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Aral : comment transformer une mer en désert ?

Dans un essai, la chercheuse féministe et décoloniale Chakhrizoda Ergacheva se penche sur l'histoire de l'assèchement de la mer d'Aral et l'institution du symbole du coton. Elle partage aussi ses souvenirs, montrant un pan personnel de cette catastrophe collective.

Mouinak Aral
La mer d'Aral asséchée à Mouïnak. Photo : Adam Harangozó / Wikimedia Commons.

Dans un essai, la chercheuse féministe et décoloniale Chakhrizoda Ergacheva se penche sur l’histoire de l’assèchement de la mer d’Aral et l’institution du symbole du coton. Elle partage aussi ses souvenirs, montrant un pan personnel de cette catastrophe collective.

Le média ouzbek Sarpa poursuit sa collaboration avec le projet VZVES / Suspended Matter dans cet essai, rédigé par Chakhrizoda Ergacheva, chercheuse féministe décoloniale originaire d’Ouzbékistan et membre du collectif Maqaal. Cet article est ainsi consacré à l’histoire de l’exploitation coloniale de la mer d’Aral, commencée sous l’Empire russe.

L’augmentation irréfléchie de la production de coton à l’époque soviétique a conduit à une catastrophe écologique, transformant la mer d’Aral en désert.

En analysant les représentations soviétiques du coton présentes partout, des mosaïques dans le métro aux illustrations dans les manuels scolaires, Chakhrizoda Ergacheva montre comment l’Union soviétique imposait aux habitants de l’Ouzbékistan l’idée que les pertes immenses qu’ils subissaient en cultivant cette plante si précieuse pour l’industrie soviétique étaient justifiées. Alors que le sujet est désormais bien connu, elle dresse ci-dessous un récit personnel et original de la catastrophe.

Une mer rêvée

Pendant que j’écrivais cet essai, je me suis souvent demandé ce que la mer d’Aral signifiait pour moi, comment je la percevais et comment je pourrais la décrire. Pour être honnête, je ne suis jamais allée à Mouïnak (ancienne ville côtière de la mer d’Aral, ndlr). Ma connaissance de la catastrophe a précédé toute représentation de la mer elle-même.

Il est difficile d’accepter le fait que je ne la verrai jamais telle qu’elle était auparavant. Ma première association avec la mer d’Aral restera toujours le saxaoul (un arbuste planté pour prévenir l’érosion des sols) et le sel laissé sur ce qui fut un jour le fond marin.

Aral Teńiz, c’est ainsi que les Karakalpaks et les Ouzbeks locaux appellent la mer d’Aral. Il s’agit d’un lac endoréique, situé entre le Kazakhstan au Nord et la République autonome du Karakalpakstan au Sud, au milieu des vastes déserts d’Asie centrale. Le mot « aral », issu des langues mongoles et turques, se traduit par « mer des îles », en référence aux plus de 1 100 îles qui parsemaient autrefois ses eaux. La mer d’Aral était autrefois considérée comme le quatrième plus grand lac du monde, avant de commencer à s’assécher rapidement.

La mer jouait un rôle crucial dans l’écosystème local et offrait des conditions de vie favorables aux habitants du Karakalpakstan, en particulier pour l’agriculture. Elle régulait les conditions climatiques extrêmes, réchauffant l’air en hiver et le rafraîchissant en été. De plus, une industrie de la pêche prospérait autour du lac, fournissant des emplois aux communautés riveraines et soutenant l’économie locale.

Un assèchement rapide

L’assèchement de la mer d’Aral a commencé dans les années 1960, après la mise en œuvre de projets d’irrigation qui ont détourné les fleuves qui l’alimentaient, alors situés sur le territoire de l’ex-URSS.

Au cours des 50 dernières années, la surface de la mer d’Aral a diminué de près de trois fois, et le niveau de l’eau a chuté jusqu’à 29 mètres, soit presque 15 fois moins qu’à l’origine, provoquant la disparition des poissons et la salinisation du fond marin.

