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Le Turkménistan lance ses propres services de messageries électroniques Novastan | Le Turkménistan lance ses propres services de messageries électroniques
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Le Turkménistan lance ses propres services de messageries électroniques

Les autorités turkmènes ont annoncé le lancement d’une messagerie instantanée et d’un service mail développés par des entreprises locales. Ces nouvelles applications fourniront à la population des alternatives aux plateformes occidentales – pour la plupart bloquées au Turkménistan – mais risquent également de faciliter la surveillance massive des internautes.

L’agence de presse officielle du gouvernement turkmène a rapporté le 12 novembre dernier que le vice-Premier ministre pour les questions de transport, des communications et de l’industrie, Baïramgueldi Ovezov, a présenté la veille au président Gourbangouly Berdimouhamedov les deux nouveau-nés de l’industrie nationale du numérique.

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D’après le média américain Eurasianet, Tmchat est une messagerie instantanée permettant de créer des discussions de groupe, de passer des appels vidéo et d’envoyer des fichiers. Équivalent local de WhatsApp ou de Telegram, cette application gratuite disponible sous Android a été développée par l’opérateur téléphonique turkmène Altyn Assar. 

Le second projet, Sanly.tm, est quant à lui un service de courrier électronique classique disposant d’un volume de stockage de 1GB, toujours selon Eurasianet. Elle a été développée par le principal fournisseur d’accès Internet du pays, Türkmentelekom. Le média local Business Turkmenistan précise que les deux applications ont été présentées au grand public début décembre par Türkmenaragatnaşyk – l’agence gouvernementale en charge de la promotion des nouvelles technologies dans le pays – lors du 25ème anniversaire de la neutralité permanente du Turkménistan.

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Cette campagne de lancement contraste toutefois avec la situation générale de l’écosystème numérique dans le pays. Selon l’ONG Freedom House, l’Internet turkmène demeure l’un des plus lents et plus chers au monde. Le gouvernement y applique par ailleurs une surveillance massive des quelques plateformes étrangères encore autorisées dans le pays. En réalité, il existe une relation paradoxale entre le pouvoir turkmène et les nouvelles technologies, devenues en quelques années un véritable catalyseur d’incertitudes et d’opportunités pour les pouvoirs publics.

Les contradictions d’une numérisation à marche forcée

Tmchat et Sanly.tm ne constituent pas les premiers coups d’essai du gouvernement turkmène dans sa politique de développement interne de services numériques : depuis 2018, Achgabat a annoncé le lancement de près d’une dizaine d’applications, réseaux sociaux et messageries confectionnés par des entreprises nationales. Et pour cause, la numérisation du Turkménistan est considérée comme une priorité stratégique pour son président, rappelle Eurasianet. En décembre dernier, il exigeait publiquement aux ingénieurs du pays de maîtriser au plus vite les « technologies innovantes » de la 5G et du Big Data. 

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Après les échecs d’Arzuw, de Yashlyk et d’Iminami, copies de Facebook ou de son équivalent russe VKontakte, le Turkménistan a déployé fin 2018 une première messagerie baptisée BizBärde, et plus récemment un site d’hébergement vidéo appelé Belet. Le média officiel Turkmen Portal présentait alors cette réplique de YouTube comme une plateforme permettant d’accéder en ligne aux principales chaînes locales et internationales, dont la BBC, CNN, Al Jazeera, ainsi que la plupart des médias russes. Le service est toutefois facturé 10 manats (2,3 euros) par mois, une somme non-négligeable pour la population, dont le salaire moyen n’excédait pas 200 euros par mois en 2020.

Cette recherche frénétique d’alternatives s’explique surtout par le blocage quasi-total des plateformes occidentales et russes au Turkménistan. Le site spécialisé Coda Story rappelle ainsi que les principaux réseaux sociaux (Facebook, Twitter, YouTube), messageries (Messenger, Telegram), mais également des sites de développement informatique comme Github sont théoriquement inaccessibles depuis le territoire turkmène. Le gouvernement projette en effet son isolationnisme politique aux sphères numériques, limitant de manière draconienne l’accès à des sources d’informations étrangères et indépendantes, ainsi que les plateformes où pourraient s’organiser la contestation au régime. La dernière victime de cette censure est Wikipédia : d’après l’ONG International Partnership for Human Rights (IPHR), l’encyclopédie en ligne aurait été bloquée en mars dernier après que des commentaires critiques de l’ambassade américaine vis-à-vis du président turkmène, publiés il y a plusieurs années par WikiLeaks, ont été mis en ligne sur sa page en russe.

Une contradiction qui joue en défaveur des services développés par les entreprises nationales, comme BizBärde, Belet, et prochainement peut-être Tmchat et Sanly.tm. Les Turkmènes se méfient de plus en plus des applications parrainées par le gouvernement, qui restent donc largement inutilisées par la population. Selon Turkmen Portal, les développeurs de l’application Tmchat ont eux-mêmes annoncé attendre de comptabiliser 10.000 utilisateurs avant de l’étendre à la plateforme iOS, pour l’heure trop coûteuse. Altyn Assar, probablement conscient de la crainte des internautes, s’est donc empressé de louer la sécurité de sa messagerie : outre le paramétrage possible d’une authentification à double-facteur (2FA), l’ensemble des données serait stockées sur des serveurs fiables et inaccessibles à des tiers – sous-entendu aux organes de répression.

