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L'anti-occidentalisme ciment des États autoritaires
les pays d'Asie centrale, la Chine et la Russie

L’anti-occidentalisme, ciment des relations entre les États autoritaires

Si l’anti-occidentalisme est un choix politique conscient pour la Chine et la Russie, la position de l’Asie centrale sur la question reste hésitante. Questionné sur ce sujet, Alexander Cooley, professeur de Science politique et directeur de l’institut Harriman de l’Université de Columbia, livre son éclairage sur ces enjeux politiques.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 19 mai 2021 par le média Central Asian Analytical Network.

Au cœur de la rivalité géopolitique entre les États-Unis, la Russie et la Chine, l’Asie centrale peine à se situer entre libéralisme et illibéralisme. Quelles influences exercent l’autoritarisme russe et chinois sur les pays d’Asie centrale ? Dans un entretien accordé au Central Asian Analytical Network (CAAN), Alexander Cooley, professeur au Barnard College de l’Université de Columbia, explique l’enjeu de l’Asie centrale pour les différentes puissances et les influences subies par ces pays.

Les recherches d’Alexander Cooley portent sur la politique en Asie centrale, en particulier l’analyse de la démocratie et du libéralisme dans ces pays.

CAAN : La situation internationale est de plus en plus complexe, et il devient difficile pour les pays d’Asie centrale de se positionner entre les États-Unis, la Russie et la Chine. Quels conseils donneriez-vous à l’Asie centrale pour la mise en œuvre de sa politique étrangère ?

Alexander Cooley : Je ne suis pas sûr de pouvoir donner des conseils aux gouvernements, et en particulier à l’Asie centrale. Cependant, il est intéressant de noter que les pays d’Asie centrale ont déjà enseigné un cas intéressant en termes de compréhension de la politique étrangère : c’est l’idée de multivecteur. Je pense que l’approche multivectorielle a atteint son apogée dans les années 2000, comme je l’ai développé dans mon livre, Le Grand Jeu.

En réalité, tous les États aspirent à une politique multivectorielle, mais elle devient de plus en plus difficile à mettre en œuvre pour plusieurs raisons. L’une d’elles, je pense, c’est qu’en 2014, la Chine et la Russie ont commencé à s’impliquer activement dans la région. Comme vous le savez, cela coïncide avec un relatif désengagement des États-Unis dans la région et notamment la diminution des forces en Afghanistan. 

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Même si les États-Unis et les pays d’Asie centrale disposent de mécanismes tels que le C5+1, l’Afghanistan était la raison principale de leur implication en Asie centrale. Ainsi, même au plus fort du multivectorialisme dans les années 2000, chaque pays d’Asie centrale avait des relations avec les États-Unis en matière de sécurité, ainsi que dans le domaine de la logistique. C’était un levier très important. L’option idéale est une politique dans laquelle toutes les portes restent ouvertes.

Le problème, c’est qu’en pleine rivalité stratégique entre les pays, certaines grandes puissances exercent des pressions pour compromettre certains partenariats. Quand la Russie exerce une pression pour fermer une base américaine, il est alors fondamental, selon moi, d’avoir d’autres ressources.

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Par conséquent, même s’il n’y a pas eu de rupture avec les États-Unis, il reste important de développer autant que possible les relations extérieures. La Corée du Sud, l’Inde, le Japon, sont tous des partenaires importants. Certains analystes américains les considèrent comme des médiateurs occidentaux. Je pense que plus les pays d’Asie centrale développent des partenariats et des opportunités, plus ils ont de leviers dans les relations avec les grandes puissances, notamment avec la Russie et la Chine. Mais ces manœuvres entre la Russie et la Chine sont caractéristiques de la région, et cela devrait durer plusieurs années, peut-être même des décennies.

Comment l’autoritarisme de la Russie et de la Chine influence-t-il l’Asie centrale ? Les pays adoptent-ils les mêmes pratiques ?

Dans un sens, oui. Mais je pense que l’influence est aussi plus indirecte. D’abord, beaucoup d’États d’Asie centrale ont eux-mêmes inventé de nouvelles réglementations autoritaires, notamment en lien avec la gestion des diasporas et des réfugiés politiques. Les services de sécurité ont fait des progrès impressionnants en termes de couverture transnationale, dans leur maîtrise du numérique et de la cybernétique, dans la capacité à s’introduire dans diverses communautés. De nombreux États d’Asie centrale, dont j’ai parlé avec John Heathershaw, ont coopéré avec la Russie, la Turquie, et d’autres, afin d’accroître la portée de leurs opérations. 

