Après le limogeage de Kamtchybek Tachïev à la tête du Comité d’État pour la sécurité nationale (GKNB), les arrestations visant ses proches se poursuivent, sur fond d’accusations de corruption généralisée au sein de l’entreprise publique Kyrgyzneftegaz et d’enjeux liés à la présidentielle de 2027.
La relation entre le président Sadyr Japarov et l’ex-directeur des services de sécurité, Kamtchybek Tachïev, continue de se tendre. Le tandem à la tête de l’État kirghiz depuis près de cinq ans, surnommé « eki dos », (« les deux amis » en kirghiz) s’était d’abord fissuré le 10 février dernier, lorsque M. Tachïev avait été démis de ses fonctions par le président kirghiz, peu après la publication d’une lettre de 75 personnalités qui demandaient la tenue d’une élection présidentielle anticipée, rappelle le média kirghiz Kaktus.
Cette lettre faisait principalement les louanges du travail effectué par Kamtchybek Tachïev, défiant l’autorité et la légitimité du président Japarov. Après des arrestations en série d’hommes politiques et fonctionnaires proches de Tachïev, les autorités s’attaquent désormais aux responsables de l’entreprise publique d’extraction d’hydrocarbures Kyrgyzneftegaz, implantée principalement dans la région natale de Kamtchybek Tachïev à Djalalabad.
Détournement de 40 millions d’euros et « koustourization »
Dans une surprenante vidéo publiée le 16 mars dernier, le Service national des impôts du Kirghizstan documente le détournement de près de 4,1 milliards de soms (près de 40 millions d’euros) sur une durée de quatre ans. Les accusations, rapportées par le média Eurasianet, portent sur la vente d’une grande partie des produits les plus rentables de Kyrgyzneftegaz à des entreprises en lien avec l’entourage de Kamtchybek Tachïev, et sur la déclaration de taux de perte de pétrole anormalement élevés lors de la production et du transport.
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« L’enquête a établi que le pétrole était fourni par l’intermédiaire de sociétés intermédiaires, puis revendu à l’usine publique « Kyrgyz Petroleum Company », ce qui a conduit à un enrichissement illégal », a indiqué le ministère de l’Intérieur. Dans la vidéo, Samsaaly Chetimbaïev, nouveau PDG de l’entreprise, affirme que «si nous avions procédé au raffinage et vendu [le carburant] nous-mêmes, les bénéfices auraient été bien plus élevés ».
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« Avant, tout le monde craignait le GKNB, y compris les agents du fisc, explique Almambet Shykmamatov, directeur du Service des impôts. Le GKNB a ouvert environ 960 procédures pénales à l’encontre d’entreprises. Et ces procédures ont concerné des centaines, voire des milliers d’hommes d’affaires. Ils ont fait l’objet de contrôles fiscaux, de « koustourisation »“ – une pratique opaque de l’administration kirghize consistant à proposer des allègements de peine ou des absences de poursuites pour des faits de corruption, en échange d’un retour des actifs à l’État.
Arrestations en série dans le clan Tachïev
De nombreuses personnes ont été arrêtées, certaines entendues comme témoins, d’autres placées en détention provisoire. Kamtchybek Tachïev et son fils, Taïmouras, ont pour l’heure été auditionnés comme témoins. En revanche, plusieurs proches de l’ancien chef du GKNB ont été directement incarcérés, parmi lesquels son neveu Baïgazy Matisakov, arrêté le 18 mars et impliqué dans des sociétés intermédiaires au cœur du système de détournement, ainsi que son frère, Shayyrbek Tachïev, interpellé le 1er avril pour des faits similaires.
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Au-delà du cercle familial, ont également été arrêtés Nurgazy Nichanov et Ruslan Altymychev, respectivement ancien président et vice-président du conseil d’administration de Kyrgyzneftegaz, mais aussi l’ex-députée Nazgul Aïdarova, liée à des sociétés impliquées dans les schémas de corruption. Ces derniers ont tous été arrêtés le 18 mars, en compagnie de Baïgazy Matisakov, placé en résidence surveillée jusqu’au 16 mai.
Enfin, l’ancien directeur de la Banque nationale, Melis Tourgounbaïev, a aussi été arrêté et démis de ses fonctions le 25 mars en raison de ses liens avec l’entreprise Kyrgyzneftegaz, en tant qu’ancien président du conseil d’administration et du conseil des administrateurs.
Une mise en scène en vue de la présidentielle de 2027 ?
Ce scandale d’État, impliquant l’ancien chef du GKNB, s’étale depuis plusieurs semaines et fait l’objet d’une mise en scène appuyée. Entre la publication d’une vidéo par le Service des impôts et les arrestations en série de proches de Kamtchybek Tachïev, les autorités kirghizes donnent à voir la découverte d’un système dont certains mécanismes avaient pourtant déjà été révélés, quatre ans plus tôt, par le journaliste d’investigation Bolot Temirov.
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Voix principale du média “Temirov Live”, il expliquait déjà, le 20 janvier 2022 dans une vidéo intitulée “Comment gagner 37 millions de soms en deux jours ?” les ressorts du système de corruption entre Kyrgyzneftegaz et “Kyrgyz Petroleum”, associé à Kamtchybek Tachïev. Ces révélations ont, entre autres, mené à la perquisition des locaux de “Temirov Live”, puis l’expulsion de Bolot Temirov vers la Russie et la révocation de sa citoyenneté kirghize, alors que les enquêtes de ce dernier sont même citées dans l’enquête fiscale à l’origine de l’ouverture de l’enquête du ministère de l’Intérieur pour “corruption dans l’affaire Kyrgyzneftegaz« .
Temour Oumarov, expert au Centre Carnegie de Berlin, analyse ces arrestations comme « une tentative de la part des dirigeants kirghizes, et de Sadyr Japarov en personne, d’empêcher Tachïev de se présenter à l’élection », en référence aux présidentielles de 2027 explique-t-il au média Kloop. « Cela aidera Sadyr Japarov à poursuivre le nettoyage de la scène politique des personnes qui pourraient être plus fidèles à l’ancien chef du GKNB qu’au président », ajoute-t-il.
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La vidéo réalisée par l’administration fiscale et l’enquête pénale ouverte serviraient ainsi à empêcher Tachïev de se présenter à cette élection. Dans la législation kirghize, les personnes mises en cause dans des affaires pénales de corruption se voient interdire à vie d’occuper des postes dans la fonction publique, y compris si ce sont leurs proches parents qui sont impliqués dans ces affaires – des amendements du Code pénal introduits par Tachïev lui-même en 2025, relève Kloop.
Le pouvoir et l’influence accumulés par Kamtchybek Tachïev auraient été tellement grands qu’il aurait pu être un potentiel opposant à la réélection de l’actuel président. Pour Temour Oumarov, «le président […] a de fait écarté Tachïev du pouvoir qu’il détenait. Il l’a en substance contraint à quitter le Kirghizstan. Et maintenant, il comble les failles qui auraient pu permettre à Tashïev, sinon de revenir au pouvoir, du moins de semer le trouble », analyse le chercheur.
Mathis Fraga,
Rédacteur pour Novastan
Corrigé par Anaïs Boulard
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