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À la fin des années 1980, le niveau de l’eau avait tellement baissé que le lac, autrefois uni, s’est divisé en deux parties distinctes : la mer d’Aral du Nord (Petite mer d’Aral) et la mer d’Aral du Sud (Grande mer d’Aral).

Le point de départ

Puisque la mer d’Aral est un bassin fermé, isolé de l’océan, son niveau dépend fortement de l’apport en eau de deux rivières principales, l’Amou-Daria et le Syr-Daria, ainsi que du taux d’évaporation.

Jusqu’aux années 1960, la consommation d’eau était compensée par les flux de retour provenant des systèmes de drainage collecteurs, des systèmes conçus pour collecter et gérer les eaux fluviales et souterraines issues de petits systèmes locaux, afin de les rediriger vers de plus grandes infrastructures de drainage ou des points d’évacuation. Toutefois, à partir des années 1960, cet équilibre a été brutalement rompu.

La cause principale de cette rupture a été la politique d’irrigation mal planifiée de l’URSS, qui poursuivait l’objectif d’indépendance cotonnière avec encore plus de zèle que la Russie tsariste. En conséquence, la mer d’Aral a été sacrifiée au profit de la prospérité de l’industrie du coton.

L’Union soviétique dépendait massivement de l’irrigation pour étendre les champs de coton en Ouzbékistan, pays au climat continental aride, marqué par de rares précipitations et un fort taux d’évaporation. L’exploitation excessive de l’eau pour l’irrigation a transformé en désert ce qui était autrefois le quatrième plus grand lac du monde, riche en flore et en faune.

Des décisions prises dès les années 1950

Tout a commencé avec la résolution du 2 mars 1954, « Sur l’augmentation de la production céréalière dans le pays et sur la mise en valeur des terres vierges et en jachère », adoptée pour mobiliser les terres vierges du Kazakhstan, de l’Ouzbékistan, de la Sibérie, de la région de la Volga et de l’Oural à des fins agricoles.

Elle est suivie par un décret du Comité central du Parti communiste et du Conseil des ministres de l’URSS, daté du 6 août 1956, « Sur l’irrigation et la mise en valeur des terres vierges de la steppe de la faim en RSS d’Ouzbékistan et en RSS du Kazakhstan afin d’augmenter la production cotonnière ».

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En Ouzbékistan, la superficie des terres irriguées est passée de 1,2 million d’hectares en 1913 à 4,2 millions d’hectares en 1990. Cette expansion s’est accompagnée d’une utilisation intensive des eaux de l’Amou-Daria et du Syr-Daria (à plus de 90 %), principalement pour l’irrigation du coton et d’autres cultures agricoles.

Une utilisation inefficace de l’eau

Dès les années 1950–1960, on savait déjà que l’expansion massive de l’irrigation dans le bassin de la mer d’Aral entraînerait une réduction du débit d’eau vers la mer et, progressivement, son assèchement. Malheureusement, les experts de l’époque se sont focalisés uniquement sur les avantages économiques, ignorant les risques écologiques inévitables. Certains allaient jusqu’à proposer d’utiliser le fond asséché de la mer à des fins agricoles. Ainsi, l’assèchement de la mer fut considéré comme un sacrifice acceptable.

À la fin des années 1970, le Syr-Daria ne se jetait plus dans la mer d’Aral. À la fin des années 1980, le même sort attendait l’Amou-Daria.

Les champs de coton se sont étendus pour répondre aux besoins de l’industrie, vidant peu à peu la mer d’Aral et rompant l’équilibre entre les apports et les pertes d’eau. En parallèle, l’utilisation de l’eau était très inefficace : l’irrigation était réalisée sans réel contrôle, et de grandes quantités d’eau se perdaient dans toutes les régions. En réalité, moins de 50 % de l’eau prélevée dans les rivières atteignait les champs.