On trouve beaucoup de nouvelles réglementations autoritaires dans les États d’Asie centrale. Dans les années 2000, ce sont les autorités russes qui se sont inspirées des évolutions législatives et des textes de loi en Asie centrale. Cela tient au mécanisme de l’Assemblée interparlementaire de la Communauté des Etats indépendants (CEI), qui conçoit des textes de loi sur la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme, ainsi que sur les manifestations publiques. Toutes ces lois sont adoptées le plus souvent dans des endroits très dépendants de la Russie.

De plus, l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) et le ministère russe pour la CEI sont des mécanismes qui, me semble-t-il, propagent activement des normes et des pratiques autoritaires. C’est le cas dans les domaines de la coopération extraterritoriale, de l’extradition, ainsi que le contournement des procédures et des normes internationales en matière d’asile. Tout cela est, disons, institutionnalisé, mais d’autres coopérations se font de façon plus informelle. C’est la raison pour laquelle je pense que les États d’Asie centrale sont du côté de la Chine et de la Russie. Ils mettent en œuvre conjointement et indépendamment des pratiques autoritaires. Mais l’autoritarisme gagne aussi en importance dans le monde entier, et je ne pense pas que ce soit la seule région où il soit observé. 

Daniel Nexon et moi-même avons récemment publié un article sur ce thème, où nous affirmons que le monde d’aujourd’hui est nettement plus antilibéral que ne le pensent la majorité des gens. Autrement dit, l’ordre libéral international ne s’est pas effondré, mais nous observons dans la gouvernance et dans l’ordre international beaucoup de signes d’antilibéralisme.

Je pense que nous commençons progressivement à les comprendre, car ils reposent sur des institutions et des pratiques que nous considérions jusqu’à présent comme libérales et acceptées par des États comme la Chine et la Russie. Ainsi, la collaboration intergouvernementale a pris de nombreuses formes antilibérales. L’Organisation de coopération de Shanghai, la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), l’OTSC, ou encore l’Union économique eurasiatique (UEEA), toutes ces organisations sont fières d’être des incubateurs de nouvelles normes.

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Mais dans l’ensemble, il me semble que le déclin du libéralisme politique ne s’observe pas qu’en Eurasie, mais aussi dans le reste du monde. Ce n’est pas seulement dû à la montée de l’antilibéralisme, mais aussi au fait que le libéralisme soit présenté comme un moyen de déstabilisation politique. Il serait responsable des changements de régimes, des révolutions de couleurs, ou encore l’outil d’ONG financées par des gouvernements étrangers.

Le libéralisme est passé du statut d’irritant politique, pour ainsi dire, à celui de menace pour la sécurité extérieure. Ainsi, certaines manipulations de valeurs ont lieu, comme celles relatives aux questions LGBTQ, qui sont ensuite comparées à la nationalisation des identités et des pratiques. Je pense donc que c’est une question difficile.

En outre, il y a aussi une partie économique, avec laquelle on retrouve des dynamiques nettement plus personnalistes et kleptocratiques que nous ne le pensons généralement dans l’économie globale. Encore une fois certaines institutions mondiales libérales sont utilisées, telles que les sociétés écrans, les sociétés offshore et ainsi de suite. En pratique, ce que nous considérions autrefois comme des institutions et architectures libérales fonctionnent de façon plus illibérale. Nous devons en avoir conscience.

Dans vos travaux, vous utilisez l’expression « régionalisme autoritaire ». Pouvez-vous expliquer ce phénomène ?

Je dirais que le régionalisme autoritaire, ce sont des pratiques autoritaires et antidémocratiques qui sont institutionnalisées et rendues légitimes au niveau régional, de façon formelle ou informelle. Formellement, cela se fait à travers le mécanisme des organisations régionales, comme la convention de l’Organisation de coopération de Shanghai en 2009 contre le terrorisme. Il institutionnalise un certain nombre de pratiques, notamment le droit de transférer des suspects de terrorisme extrémiste ou séparatiste d’un État vers un autre.

