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Comment les exigences linguistiques impactent-elles la vie des migrants centrasiatiques en Lituanie ?

L'obligation de parler la langue nationale dans certains secteurs de l'économie en Lituanie handicape les migrants venus d'Asie centrale. Ce n'est pas le manque d'envie d'apprendre la langue, mais la difficulté de trouver le temps et l'argent pour des cours de langue qui pose problème.

Rédigé par :

La rédaction 

Traduit par : Elise Medina

Kloop

Vilnius
A Vilnius et dans toute la Lituanie, les étrangers sont tenus de parler lituaniens. Photo : Iulius / Wikimedia Commons.

L’obligation de parler la langue nationale dans certains secteurs de l’économie en Lituanie handicape les migrants venus d’Asie centrale. Ce n’est pas le manque d’envie d’apprendre la langue, mais la difficulté de trouver le temps et l’argent pour des cours de langue qui pose problème.

En Lituanie, depuis le 1er janvier dernier, les étrangers actifs dans le secteur des services sont tenus de communiquer avec leurs clients en lituanien. Officiellement, la règle s’applique indistinctement à tous les migrants. En pratique, elle affecte plus durement les ressortissants de pays d’Asie centrale. Ces coursiers, chauffeurs, caissiers, livreurs ou employés dans la logistique, arrivés en Lituanie sans bases linguistiques, n’ont ni le temps, ni les ressources pour l’apprendre.

Les sondages le montrent : les Lituaniens se disent majoritairement favorables à l’obligation de fournir des services dans leur langue. Toutefois, ce consensus masque un détail significatif : pour des milliers de travailleurs migrants, cette nouvelle réglementation pourrait constituer non un pas vers l’intégration, mais un risque réel de perdre leur emploi et leurs revenus.

Les migrants centrasiatiques se disent prêts à apprendre le lituanien, là n’est pas le problème. La réalité est que l’offre de cours, en plus d’être limitée, est payante, et les horaires sont rarement compatibles avec un travail physiquement exigeant. De plus, quasiment aucune information sur la nouvelle réglementation n’est accessible dans une langue qui serait compréhensible aux personnes concernées. Les économistes prévoient que les conséquences pourraient aller bien au-delà de la question linguistique. Ils mettent en garde contre les risques d’un déficit de main-d’œuvre et d’une hausse des prix des services courants.

Un nombre de personnes concernées qui dépasse les capacités d’enseignement

Ces dernières années, la Lituanie est devenue une destination privilégiée pour les travailleurs migrants. Outre les Ukrainiens et les Bélarussiens, les plus représentés sont les ressortissants de pays centrasiatiques. Plus de 10 000 Ouzbeks, quelques milliers de Kazakhs, ainsi que des migrants du Kirghizstan et du Tadjikistan vivent dans le pays. Nombre d’entre aux sont actifs dans des secteurs où la langue, jusqu’à présent, n’était pas un prérequis central, tels que la logistique, le bâtiment ou encore la livraison.

Les experts estiment qu’en Lituanie, environ 100 enseignants proposent des formations pour adultes au lituanien. En un an, ils peuvent mener au plus 10 000 personnes jusqu’à un niveau A2. Or, le nombre d’étrangers dans le pays dépasse 215 000 : l’écart entre exigences et conditions réelles est colossal.

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Le système d’évaluation ne fait qu’aggraver la situation. L’Agence nationale pour l’éducation n’est capable d’évaluer le niveau de maîtrise de langue que de 5 % des migrants. Cela signifie que même en étant fortement motivés, des candidats ne seraient pas en mesure de confirmer leur compétence dans les temps.

Travailler dix à 12 heures par jour, puis étudier la langue le soir

Pour les migrants centrasiatiques, la réforme linguistique s’ajoute à des contraintes déjà substantielles. La majorité d’entre eux travaille par roulement de dix à 12 heures de travail physique exigeant, après quoi il ne leur reste tout simplement pas d’énergie pour apprendre. Leïla Ourmanova, directrice du Centre culturel ouzbek en Lituanie, explique que ne pas savoir parler lituanien n’a pas empêché de nombreux travailleurs migrants de réaliser un travail consciencieux. Cependant, la situation est amenée à évoluer.