De la Sibérie à la mer dAral

En 1968, lorsque le gouvernement soviétique prend conscience de l’ampleur de la catastrophe provoquée par la priorité donnée à la production de coton, il propose de détourner les fleuves sibériens vers la mer d’Aral. Le Comité central du Parti communiste charge le Gosplan (l’organisme chargé de définir les objectifs économiques, ndlr), l’Académie des sciences de l’URSS et d’autres institutions d’élaborer un plan permettant de réorienter les rivières sibériennes vers le bassin de la mer d’Aral.

Toutefois, ce projet ne dépasse jamais le stade des études préliminaires. Il est vivement critiqué par des académiciens, notamment Alexandre Yanchine, géologue soviétique et russe, plus tard vice-président de l’Académie des sciences de l’URSS, préoccupé notamment par le risque d’inondation de monuments historiques en Russie centrale.

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Des écrivains comme Sergueï Zalyguine, Valentin Raspoutine, Vassili Belov, Viktor Astafiev et Vassili Choukchine se sont exprimés également contre cette idée, soulignant les conséquences environnementales négatives pour les populations de Sibérie. En 1986, le Comité central du Parti communiste et le Conseil des ministres de l’URSS adoptent une résolution « Sur l’arrêt des travaux de dérivation partielle des flux des rivières du Nord et de Sibérie ».

Un sacrifice prévisible et prévu

Mais une question se pose : n’y avait-il donc pas d’académiciens capables de prévoir la catastrophe inévitable qui menaçait les populations vivant autour de la mer d’Aral, comme ils l’avaient fait pour le projet sibérien ? Ces mêmes écrivains, préoccupés par l’éthique, ne pouvaient-ils pas entrevoir les conséquences graves et presque irréversibles du dessèchement ? Ou bien le gouvernement considérait-il cela comme un compromis acceptable dans l’intérêt de la production cotonnière ?

Avec l’effondrement de l’URSS en 1991, la mer d’Aral fut partagée entre deux nouveaux États : le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, ce qui mit définitivement fin au projet soviétique de détourner les fleuves sibériens pour compenser la perte en eau de la mer.

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La politique d’expansion de la culture du coton, élaborée par l’URSS, se souciait peu du bien-être des populations du Karakalpakstan. Elle a en réalité scellé le sort de la mer en acceptant de sacrifier les ressources naturelles au profit de la rentabilité économique.

L’obsession du pouvoir pour l’indépendance cotonnière était si forte qu’il a totalement ignoré les risques encourus par les communautés locales du Karakalpakstan, qui dépendaient de la mer d’Aral tant sur le plan économique que climatique. En effet, la mer permettait l’élevage, soutenait une industrie de la pêche significative et contribuait à maintenir un climat équilibré, déterminant pour la qualité de vie des habitants.

Le coton colonisé

Pourquoi l’URSS cherchait-elle avec tant d’ardeur à devenir autosuffisante dans la production de coton ? Avant 1861, c’est-à-dire avant la guerre de Sécession, les États-Unis dominaient le marché mondial grâce au coton produit par des personnes noires réduites en esclavage. Les conséquences économiques de la guerre civile américaine provoquèrent une véritable « famine cotonnière », l’importation de coton brut en provenance des États-Unis chutant de 96 %.

À la fin du XIXème siècle, les manufactures russes, ottomanes et européennes étaient préoccupées par la flambée des prix et le monopole américain sur ce marché. Elles ont décidé ainsi d’exploiter davantage les ressources de leurs colonies : les Britanniques commencèrent à importer plus de coton d’Inde, les Ottomans étendirent les surfaces cultivées en Égypte, les Français s’intéressèrent au potentiel de l’Algérie, les Portugais se tournèrent vers l’Angola, et les Allemands vers leur nouvelle colonie du Togo.

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La Russie, pour sa part, concentra son attention sur l’Asie centrale, qui, après une série de campagnes militaires, fut partiellement intégrée à l’Empire en 1867 sous le nom de Gouvernement général du Turkestan.

