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L’Asie centrale sous le prisme de la crise russo-turque

Au cours de leur histoire, la Turquie et la Russie se sont longtemps affrontées. Aujourd’hui, cette histoire semble se répéter : en Asie centrale, l’influence turque paraît bien faible face à une Russie qui entretient des leviers de pouvoir forts dans la région. Pourtant, Ankara demeure un moyen pour les pays d’Asie centrale d’échapper à la domination russe…

Chercheur ouzbek à l’Institut de Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), Akhmed Rahmanov décrypte pour Novastan l’influence respective des deux anciens empires, dans un espace centrasiatique à la complexité croissante.

Depuis novembre dernier et la destruction d’un bombardier russe par l’aviation turque, la Russie et la Turquie se dirigent, avec la Syrie comme pomme de discorde, vers un nouveau conflit majeur depuis la chute de l’Union soviétique. Ce n’est pourtant pas une surprise. Les deux pays n’ont jamais cessé de se faire la guerre, directement ou indirectement. Si l’on considère la Russie et la Turquie comme deux pays héritiers — respectivement de l’Empire tsariste et ottoman — il n’est pas surprenant qu’ils se confrontent à nouveau. Depuis 1568, onze guerres ont opposés ces deux entités. Aujourd’hui, la figure de l’homme fort, promue tant par Vladimir Poutine que par Recep Tayyip Erdogan, qui se présente comme le restaurateur de la gloire historique avec des ambitions politiques bien au-delà de ses capacités, ne fait rien pour arranger les choses.

Toutefois, il ne s’agit pas uniquement d’un conflit entre deux chefs d’Etat essayant de renvoyer l’image d’hommes puissants. Il est plutôt question d’un conflit engendré par des idéologies avec lesquelles ces deux hommes croient pouvoir assurer la puissance de leur pays. Poutine et Erdogan ont pu consolider leur pouvoir à la suite de la mauvaise gestion de la chute de ces deux empires historiques. En utilisant notamment cette mémoire et cette fierté impériales avec habileté.

Bien entendu, le conflit n’est pas seulement dû aux vieilles rancœurs et rivalités religieuses entre les deux pays. Les raisons géopolitiques et stratégiques ont également leur importance. Quand on y regarde de plus près, on voit clairement que les valeurs défendues pendant leurs histoires impériales jouent à nouveau un rôle central dans la politique vis-à-vis de l’opinion publique. Ces valeurs sont utilisées à des fins électorales, comme  un outil unificateur de la nation au mépris des autres États, afin de redessiner les champs d’influence du pays en s’appuyant sur des appartenances historiques, religieuses ou ethniques. La politique du néo-ottomanisme (ou Yeni Osmanlıcılık) de la Turquie se confronte ainsi au Monde russe (Russkiy Mir) défendue par la Russie.

Le conflit Russie-Turquie n’aura pas d’effet majeur sur l’Asie centrale 

Avant toute chose, il faut souligner que les médias et experts occidentaux ont tort d’estimer que le conflit entre la Turquie et la Russie aura un effet majeur en Asie centrale. Cet avis trouve ses racines dans le regard de nombreux spécialistes qui analysent le monde à travers le concept du choc des civilisations de Samuel Huntington. Selon cette logique, l’Asie centrale serait entre deux feux, avec d’un côté la Russie portée par une histoire (essentiellement soviétique) commune et une situation géographique clef, et de l’autre la Turquie, qui profite d’une similarité ethnique, religieuse et linguistique. Pourtant, il n’en est rien. L’Asie centrale n’est plus la basse-cour où s’affrontent la Russie et la Turquie. Dans leurs relations avec ces deux pays, chacune des républiques d’Asie centrale a une approche bien différente.

