés d’incitation à la discorde sociale et de manipulation, un procès a été intenté à leur encontre.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 30 janvier 2022 par Radio Azattyk, la branche kazakhe du média américain Radio Free Europe.

Les habitants de Bestobé ont farouchement résisté au lancement d’une usine de transformation d’or : selon eux, cette entreprise va aggraver l’état déjà déplorable de l’environnement. Ils ont lancé des poursuites pénales. Ils espéraient être entendus et obtenir le transfert de la production hors de la localité.

Les locaux se sont opposés en grand nombre à la proximité de cette nouvelle usine. Ils ont signé une lettre envoyée à la direction de la société Kazakhaltyn Technology, propriétaire de l’entreprise. Un appel au président a été lancé et des rassemblements ont été organisés. Luttant pour le droit de respirer de l’air pur, ils ne s’attendaient pas à être eux-mêmes accusés devant les tribunaux.

L’accusation

Suite à des appels du directeur général de la société Kazakhaltyn Technology, l’affaire a été ouverte. Il est le propriétaire de l’usine et le chef du département de construction de la région d’Akmola, au département de police de la région.

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Deux des activistes, Nikolaï Katchiev et Alexandra Nazarenko, sont accusés « d’actions délibérées utilisant les médias pour inciter à la discorde sociale, commises par un groupe de personnes par accord préalable. »

Nikolaï Katchiev est également accusé d’entrave à la construction d’une école sur le site d’un ancien stade du village. Il aurait incité les résidents à se rassembler pour ne pas permettre aux travailleurs d’entrer sur le site de l’installation en construction. Pour incitation à la discorde sociale, selon la loi kazakhe, une personne peut encourir de cinq à dix ans de prison.

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Plus tôt, la société Kazakhaltyn Technology a déclaré : « Nous sommes probablement confrontés à de l’extrémisme environnemental. » La société a demandé à la police de  « prendre des mesures contre les représentants du groupe d’initiative du village de Bestobé. »

« L’essence de l’accusation est incompréhensible »

Alexandra Nazarenko, 53 ans, s’est retrouvée sous perfusion avec une pression artérielle élevée suite au stress et aux interrogatoires. Chez Nikolaï Katchiev, 46 ans, la police a fait irruption par la fenêtre de la chambre de son enfant. Son fils mineur a d’ailleurs, selon lui, été particulièrement effrayé. Ces deux habitants ont été amenés au tribunal.

L’enquête sur l’affaire pénale a duré près de six mois. Pendant tout ce temps, la situation était délicate. Initialement, Alexandra Nazarenko et Nikolaï Katchiev ont été entendus comme témoins avec droit à la défense. L’affaire a ensuite fait l’objet d’une enquête pour « diffusion d’informations sciemment fausses ». Au bout de quelques mois, la police a requalifié l’affaire, plus gravement, en « incitation à la discorde sociale » jugée « extrémiste ».

Le début du procès

Le soir du 28 janvier dernier, le procès principal a commencé. Le tribunal a d’abord relaté les données de l’enquête et le procureur a lu l’acte d’accusation. Ensuite, le juge a demandé aux accusés s’ils souhaitaient plaider coupable et s’ils voulaient témoigner.

L’accusé Nikolaï Katchiev, lors du procès, s’est exprimé : « Le sens de l’accusation n’est pas clair. Je ne comprends pas ce que le procureur entend par conflit social. »

Alexandra Nazarenko, mère de nombreux enfants, dont l’une des filles est mineure, a déclaré : « Je ne comprends pas le sens de l’accusation “incitation à la discorde sociale”. Je n’ai pas fait ça. »

Nikolai Katchiev

Nikolaï Katchiev, un résident de Bestobé, qui a été jugé pour « incitation à la haine sociale ». [alt]
Radio Azattyk

Plus tôt, dans une interview avec des journalistes, Nikolaï Katchiev et Alexandra Nazarenko avaient déclaré qu’ils considéraient cette persécution comme un moyen de faire pression sur les habitants. Ainsi, ces derniers ne posent plus de questions gênantes. Au tribunal, les jurés ont déclaré qu’ils se présenteraient après avoir interrogé les témoins à charge et examiné les documents de l’affaire.

Conséquence du procès

Le procès a conduit à la suspension temporaire du projet. À l’époque, la société avait déclaré qu’un groupe de travail avait bien été créé, mais que la coopération et le dialogue avec les riverains n’avaient pas fonctionné en dépit d’arguments raisonnés. Finalement, la situation s’est transformée en affrontement ouvert. 