Sous la période soviétique, la culture du coton resta un pilier essentiel de l’économie. Dans les années 1920, Lénine a effectué d’importants financements à la création d’un système d’irrigation dans le Sud du Kazakhstan, marquant le début d’un grand projet d’infrastructure. Celui-ci a été suivi par le premier plan quinquennal, qui visait à reconstruire les systèmes hydrauliques dans toutes les zones cotonnières d’Asie centrale.

Une culture du coton enracinée

La représentation du coton en Ouzbékistan est profondément ancrée dans le quotidien. Les motifs liés au coton sont omniprésents, visibles sur les façades des bâtiments comme sur la vaisselle. Son omniprésence est telle qu’elle en devient souvent invisible pour les habitants. Les éléments évoquant le coton dans les vêtements, la publicité, les films ou les chansons font partie intégrante de l’identité des Ouzbeks. Le coton semble ainsi parfaitement intégré au tissu de la vie quotidienne, perçu comme une composante naturelle de la culture locale.

Mais en a-t-il toujours été ainsi ? La symbolique du coton a gagné en importance à l’époque soviétique, lorsqu’il est devenu véritablement omniprésent, représenté sous différentes formes dans l’art et les objets du quotidien. L’un des éléments les plus emblématiques est le motif Pakhtagoul (fleur de coton), qui orne la vaisselle, que l’on retrouve dans presque tous les foyers ouzbeks.

Comme l’explique l’académicien et artiste Toursounali Kouziev : « Une capsule de coton mûre, de forme parfaite, est pratiquement absente des représentations antérieures à la période soviétique. Les peintures murales antiques et médiévales, les majoliques, les carreaux de céramique et les mosaïques représentaient plutôt des fleurs aux pétales jaunes ou roses. Même les ornements islamiques islimi, créés par les maîtres du Mâwarannahr, regorgent de motifs floraux stylisés, mais pas de capsules de coton. »

Une campagne pour associer l’Ouzbékistan au coton dans les esprits

La création en 1956 du Pakhtakor (qui signifie « cueilleur de coton »), l’équipe de football la plus célèbre d’Ouzbékistan, coïncide avec la montée en puissance de l’industrie cotonnière dans l’URSS. Dans le même esprit, la station de métro Pakhtakor a été construite avec des décors inspirés du coton, manifestant une volonté claire d’ancrer le coton comme symbole principal de l’identité ouzbèke.

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Ces exemples montrent comment le pouvoir soviétique a consciemment visé à intégrer profondément le coton dans les récits nationaux et à renforcer son association avec l’Ouzbékistan.

D’après mon expérience personnelle, je peux affirmer qu’il s’agissait d’une campagne bien construite : dès l’enfance, j’ai développé une association forte entre l’Ouzbékistan et le coton.

Métro Tachkent Pakhtakor
La station Pakhtakor dans le métro de Tachkent. Photo : Sarpa / Pinterest.

J’ai fait connaissance avec le coton lorsque mes parents partaient dans les champs pendant la saison des récoltes, parfois pour le week-end, parfois pour un mois entier. Ma mère se souvient qu’elle se levait avant l’aube, alors qu’il faisait encore froid, prenait son petit-déjeuner, mettait son etak (une sorte de tablier pour la cueillette du coton) et partait travailler aux champs. Durant ses années à l’université, elle ne rentrait pas à la maison pendant 40 jours.

Une romantisation de la récolte du coton

J’ai commencé à mieux comprendre cela en classe de CP, quand j’ai appris à lire. C’est à ce moment-là que j’ai formé l’idée du coton comme « or blanc », une ressource précieuse dans notre pays. Le coton était partout, et la tradition de sa récolte était si profondément ancrée dans notre culture qu’elle semblait remonter à des temps immémoriaux.