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Il nous faut sortir de cette perception de l’Asie centrale comme une arrière-cour de la Russie ou comme un pivot turcique. Ce regard superficiel ne correspond plus aux réalités de la région où chaque pays a choisi des modèles politiques, économiques et sociaux différents. Si la présence russe est aussi forte en Asie centrale, ce n’est pas dû aux désirs russophiles des pays centrasiatiques, mais au manque de volonté politique des autres entités géopolitiques œuvrant dans la région. La vision habituelle veut que les républiques centrasiatiques essaient tant bien que mal de conserver leur souveraineté sans s’attirer la colère de l’ancien Grand frère soviétique, car personne ne les aidera en cas de conflit avec lui. Pourtant, la Russie n’a pas les ressources, ni les outils politiques à long terme, pour maintenir les pays de la région sous son influence. En Ouzbékistan et au Turkménistan, on assiste déjà aujourd’hui au fait que la Russie n’est pas aussi bienvenue que certains le croient. La montée du nationalisme kazakh et kirghiz démontre aussi que tout n’est pas rose au sein de la jeune Union Eurasiatique…

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Et Les nationalistes persistent et signent : « Que les minorités kirghizstanaises paient ! »

Le panturquisme, une idéologie inefficace et désuète en Asie centrale ?

Face à une Russie en perte de vitesse, qu’en est-il de l’influence turque en Asie centrale ? Historiquement, les liens entre la Turquie et l’Asie centrale ont été rompus une première fois en 1556, lorsque Ivan le Terrible a conquis le Khanat d’Astrakhan, coupant ainsi les voies de communication reliant les Ottomans à la région. L’affaiblissement de l’empire ottoman, la montée du nationalisme turc et le panturquisme ont poussé les Turcs à s’intéresser de nouveau à l’Asie centrale, mais ceci s’explique en fait par l’état désespérant défait et soumis par les puissances européennes) de l’empire ottoman à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle. Après la victoire de l’Armée rouge en Asie centrale, la machine de propagande soviétique a décrédibilisé les mouvements armés influencés par le nationalisme panturquiste en les nommant les Basmatchis (les pilleurs) et l’intelligentsia nationaliste comme leurs complices. C’est ainsi qu’a pris fin le court échange entre les Turcs et les Centrasiatiques dans la première partie du XXe siècle.

La chute de l’Union soviétique a été très vite perçue par la Turquie comme une opportunité géopolitique. Les Turcs ont été parmi les premiers à reconnaitre l’indépendance des pays de la région. Ankara, qui aperçu une importante part de sa position stratégique auprès de l’Occident avec la chute de l’Union soviétique, voulait retrouver sa place au sein de l’OTAN en essayant de devenir un acteur majeur en Asie centrale, comme une sorte d’ambassadeur de l’Occident dans la région.

OTAN NATO Turquie Antalya

Toutefois, même si les relations entre l’Asie centrale et la Turquie ont décollé très rapidement juste après les indépendances, cette coopération s’est très vite retrouvée dans une impasse. La politique turque, qui avait pour principal objectif de faire reculer l’influence russe très importante dans la région, s’appuyait en effet sur une stratégie et une idéologie du début de XXe siècle mettant en avant l’ethnicité et les valeurs religieuses communes entres Turques et Centrasiatiques. Or, l’Asie centrale n’était plus la même après l’Union Soviétique. Très vite, le Panturquisme a été perçu à nouveau comme une idée nuisible, rejetée à la fois par la population et l’Etat qui, pendant la période soviétique, la présentait comme une idéologie fascisme. C’est que la politique antinationaliste et laïque des Soviétiques s’était ancrée dans les opinions publiques d’Asie centrale, et ce même après la fin de l’URSS. A cela s’ajoute la deuxième faille politique de la Turquie : l’arrivée d’un néo-islamisme portée par le mouvement Gülen, plus tard en coopération avec le gouvernement turc formé par le Parti de la justice et du développement (AKP).

Associer l’islamisme et le nationalisme turc : une grave erreur en Ouzbékistan.