C’est le cas en Chine, par exemple, sur la seule base d’accusations, sans autre approbation ou considération de la législation nationale. Il s’agit d’un mécanisme que certains États d’Asie centrale utilisent pour extrader des prisonniers politiques recherchés. Il permet aux dissidents politiques d’un pays d’être inclus comme terroristes ou extrémistes dans la liste commune des personnes recherchées. Il y a aussi des dynamiques interrégionales, telles que le logrolling. C’est ce genre de listes noires, la coopération des services de sécurité, le contournement des lois sur le droit d’asile, la diffusion d’une législation commune, qui est autoritaire et s’étend au niveau régional. 

La théorie traditionnelle des relations internationales supposait que la coopération régionale se développait pour des raisons économiques fonctionnelles. Lorsqu’il serait logique pour les entreprises d’étendre leur marché, alors des règles commerciales communes seraient créées. On a supposé que la politique et la sécurité seraient des questions plus difficiles pour fédérer les États. Mais dans un contexte autoritaire, on constate le contraire : les causes politiques sont au premier plan, parce que la survie et la stabilité du régime sont la préoccupation numéro un.

En fait, certains types d’intégrations économiques sont très difficiles à réaliser, en partie du fait des liens capitalistiques de beaucoup de ces industries privilégiées. Des industries comme les télécommunications ou l’infrastructure ont généralement des liens avec des gouvernements et régimes au pouvoir, c’est pourquoi il est en pratique très difficile d’obtenir ou d’octroyer des licences dans un espace commun. C’est une version très schématique de l’argumentation, mais ce sont les principales caractéristiques. 

Quelle est l’influence des régimes politiques sur les organisations régionales internationales, en théorie et en pratique ? Quels sont les mécanismes de diffusion de l’autocratie par l’intermédiaire des organisations régionales ? Quelles sont les spécificités propres aux organisations régionales non démocratiques ?

Par définition, les organisations régionales doivent renoncer à une partie de leur identité nationale. Elles doivent abandonner leur souveraineté et renoncer à certains idéaux, pour instaurer une réelle coopération, en bénéficier et obtenir une véritable intégration régionale. Mais à côté de ces collaborations autour de questions comme internet ou la gouvernance du cyberespace, les États souhaitent conserver un contrôle souverain.

C’est pourquoi ils s’accordent au niveau régional pour conserver ce contrôle, ce qui crée une communauté pour adopter et promouvoir des pratiques autoritaires entre les régimes. C’est l’essentiel. Les mécanismes utilisés peuvent être très différents. Il peut s’agir de traités, de coopérations informelles en matière de sécurité, ou encore de mécanismes de réglementation. Le consensus se construit autour d’un rejet de George Soros et du libéralisme occidental. 

Les autocraties adoptent-elles de nos jours certaines idées ou normes libérales ? Par exemple, les idées de libre-échange ou d’économie ouverte ?

Bien sûr. Elles souhaitent non seulement le libre-échange, mais aussi la liberté des flux financiers. Un kleptocrate autoritaire doit avoir la possibilité de retirer son argent pour le placer dans un endroit sûr, au cas où il y ait un changement de régime. Par conséquent, ils ont besoin de la protection des droits de propriété occidentaux.

Ils veulent avoir des comptes dans des banques occidentales, des biens immobiliers occidentaux, des lieux pour conserver leur capital de façon relativement sécurisée. Les pays autoritaires maîtrisent, et sont même pionniers dans l’utilisation de tous les moyens légaux de représentation, tels que les lobbyistes occidentaux, les juristes, les spécialistes en matière de relations publiques, de médias et de communication. Les pays peuvent, par exemple, étouffer la couverture médiatique occidentale ou les réseaux sociaux internationaux, si ce qui est diffusé ne leur plaît pas.

Il y a eu des cas de démocratisation de régimes autoritaires qui ont eu lieu sans intervention significative d’une puissance extérieure, comme en Argentine, en Pologne ou encore en Espagne. Pourrait-on appliquer leurs expériences et leurs outils aux régimes autoritaires contemporains ? 