Dans mon livre de lecture, je suis tombée sur un poème qui glorifiait le coton, soulignant son importance comme matière première pour de nombreux objets du quotidien. Il y avait aussi des illustrations montrant des gens heureux en train de le récolter. Mais il semble qu’aujourd’hui, les manuels scolaires pour les plus jeunes ont pris leurs distances par rapport à ce récit : le coton y est rarement mentionné, voire plus du tout.

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Presque toutes les personnes que je connais, mes parents, mes proches, allaient dans les champs à l’automne pour récolter le coton. Je romantisais cette pratique et suppliais souvent mes parents de m’emmener avec eux. Ils me disaient toujours que ce n’était pas un endroit pour s’amuser, que tout le monde y travaillait très dur et que je m’ennuierais rapidement.

Aujourd’hui, je comprends qu’il n’y avait rien de joyeux dans le fait d’être contraint à un travail non rémunéré.

Des conséquences irréversibles

Les habitants de Mouïnak subissent directement les effets de la catastrophe de la mer d’Aral. Depuis les années 1960, on y observe une recrudescence de maladies oculaires et respiratoires, d’anémie, de diabète, d’affections des voies respiratoires et de cancers. La dégradation de la qualité de l’eau a également entraîné une hausse des cas de calculs rénaux. Et ce n’est pas tout : la région connaît un taux extrêmement élevé de mortalité infantile et de maladies chez les enfants.

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Les problèmes de santé des habitants du Karakalpakstan sont directement liés à la baisse du niveau de la mer et à la pollution environnementale, causée par l’utilisation excessive de produits chimiques toxiques dans l’agriculture, en particulier à l’époque soviétique.

Mais ce ne sont pas que les humains qui paient le prix de cette politique : les animaux aussi, dont l’habitat a été contaminé par des substances toxiques, transformant l’ancien écosystème riche en biodiversité en un désert, désormais nommé Aralkoum.

Le danger des tempêtes de sable

Les tempêtes de sable, particulièrement dangereuses, se forment sur l’ancien lit asséché de la mer. Elles transportent des dépôts salins chargés de pesticides, d’herbicides et d’engrais utilisés pour la culture intensive du coton, selon le principe soviétique du « toujours plus ». Le phénomène ne cesse de s’intensifier d’année en année.

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Des sels contaminés originaires du Karakalpakstan ont été retrouvés dans le sang de manchots en Antarctique, sur les glaciers du Groenland, dans les forêts norvégiennes, sur les champs de Biélorussie, et ailleurs. Le problème a donc une ampleur mondiale.

L’une des conséquences les plus alarmantes de cette crise est la transformation potentielle de l’île de Vozrojdenie (Île de la Renaissance), située autrefois au milieu de la mer d’Aral, en presqu’île.

Cette île servait de site d’expérimentation pour des maladies mortelles – charbon, peste bubonique, brucellose, tularémie – dans le cadre d’un programme ultra-secret de recherche sur les armes biologiques mené par l’URSS. Le programme, basé en partie dans la ville fermée d’Aralsk-7, comprenait des essais en plein air où des animaux étaient exposés à des agents pathogènes par aérosol, tests en laboratoire, et opérations de décontamination.

Une catastrophe économique

Dans les années 1990, le programme a été abandonné et la ville ainsi que les installations ont été fermées. Bien que certains agents aient été enterrés, tout n’a pas été neutralisé : des spores de bacilles du charbon (anthrax) sont encore retrouvées dans le sol, notamment là où les animaux ont été enfouis.

La disparition de la mer a également profondément affecté le niveau de vie des populations du Karakalpakstan, dont les revenus et le bien-être dépendaient directement ou indirectement de l’Aral, un fait souvent ignoré. Historiquement, la mer d’Aral a joué un rôle central dans la formation culturelle des Karakalpaks nomades, qui vivent dans la région depuis le début du XVIIIème siècle.