Dans les années 90, tous les pays d’Asie centrale accédant à l’indépendance possédaient un gouvernement issu directement du Parti communiste. Leurs principaux opposants historiques étaient les nationalistes, les panturquistes ou encore les islamistes. Tous rejetaient l’héritage idéologique du soviétisme, y compris les gouvernements au pouvoir. Le nationalisme et le panturquisme ont toutefois été très vite récupérés par les anciens communistes, car plus facile à combiner avec le nationalisme soviétique pour créer de nouvelles identités nationales. En effet, la politique islamiste est régie par des codes ayant une histoire plus profonde et des concepts religieux en complète contradiction avec la construction nationale et idéologique soviétiques. De plus, les financements venant des pays du Golfe et le militantisme islamiste ont été rejetés fortement par les opinions publiques centrasiatiques toujours traumatisées par la guerre en Afghanistan, à laquelle avait pris part toute une génération d’hommes — génération qui est aujourd’hui au pouvoir…

L’Ouzbékistan, en particulier, confronté à des mouvements politique et armés de grande envergure, tel le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO), a défendu une politique qui ne prend aucun risque avec les mouvements islamistes sous n’importe quel forme, qu’ils soient armés ou non-violents.

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Indifférente à ces facteurs politique et historique, la Turquie de l’AKP a commis une grave erreur en Asie centrale en fusionnant les objectifs des institutions gülenistes et des idées de Saïd Nurci avec celle des autorités. N’arrivant pas à se concilier avec le régime d’Islam Karimov, la Turquie décide de miser sur le parti d’opposition Erk avec son leader Muhammad Salih, un parti d’origine panturquiste, puis devenu islamiste conservateur. Ce choix a conduit la Turquie à une crise majeure avec l’Ouzbékistan dès les débuts des années 2000. Les conséquences ont été rapide : fermeture de toutes les écoles gülenistes, renvoi des enseignants turcs, et, plus tard, emprisonnement des hommes d’affaires turcs liés aux sociétés gülenistes et accusés par l’Ouzbékistan d’être des membres au sein de Fronts islamiques. A travers des moyens diplomatiques, politiques, voire sécuritaires, l’Ouzbékistan a ainsi tout fait pour que l’influence turque périsse dans la région. Cette tension entre les deux pays est due non-seulement aux mauvaises tactiques de la Turquie, mais également à son ambition de devenir le Grand frère des peuples turcs. Or, l’Ouzbékistan se considère comme un leader dans la région et perçoit la présence turque comme une menace pour son leadership. En effet, l’Ouzbékistan ne souhaite pas que l’Asie centrale devienne une région où les pays puissants s’affrontent. Cette volonté relève de questions sécuritaires, voire même existentielles pour l’Ouzbékistan, qui est une nation jeune n’ayant pas complétement achevé sa formation politique et qui reste très vulnérable aux idéologies extérieures, à cause de son manque de légitimité au sein de la communauté internationale. Du fait de cet objectif stratégique, l’Ouzbékistan voit d’un mauvais œil la Turquie, mais aussi au sein de la région, tel le Kazakhstan, à la fois pour ses revendications de leader régional, mais aussi par ses multiples relations avec les grandes puissances, dont la Russie et la Turquie.

Le Kazakhstan, médiateur sous influence russe

Connu pour sa position délicate vis-à-vis de la Russie, le Kazakhstan essaye toujours d’éviter le moindre conflit avec Moscou. Dans le même temps, Astana profite de chaque événement international pour se présenter comme un médiateur et une plateforme de négociations. On retrouve cette volonté de devenir un acteur international dans l’adhésion du pays à de nombreuses organisations internationales, parfois même contradictoires. On compte beaucoup d’exemples récents où le Kazakhstan veut être considéré comme un pays médiateur avec plus ou moins de succès (avec l’Iran par exemple). Ainsi, dans la crise ukrainienne, le Kazakhstan n’a pas adoptée de position claire : d’un côté, Astana a rejoint l’Union Eurasiatique pro-russe… de l’autre, le président Nazarbaev rencontre son homologue ukrainien pour consolider les relations entre les deux pays. Le positionnement kazakh par rapport à l’annexion de la Crimée est lui aussi très flou. La visite de François Hollande ou les négociations sur la Syrie sont d’autres exemples de la volonté du Kazakhstan d’être un médiateur sans position claire et nette, aboutissant parfois à des impasses.