« Pour ceux qui sont en contact avec la clientèle et souhaitent se développer, un sérieux problème se pose. Concilier travail physique et étude de la langue est extrêmement difficile. La fatigue, les longues heures de travail, le manque d’information sur les cours dans leur langue maternelle constituent de réelles barrières, contrairement à un supposé manque de motivation », estime Leïla Ourmanova.

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Selon elle, de nombreux migrants font aujourd’hui face à un dilemme cornélien : s’adapter de toute urgence, changer de domaine d’activité, ou carrément partir dans un autre pays.

Goulmira Moussaïev, responsable de la diaspora kazakhe en Lituanie, remarque que la connaissance du lituanien est essentielle. Elle ajoute que beaucoup de ses compatriotes habitant depuis longtemps dans le pays balte, environ 3 000, maîtrisent la langue. Selon elle, « apprendre le lituanien est effectivement difficile. Les cours sont payants et cela demande de la patience, mais c’est la base. Ces connaissances ouvrent des portes en permettant par exemple de trouver un travail plus facilement, d’échanger avec les gens, de régler seul ses problèmes administratifs. Sans cela, on est condamné à piétiner. »

Coursiers, taxis et services de livraison : des activités sur la sellette

Les nouvelles exigences concernent avant tout les coursiers, chauffeurs de taxis, serveurs et vendeurs, des professions qui emploient de nombreux Centrasiatiques. Les plateformes de livraison, si elles se disent prêtes à observer la loi, soulignent que la responsabilité légale repose sur les travailleurs eux-mêmes, pour la plupart des travailleurs indépendants.

Les entreprises peuvent mettre la main à la pâte avec des dictionnaires et des recommandations, mais cela ne saurait remplacer une solution encadrée. Si une partie des coursiers et chauffeurs quitte le marché, les consommateurs en subiront les conséquences : augmentation des prix et du temps d’attente, baisse de l’accessibilité du service.

Intégration ou exclusion ?

Les économistes s’accordent à dire que les entreprises s’adapteront avec le temps. Certaines investiront dans la formation de leurs employés, d’autres augmenteront les salaires pour attirer de nouveaux travailleurs. Mais la transition sera compliquée, surtout pour les migrants.

Dans le même temps, les représentants des diasporas soulignent que la langue peut et doit être un instrument d’intégration, plutôt qu’un filtre excluant des personnes du marché du travail. « Le succès du processus ne dépendra pas seulement de notre motivation, mais aussi du système de soutien mis en place par l’Etat », souligne la dirigeante du centre culturel ouzbek.

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« Nous sommes en contact avec les autorités et employeurs lituaniens pour leur demander, en premier lieu, d’accroître l’offre de cours subventionnés et gratuits, avec des horaires flexibles adaptés aux horaires de travail (soirées, weekends) ; en second lieu, d’assurer une meilleure diffusion de l’information sur les exigences, ainsi que sur les possibilités d’étudier en russe et en ouzbek ; en troisième lieu, d’envisager d’aider les employeurs à organiser des cours sur le lieu de travail », ajoute-t-elle.

Ces changements, estime-t-elle, devraient constituer une passerelle vers l’intégration, et non une mise à la porte de milliers de travailleurs déterminés.

Adapter les exigences plutôt que les retirer

Il convient de souligner que l’exigence d’apprendre le lituanien ne suscite pratiquement aucune contestation parmi les migrants d’Asie centrale. Leur revendication concerne les conditions réelles de ce processus, avec la demande de cours accessibles, proposés en soirée ou les weekends, disponibles sur le lieu de travail, ainsi que des indications sur la navigation du système d’examens.

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Sans cela, la réforme risque d’accroître les inégalités sociales. En effet, les personnes déjà vulnérables seraient les premières à être marginalisées par les nouvelles règles.

La question à laquelle la Lituanie fait face aujourd’hui dépasse celle de la langue. Il s’agit de savoir si le pays souhaite inclure les migrants de travail dans sa société, ou s’il est prêt à accepter qu’une partie d’entre eux n’atteigne tout simplement pas le stade de l’intégration.

La rédaction de Kloop

Traduit du russe par Elise Medina

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