La mer soutenait l’économie locale, notamment via la pêche et l’agriculture. C’était jadis l’une des régions les plus prospères, avec une pêche annuelle moyenne de 30 à 35 tonnes. Plus de 80 % de la population des rives de l’Aral vivait de la pêche et de sa transformation. Les deltas de l’Amou-Daria et du Syr-Daria irriguaient des terres fertiles et des pâturages, assurant un emploi à plus de 100 000 personnes dans l’élevage, l’aviculture et la culture des céréales.

Peut-on ramener lAral ?

Aujourd’hui, la restauration de l’équilibre hydrique de la mer d’Aral reste peu priorisée. Les débats actuels sur l’eau en Asie centrale se concentrent surtout sur l’hydroélectricité dans les régions en amont de l’Amou-Daria et du Syr-Daria, ainsi que sur l’irrigation en aval.

Les discussions portent sur le paiement de l’eau, l’irrigation goutte à goutte, la construction de régulateurs fluviaux et la fonte des glaciers. Mais tout espoir n’est pas perdu. L’exemple de la digue de Kok Aral au Nord de la mer d’Aral, au Kazakhstan, est porteur d’espoir. Ce projet a permis d’élever le niveau de l’eau, d’améliorer l’écosystème local, de faire revenir les poissons et de revitaliser les communautés locales.

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Le chercheur karakalpak spécialisé en écologie Youssoup Kamalov a récemment déclaré dans une interview qu’une partie de l’Aral pourrait être restaurée : « Il faut restaurer le delta, des gens y vivent. Des économies d’eau nous en donneraient les moyens. »

Il insiste aussi sur l’importance du reboisement et du développement de variétés de coton moins gourmandes en eau : « La forêt et la rivière sont un duo. Plus il y a de forêt le long de la rivière, plus il y a d’eau. Et inversement. Les crues humidifient les racines, ce qui permet aux forêts de mieux pousser. Les tugay (forêts fluviales de l’Amou-Daria) étaient comme ça. Mais elles ont été abattues, et bien sûr, l’eau a diminué. »

Une priorité : réduire les pertes d’eau

L’Ouzbékistan est confronté à un défi critique en matière de gestion de l’eau, notamment à cause de ses pratiques d’irrigation obsolètes. Autrefois, les habitants utilisaient des canaux sinueux, qui conservaient l’eau grâce à des couches imperméables naturelles. Mais depuis les années 1920, les canaux ont été creusés en ligne droite, provoquant d’énormes pertes : l’eau s’infiltre dans le sol bien avant d’atteindre les champs.

Ce manque d’efficacité est typique du système d’irrigation et de stockage. Chaque année, au moins 40 % de l’eau est perdue, sans compter l’évaporation. Jusqu’à 90 % de l’eau peut être gaspillée à cause de méthodes mal pensées, d’évaporation et d’infiltration.

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Youssoup Kamalov souligne la nécessité d’améliorer les infrastructures d’irrigation : bétonner les canaux ou utiliser des films étanches permettrait de réduire fortement les pertes d’eau.

Des efforts sérieux sont en cours pour stopper la dispersion du sel et de la poussière, notamment via la plantation de saxaouls sur les anciennes terres asséchées. En Ouzbékistan, une initiative appelée « Mon jardin : l’Aral » permet à chacun de faire un don pour planter des arbres dans la région.

Une exploitation des territoires colonisés

Ceci représente un exemple vivant de la manière dont les peuples autochtones, ainsi que toutes les formes de vie ont été affectés par les politiques impériales, centrées uniquement sur le profit économique, sans tenir compte des risques environnementaux et des coûts humains.

La cruelle réalité, c’est que les humains et les animaux qui ont perdu leur habitat souffrent, la nature souffre, pendant que les autorités comptent les bénéfices.

L’assèchement de la mer d’Aral est une illustration claire de la manière dont les empires surexploitent les ressources des territoires colonisés, jusqu’à littéralement faire disparaître une mer.

Chakhrizoda Ergacheva
Pour Serpa

Traduit du russe par Lisa D’addazio

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