Astana Palais présidentiel Asie centrale

Sans surprise, le Kazakhstan est encore tombé dans ce travers avec le début de la crise russo-turque. Dès l’annonce de la destruction de l’avion russe par la Turquie, Nazarbayev a déclaré qu’il ne fallait pas tirer de conclusion hâtives, affirmant toutefois que « le bombardier russe n’a pas attaqué la Turquie, il n’était pas en train de viser la Turquie, mais combattait des groupes terroristes ». Depuis son indépendance, le Kazakhstan n’a pas eu de conflits majeurs avec la Turquie et le gouvernement a toujours soutenu la coopération avec Ankara. Ces bonnes relations sont un atout pour éviter de tomber complétement sous influence russe, tout en amplifiant le nationalisme kazakh. Conséquence : les liens économiques entre les deux pays sont importants avec quelques 17 milliards d’investissements turcs au Kazakhstan selon le ministère des Affaires étrangères kazakh.

Cela étant, le Kazakhstan reste un allié économique, politique et militaire de la Russie intégré à l’Union eurasiatique. Astana ne peut pas se permettre de ruiner ses relations avec Moscou. Pour garder une image positive vis-à-vis de ses deux « amis » russe et turc, le Kazakhstan a donc encore une fois choisi de devenir le médiateur par excellence, appelant les deux pays de se réconcilier. La Russie a rejeté cette initiative par l’intermédiaire de son ambassadeur en Turquie. Ainsi, ce conflit est « un grand challenge pour le Kazakhstan », comme le note le site de la présidence kazakhe.

En Ouzbékistan, le refus d’entrer dans le jeu géopolitique

Quand on parle de la politique étrangère de l’Ouzbékistan, on parle souvent d’une politique de la balançoire. Mais l’évolution de la politique d’étrangère ouzbèke de ces dernières années démontre que le pays ne cherche pas forcément à trouver le juste milieu entre les puissances mondiales qui hantent la région. Au contraire, l’Ouzbékistan ne veut pas entrer dans ces jeux géopolitiques ; le pays veut garder sa souveraineté totale pour conserver une libre marge de manœuvre. Ceci ne concerne pas seulement  ses relations avec les grandes puissances, mais également son approche extrêmement prudente à l’égard des organisations internationales. De même, les organisations et les coopérations proposées par la Turquie et la Russie ont toujours été rejetées par Tachkent.

Certes, la réalité historique, géographique et migratoire pousse l’Ouzbékistan à coopérer davantage avec la Russie. Malgré tout, dans ses actions et sa politique étrangère, l’Ouzbékistan envoie régulièrement des signaux montrant qu’il n’est plus la colonie ou la basse-cour de Moscou. Dernièrement, la Russie, les Etats-Unis et même l’Arabie Saoudite ont proposé à Tachkent de se joindre à leurs coalitions antiterroristes contre Daech. Sans succès, car l’Ouzbékistan a choisi l’indépendance voir la neutralité. Seulement, la nature du régime Karimov empêche que ces signaux soient perçus sur la scène internationale.