Blocage de contenus, codes malveillants, et surveillance massive ou ciblée

Cette méfiance de la population s’ancre dans de nombreux scandales de surveillance et d’arrestations d’opposants s’étant exprimé sur les plateformes encore accessibles au Turkménistan. Eurasianet rappelle que le gouvernement contrôle étroitement les activités en ligne des journalistes, blogueurs, étudiants et principaux activistes sur son territoire. Plusieurs opposants en exil en Russie auraient également été renvoyés au Turkménistan avec l’aide du renseignement intérieur russe, comme le précise le média turkmène indépendant Chronicles of Turkmenistan.

La population a longtemps pu s’appuyer sur les VPN pour accéder aux ressources étrangères et masquer partiellement l’identité de l’internaute, mais peu après l’établissement d’un nouveau service gouvernemental de cybersécurité en septembre 2019, les applications en permettant l’accès sont devenues la cible des autorités, rapporte l’ONG IPHR. La seule messagerie encore tolérée dans le pays est IMO, une filiale de l’entreprise chinoise Joyy

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Aujourd’hui, le contrôle numérique exercé par le gouvernement turkmène s’appuie également sur des technologies offensives acquises auprès d’entreprises étrangères. Le laboratoire canadien Citizen Lab et l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) ont déjà révélé que le ministère des Communications et la police secrète (MNB) turkmènes emploieraient des logiciels malveillants vendus par des entreprises européennes, dont FinFisher vendu par les germano-britanniques Gamma Group pour les écoutes, la désanonymisation et le contrôle à distance des ordinateurs. Selon le média américain Radio Free Europe, le gouvernement turkmène se serait plus récemment entretenu avec l’entreprise allemande Rohde & Schwartz pour l’acquisition de technologies permettant le blocage de sites Internet et les écoutes. 

2020 et la pandémie mondiale n’ont fait qu’accentuer cette recherche de contrôle de l’information. Radio Free Europe témoigne à ce titre d’une augmentation de la chasse aux utilisateurs de VPN et du nombre de blocages de ressources en ligne, à l’heure où Achgabat continuait de proclamer qu’aucun cas de Covid-19 n’avait été relevé dans le pays.

Le numérique au service de la diversification de l’économie turkmène ?

La mise sur le marché des deux nouvelles applications « made in Turkmenistan » constitue donc un pas supplémentaire vers le contrôle total de l’espace numérique par le régime de Gourbangouly Berdimouhamedov. En éliminant puis remplaçant les plateformes occidentales, russes ou chinoises par des services nationaux, Achgabat s’assure de pouvoir bloquer plus aisément les contenus qui lui sont défavorables, traquer les opposants sous leur véritable identité et répandre sans obstacle son discours officiel par les nouveaux canaux de l’information. En somme, c’est un passage de techniques offensives et coûteuses à des techniques certes plus « douces », mais cruellement plus efficaces par l’inscription « libre » des internautes turkmènes à ces services.

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Réduire Tmchat et Sanly.tm au seul désir de contrôle social risquerait toutefois de masquer la seconde ambition du gouvernement dans le domaine. Dans une période de crise économique encore aggravée par la pandémie de Covid-19, le Turkménistan mise sur la création d’une industrie du numérique capable d’attirer des investisseurs étrangers en quête de main-d’œuvre à bas coût pour de l’outsourcing, à l’exemple de la Biélorussie. Achgabat espère que cette politique de « développement numérique de l’économie » permettra à terme de constituer une nouvelle source d’entrée de devises étrangères, notamment en dynamisant son secteur du tourisme par de nouvelles applications de réservation d’hôtels, de bus, d’avions et de séjours, précise Chronique du Turkménistan.

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Or, le gouvernement peine aujourd’hui à créer les conditions de ce projet politique, qui semble piloté par le président en-dehors des réalités de l’écosystème Internet turkmène. Le pays manque incontestablement de spécialistes qualifiés en programmation, administration système et réseau, ou encore en cybersécurité. Le blocage de ressources utiles aux étudiants en informatique – notamment Github et nombre de bibliothèques numériques – réduit considérablement les marges de progression dans le domaine. Il demeure également compliqué de partir faire ses études à l’étranger, et ceux qui décident de revenir au Turkménistan, peu nombreux, n’ont encore accès à aucune équivalence pour ces diplômes. 

Peu d’espoir, donc, de voir le Turkménistan devenir à court-terme le nouvel El Dorado des entreprises du numérique. Malgré une baisse générale des prix d’Internet, annoncée le 8 février dernier par Business Turkmenistan, une connexion fixe et illimitée chez Türkmentelekom s’établit toujours à 170 manats, soit plus de 40 euros par mois. Cette somme n’est pas gage de rapidité : d’après les mesures de Speedtest, le pays se classe 175ème (sur 175) pour la vitesse de lignes fixes Internet, avec seulement 2,77 mégabits par seconde (Mbit/s) en téléchargement descendant en février 2021, contre 53 Mbit/s au Kazakhstan et 82 Mbit/s en Russie.

Vadim Alinov
Rédacteur pour Novastan

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