Accueil      Vers un « quatrième redémarrage » au Kirghizstan ? Interview avec Emil Dzhouraïev, politologue kirghiz

Vers un « quatrième redémarrage » au Kirghizstan ? Interview avec Emil Dzhouraïev, politologue kirghiz

Recomposition du pouvoir après le limogeage du chef des services de sécurité, bilan du mandat de Sadyr Japarov, dépendance croissante à la Chine et perspectives pour la présidentielle de 2027… Pour Novastan, l’éminent politologue kirghiz Emil Dzhouraev analyse les profondes transformations politiques et économiques que traverse le Kirghizstan.

Le président kirghiz Sadyr Japarov. Crédit : UzDaily.uz.
Le président kirghiz Sadyr Japarov. Crédit : UzDaily.uz.

Recomposition du pouvoir après le limogeage du chef des services de sécurité, bilan du mandat de Sadyr Japarov, dépendance croissante à la Chine et perspectives pour la présidentielle de 2027… Pour Novastan, l’éminent politologue kirghiz Emil Dzhouraev analyse les profondes transformations politiques et économiques que traverse le Kirghizstan.

Emilbek Dzhuraev est un politologue et analyste kirghize titulaire d'un doctorat en sciences politiques de l'université du Maryland. Ses domaines d'expertise comprennent les régimes politiques et la démocratisation au Kirghizistan et en Asie centrale, ainsi que l'évolution constitutionnelle et la géopolitique régionale. Il est actuellement maître de conférences à l’Académie de l’OSCE à Bichkek, commentateur régulier de l’actualité politique au Kirghizistan et en Asie centrale, et cofondateur de Crossroads Central Asia, un groupe de réflexion basé à Bichkek.

Dans cet entretien accordé à Novastan en collaboration avec l’Institut français des mondes eurasiatiques (IFME) il aborde le contexte politique actuel du Kirghizistan, à la veille des prochaines élections présidentielles prévues en janvier 2027

Novastan : Depuis l’arrivée au pouvoir de Sadyr Japarov en 2020-2021, suite à la révolution d’octobre, le Kirghizstan a connu d’importantes transformations constitutionnelles et institutionnelles. Comment décririez-vous de manière générale le système politique qui s’est mis en place sous Japarov aujourd’hui ?

Emil Dzhouraev : Avec l’arrivée de ce nouveau gouvernement au début de 2021, et l’accession de Sadyr Japarov à la présidence, s’est également enclenché un processus de réforme constitutionnelle qui a abouti, en mai 2021, à l’adoption d’une nouvelle Constitution. Il s’agissait en quelque sorte d’une rupture radicale et décisive avec la Constitution en vigueur depuis dix ans, celle de 2010, qui avait instauré une forme de régime semi-parlementaire : le Parlement disposait de pouvoirs importants en matière de législation, ainsi que pour nommer ou révoquer le gouvernement ; le président avait, quant à lui, des pouvoirs beaucoup plus limités. Or, en 2010, cela constituait déjà une rupture très importante avec le système beaucoup plus présidentiel des périodes précédentes.

En 2021, nous avons donc assisté au retour d’un système présidentiel très fort et centralisé. Contrairement aux précédentes versions du régime présidentiel, au début des années 2000 ou même dans les années 1990, les pouvoirs du président sont davantage affirmés au niveau constitutionnel. Il ne s’agit plus seulement de pouvoirs de fait, découlant des circonstances politiques : ils sont désormais explicitement inscrits dans la Constitution. Par exemple, le président est à la fois le chef de l’exécutif et le plus haut représentant de l’État, ainsi que la plus haute autorité du pays.

La Constitution confère également au président de nombreuses prérogatives exécutives. Par exemple, même en ce qui concerne la nomination et la révocation des membres du gouvernement, la participation du Parlement est désormais minimale. La plupart du temps, c’est le président qui nomme et qui révoque - les révocations peuvent avoir lieu sans aucune intervention du Parlement. Le président participe également à la nomination des juges, jusqu’aux juridictions de première instance.

Si l’on examine la Constitution actuelle, les droits et les compétences du président constituent probablement la partie la plus longue consacrée à une institution de l’État.

Le Kirghizstan a longtemps été considéré comme le pays le plus politiquement pluraliste d’Asie centrale, au point d’être surnommé « l’île de la démocratie ». Selon vos propos, le pays tend-il aujourd’hui vers une forme d’« autocratie » ?

Beaucoup observent que le Kirghizstan s’est orienté ces dernières années vers davantage d’autocratie et s’est éloigné des normes et principes démocratiques. Malheureusement, cela se produit également dans un contexte de recul mondial de la démocratie et de régression démocratique. Cette évolution autoritaire au Kirghizstan n’est donc même pas un phénomène unique, et il n’existe actuellement . . .

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