La continuation de la crise diplomatique entre Ouzbékistan et Turquie s’amplifie avec la crise syrienne, car la Turquie est accusée par l’Ouzbékistan et par la communauté internationale de fermer les yeux sur les djihadistes qui traversent son territoire. L’Ouzbékistan, dont l’histoire est traumatisée par les mouvements islamiques, ne peut concevoir que la Turquie n’arrête pas les citoyens ouzbeks allant en Syrie. Ce phénomène est vu par le régime ouzbek comme une complot organisé contre lui et finalement justifie l’idée que la Turquie n’est pas un pays ami, mais bien un pays aux ambitions impérialistes en Asie centrale usant de l’arme islamiste (avec de fort soupçons envers l’occident et l’OTAN qui supporte la Turquie). Dans ce domaine, l’Ouzbékistan est sur la même ligne que la Russie et exige que la Turquie cesse de soutenir indirectement les islamistes. Pour Tachkent, Ankara doit extrader les Ouzbeks faisant parti de mouvements islamistes armés et pacifiques.

Les services de sécurité ouzbeks ont lancé une énorme campagne anti-terroriste fin novembre 2015. Cette dernière concerne presque toute la population, en particulier celle des villes ayant un accès à internet. Dans les coulisses de cette campagne, le ministère de l’Intérieur ouzbek a recommandé aux Ouzbeks travaillant en Turquie de rentrer à la maison, la situation dans le pays étant considérée comme instable. Le ministère a également exigé que les personnes parties en Turquie depuis plus de cinq ans et n’ayant pas laissé de traces de leur passage à la police et aux services de douane, se signalent aux autorités ouzbèkes.  Les ressortissants ouzbeks revenant de Turquie sont contrôlés très strictement, y compris le contenu de leur matériel électronique. Cette campagne démontre à quel point la confiance est mise à mal entre l’Ouzbékistan et la Turquie.

D’un autre côté, cette réaction de la part de l’Ouzbékistan est assez compréhensible ; outre les accusations internationales envers la Turquie sur le transit des djihadistes ou les ententes sur le pétrole de Daech, la Turquie voit la présence sur son territoire d’une minorité ouzbèke assez importante. La plupart d’entre eux ont émigré après l’indépendance pour des raisons économique et/ou politique, mais avec le temps ils ont été politisé à la sauce idéologique turque. Par conséquent, il n’est pas envisageable que l’Ouzbékistan soutienne la Turquie en Syrie, ni dans son conflit avec la Russie.

Le Kirghizstan, un ami de la Turquie… fermement ancré du côté de Moscou

Le Kirghizistan, pays le plus tolérant de la région vis à vis des mouvements islamistes et des financements turcs, fait désormais partie de l’Union eurasiatique et sa position dans le conflit russo-turc est claire. Le Kirghizstan considère la Turquie comme un pays ami, mais la vérité est plus complexe. Bichkek reste très méfiant à l’égard d’Ankara, malgré des relations économiques relativement importantes. Dernièrement, la Turquie a ouvert une usine de textile au Kirghizstan pour pouvoir exporter dans le reste de l’Union Eurasiatique. Les Kirghiz sont conscients de la politique turque dans le pays, et surtout de son influence auprès des jeunes. Par ailleurs, ils perçoivent les activités turques au sud du Kirghizstan où vivent des Ouzbeks très vulnérables à l’influence d’Ankara du fait des discrimination dont ils sont victimes de la part du gouvernement kirghiz.

                  Palais Bichkek Kirghizstan

Ces dernières années, les mosquées, les écoles, les universités, les boutiques religieuses et les fonds islamistes financés par la Turquie se sont multipliés au Kirghizstan. Rejetée par les pays d’Asie centrale, Ankara a concentré ses efforts sur le Kirghizstan. Une université turque, « Manas University » compte ainsi parmi les plus grandes de Bichkek et fait suite aux nombreuses écoles turques de la capitale kirghize. La plus grande mosquée du pays vient d’être achevée à Bichkek. De style ottoman, elle a été entièrement financée par la Turquie.

Il ne faut cependant pas sous-estimer l’influence russe dans la région. À travers l’Union eurasiatique, mais aussi dans le domaine énergétique, militaire et migratoire, la Russie dispose encore d’une influence non-négligeable. Ainsi le Kirghizstan a condamné la Turquie pour la destruction du bombardier de l’armée russe.