Village de Bestobe.

Photo du village de Bestobé, région d’Akmola. [alt]
Radio Azattyk

Kazakhaltyn Technology a indiqué qu’il n’y avait aucune raison ou possibilité de déplacer l’usine. La société a également déclaré que la nouvelle usine avait été construite dans le cadre d’un plan économique. Le projet visait à prolonger la durée de vie de la mine de Bestobé et à sauver des emplois. Il permettrait aussi de traiter des formations minérales qui, « en raison de la viabilité économique et des capacités technologiques », ne peuvent pas être traitées dans l’ancienne usine.

« Déstabiliser la situation politique, économique et sociale »

Kazakhaltyn Technology accuse Nikolaï Katchiev de s’être fixé sur « l’intention criminelle ».  L’accusation estime que les interventions visaient à « violer les relations publiques et à inciter à la discorde sociale » entre les habitants du village de Bestobé et les employés de l’entreprise.

En outre, selon l’accusation, Nikolaï Katchiev aurait délibérément diffusé de fausses informations sur le travail de l’usine. Il aurait aussi accusé l’entreprise de nuire à la santé des habitants de Bestobé. Nikolaï Katchiev a créé un groupe social à partir des membres du groupe de travail, dont Alexandra Nazarenko est devenu un membre actif.

De plus, selon l’enquête, Nikolaï Katchiev, « après avoir conclu un complot criminel préliminaire avec Alexandra Nazarenko, a créé la chaîne YouTube Bestobé, la lutte pour la vie. Il a commencé à publier ses discours et savait avec certitude que cela pourrait conduire à une confrontation sociale. »

Selon l’accusation, Nikolaï Katchiev et Alexandra Nazarenko « ont manipulé la conscience et le comportement des masses. » Ils ont alimenté la haine et l’hostilité envers Kazakhaltyn Technology.

La discorde entre la population et les employés de l’usine

Selon le parquet, tous ces faits n’auraient fait qu’aggraver l’incompréhension entre les habitants et les employés de l’usine. Dans une telle situation, les employés, afin d’éviter des émeutes de masse et la perturbation des relations publiques, auraient suspendu les activités de l’usine.

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Dans l’affaire de l’incitation à la discorde sociale, la partie lésée serait la société Kazakhaltyn Technology. Quant aux accusations d’entrave à la construction, les victimes seraient le département de la construction de la région d’Akmola ainsi que l’entreprise privée impliquée dans la construction de l’école.

Une relation avec Moukhtar Abliazov ?

Nikolaï Katchiev et Alexandra Nazarenko seraient en relation avec le mouvement Choix démocratique du Kazakhstan (DVK), reconnu comme extrémiste par un tribunal kazakh et comme un mouvement d’opposition pacifique par le parlement européen. Le procureur a également parlé de « rôles pré-distribués ».

Photo de la région d’Akmola.

Le village de Bestobé dans la région d’Akmola. [alt]
Radio Azattyk

Selon l’accusation, Nikolaï Katchiev et Alexandra Nazarenko connaissaient avec certitude l’interdiction des activités du DVK sur le territoire du Kazakhstan. Ils souhaitaient montrer leur popularité et ainsi gagner en autorité au sein du groupe social. Ils auraient alors commencé à télécharger des vidéos avec les discours du chef du DVK, Moukhtar Abliazov. Ce dernier soutiendrait les actions de Nikolaï Katchiev visant à perturber les relations publiques. Le procureur de la République n’a pas précisé sur quel réseau social ces vidéos auraient été postées. 

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Les accusés eux-mêmes nient le téléchargement de telles vidéos. La dernière audience a eu lieu le 23 mai dernier : pendant son déroulement, les activistes ont à nouveau dû se défendre de tout lien avec le DVK. Des journalistes de plusieurs publications kazakhes et un observateur du Bureau kazakh des droits de l’Homme se sont joints au processus. Le procès est encore en cours.

Après une fermeture temporaire, l’usine contre laquelle les habitants de Bestobé se sont battus fonctionne à nouveau. Contrôlée par la société AK Altynalmas, ses principaux actionnaires sont une société offshore enregistrée aux Pays-Bas et Vladimir Djoumanbaïev, qui possède un capital estimé par Forbes à 313 millions de dollars (293 millions d’euros).

Elena Weber
Journaliste pour
Radio Azattyk

Traduit du russe par Justine Portier

Édité par Johanna Regnaud

Relu par Élise Piedfort

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