La démocratie endogène sans intervention d’une puissance extérieure a un potentiel énorme. Le cas de l’Argentine est un peu controversé. Je pense qu’elle a connu son développement propre après la guerre des Malouines et la crise qui a suivi. Les organisations de défense des droits de l’Homme, basées aux États-Unis et en Occident, ont coopéré étroitement avec les organisations argentines. C’est pourquoi il est difficile de dire la part d’intervention extérieure et interne. Mais l’Argentine est utilisée par certains universitaires, comme Kathryn Sikkink, comme un exemple classique de pouvoir des réseaux transnationaux de défense des droits de l’Homme et de la propagande libérale. 

L’exemple de l’Espagne est intéressant. C’est un exemple classique d’une transition de l’intérieur. Il y a eu des facteurs extérieurs, mais je ne pense pas qu’ils expliquent le processus de la démocratisation. Je pense que l’Espagne avait un réel désir de devenir un pays plus européen, ce qui a mené à son adhésion à l’Union européenne quelques années plus tard.

Bien sûr, il y a eu des tensions du fait de la présence de bases militaires américaines, mais le spectre de Francisco Franco était omniprésent. Cela s’est révélé un moteur important, surtout après la conclusion d’accords de consensus national, les pactes de la Moncloa. Incontestablement, les structures sociales, l’Eglise, l’intelligentsia anticommuniste, cela a mobilisé tout le monde. Comme on l’a vu, la Pologne est une société très divisée. Beaucoup de ces groupes, unis contre le communisme, sont aujourd’hui très divisés sur des questions comme les valeurs libérales, les droits en matière de procréation, les LGBTQ et ainsi de suite.

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C’est pourquoi je pense que les coalitions, qui sont utiles pour la mobilisation contre certains régimes autoritaires, ne sont pas nécessairement utiles pour d’autres. Il faut prendre en compte le temps et l’époque. Il me semble qu’il existe aussi différents types d’influences. Les pays membres de l’Union européenne sont potentiellement plus vulnérables aux sanctions.

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C’est très différent des leviers dont dispose la communauté internationale, par exemple en Ouzbékistan ou au Kazakhstan. C’est pourquoi je ne pense pas que la pression internationale soit la même pour toutes les époques et pour tous les États. Je pense que le contexte international est aujourd’hui moins propice à la démocratie qu’auparavant. À certains égards il est plus autoritaire, mais encore une fois, cela dépend de la région et du pays. 

Nous terminons cette interview avec une question d’actualité. Comment vont évoluer, sous l’administration Joe Biden, les relations des États-Unis avec la Russie et avec la Chine ? 

En réalité, je ne pense pas qu’elles vont beaucoup évoluer. C’est peut-être une bonne chose, car il n’y a pas de faux espoirs d’amélioration. Dans les relations entre les États-Unis et la Russie, le changement est minime. Je pense que les deux camps s’attendent à un parcours semé d’obstacles. On espérait que tout s’améliorerait sous l’administration Donald Trump, mais ça n’a pas été le cas, à cause de la bureaucratie en place et de certains intérêts privés.

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Donald Trump avait un projet, la conviction sincère qu’il pourrait attirer la Russie de son côté, pour s’opposer à la Chine. D’autres personnes à la Maison Blanche l’espéraient aussi, mais c’est en fait très naïf. Ils oublient que la Russie et la Chine travaillent ensemble contre les intérêts des États-Unis. Je ne comprends pas pourquoi tant d’experts américains négligent ce paramètre, estimant qu’il n’est pas significatif. Ils pensent que la Russie va se réveiller un jour et dire comme par magie : « Les Chinois patrouillent aux frontières tadjikes, c’est terrible et c’est contre nos intérêts. »

Non, les Chinois patrouillent et ils le font savoir aux Russes, parce qu’ils savent que les Russes ne feront rien. Cela s’appelle l’anti-occidentalisme, et c’est ce qui cimente les États entre eux, les empêche de s’affronter et de se concurrencer sur d’autres questions. Ils ne se provoqueront pas. Aucun d’entre eux n’a intérêt à bouleverser le statu quo. On peut qualifier ça d’alliance, ou encore de mariage de convenance, peu importe. Mais c’est un espace politique divisé, qu’ils essayent de se partager en éloignant les influences et normes occidentales.

Elvira Aïdarkhanova
Journaliste pour CAAN

Traduit du russe par Juliette Amiranoff

Édité par Johanna Regnaud

Relu par Emma Jerome

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