Université Manas Bichkek Kirghizstan

Le Turkménistan entre amitié gazière et diaspora

Le Turkménistan, pays le plus fermé de la région, est pourtant très ouvert à la Turquie, bien qu’il se soit fermé à l’ancien grand frère soviétique après son indépendance. Alors qu’un ressortissant turkmène a besoin d’un visa pour se rendre en Russie, ce n’est pas le cas en Turquie, qui propose un régime sans visa pour les Turkmènes. Cette disposition a attiré une très large diaspora turkmène en Turquie, diaspora qui est tout à fait pro-turque. D’après le site d’opposition Chrono-Turkmenistan, quelques 300 000 citoyens turkmènes vivaient en Turquie en 2015.

Les contrats gaziers étant rompus entre les deux pays depuis 2009, Moscou entretient de mauvaises relations avec Achgabat. Le Turkménistan est ainsi l’un des seuls pays d’Asie centrale à parler de l’ère soviétique comme d’une ère de colonisation pure et simple, doublé d’un nationalisme très revendicatif.

La Turquie entretient des liens économiques forts avec Achgabat. Le secteur de la construction – autrefois dominé par l’entreprise française Bouygues – est, à la faveur de la crise économique, désormais dominé par les compagnies turques, moins chères que la multinationale française. Pourtant, le président turkmène a plusieurs fois critiqué, très vertement, le travail des entreprises turques coupables à ses yeux d’avoir livré des bâtiments de mauvaise qualité.

Achgabat Turkmenistan Tour

Si la Turquie semble plus proche du Turkménistan que de la Russie, les autorités d’Achgabat refusent toutefois de se mêler du conflit en Syrie et mettent en avant leur neutralité. Les intérêts gaziers du Turkménistan transitent davantage par la Turquie que par la Russie : cette première étant une étape obligatoire pour que les hydrocarbures turkmènes atteignent les marchés européens – graal de tout vendeur de gaz.

Malgré tout, le Turkménistan se méfie de la radicalisation islamiste portée par la Turquie et semble fébrile lorsque des mouvements armés s’agitent à sa frontière avec l’Afghanistan. Pourtant les autorités du Turkménistan voit aussi la Russie tenter d’agiter la menace islamiste – comme le suggère le fait que les seuls rapports concernant des combattants islamistes du Turkménistan en Syrie ou en Irak venant des médias russes, de même que pour les problèmes avec les Talibans à leur frontière. Comme le note un rapport du « Central Asia Program » de l’Université George Washington aux Etats-Unis, la « Russie exagère volontairement la menace islamiste au Turkménistan afin d’avoir un moyen de pression » sur le pays

Néanmoins, la pratique de l’Islam au Turkménistan reste extrêmement contrôlée par les autorités et le régime semble tenir sa population loin de l’islam radical. Cependant, sa diaspora en Turquie a assimilé les codes religieux et politique de la Turquie d’Erdogan, peut à terme poser un problème idéologique à Achgabat.

La Turquie ne présente pas une position soutenable pour garder une influence en Asie centrale

Le Tadjikistan, pays persanophone très dépendant de la Russie — dont il accueille l’une des bases militaires — n’a aucune raison de soutenir la Turquie. Aujourd’hui, le président Rahmon est plus occupé à éliminer toute concurrence politique en usant du prétexte de la menace islamiste. Dans cette entreprise, il bénéficie du soutien total de la Russie et de l’indifférence de l’Occident qui parle déjà de renflouer les finances du pays à travers le Fond Monétaire International.

L’affrontement direct entre la Turquie et la Russie nous montre encore une fois que sur le plan géopolitique l’Asie centrale est toujours une terre où domine principalement l’influence russe. Même si les pays de la région essayent de devenir moins dépendants à l’égard de leur grand frère du nord, cela ne signifie pas qu’ils feront un autre choix géopolitique. Le poids de l’histoire, de l’économie, de la géographie, est trop lourd pour conduire à une séparation avec la Russie. Par ailleurs, dans la situation politique actuelle, Moscou ne pardonnerait pas une trahison en provenance de l’Asie centrale. L’alternative turque ne représente pas un choix rationnel. Outre ses liens controversés avec certains groupes islamistes, la Turquie ne fait pas le poids économiquement, militairement et géopolitiquement face à la Russie en Asie centrale.

Akhmed Rahmanov, chercheur à l’Institut de Prospective et Sécurité en Europe.

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Kremlin
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Commentaires
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    20/12/2017
    (Panaltaisme comme une alternative a panturquisme)

    La crise des relations russo-turques (novembre 2015) a eu un impact sur les relations entre la Turquie et le Kirghizistan. Malgré le niveau élevé de la coopération kirghize-turque, les autorités kirghize ont pris la direction de la Russie dans cette crise.
    Après la détérioration des relations russo-turques, les républiques turcophones de la Fédération de Russie ont refusé de prendre part aux réunions de l’organisation «Turksoy». Ce n’est qu’après l’amélioration des relations bilatérales, les sujets turcophones de la Fédération de Russie ont continué de participer aux réunions et aux manifestations de «Turksoy». «Turksoy» organise des manifestations culturelles et académiques dans le cadre de l’étude des peuples turcophones. En dehors de «Turksoy», un grand nombre de différentes conférences, des colloques, des forums, des concerts, des fêtes d’anniversaires du monde turcophone sont organisés à l’initiative de la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et d’autres états.
    Parmi ces événements, un intérêt particulier est le forum international «la civilisation de l’Altaï et les peuples apparentés de la famille linguistique de l’Altaï», qui s’est tenue au Kirghizistan du 20 au 22 juillet 2017.
    Le but du forum a été exprimé par le président du Kirghizistan A. Atambaev, qui a déclaré «Pour l’avenir pacifique de l’Eurasie, pour l’avenir pacifique de toute la planète, nous avons juste besoin de soutenir l’altatistique, de lui donner une nouvelle vie. Ce sera notre contribution commune à la question du renforcement de l’intégration eurasienne, l’amitié et la coopération des peuples de l’Eurasie».
    Selon l’expert russe Nikolay Egorov «la civilisation de l’Altaï est une communauté ethno-linguistique et culturelle des peuples qui habitent le territoire du la mer Jaune à la mer Baltique». À son tour, sur le forum, le président du Kirghizistan А. Atambaev, parlant de la panaltaistique, a déclaré qu’elle «sert la cause de la paix entre les peuples. Panaltaizme à la différence de pangermanisme, panslavisme, panarabisme et panturquisme impossible de l’utiliser comme arme politique pour la propagande de l’idéologie de la supériorité ethnique. L’histoire elle-même, la terre elle-même nous pousse à s’unir sous l’idée de l’Eurasie».
    Il est bien connu que ” l’Eurasie comme un monde culturel et historique particulier est devenu l’objet de l’étude du mouvement social et philosophique qui a surgi dans le milieu de l’émigration russe dans les années 20 du XXe siècle. Il a reçu le nom de “l’Eurasianisme». Le terme «Eurasie» a été emprunté à A. Humboldt, qui leur a désigné tout le territoire de l’Ancien Monde, y compris l’Europe et l’Asie. Par la suite, le terme a acquis une autre valeur, désignant la partie centrale de l’Eurasie, qui se trouve entre la Chine, les chaînes de montagnes du Tibet et la «péninsule occidentale» Europe.
    La civilisation de l’Eurasie est une communauté sociale complexe, qui a un caractère de la multinational et qui a beaucoup de confessions, mais qui a été unifié le code méta-culturel, l’espace (le«siège») et le destin historique; chaque civilisation comprend deux pôles ethnoculturels et ethnoreligieuse – «l’ouest intérieur» et «l’Orient intérieur», qui sont différents les uns des autres les installations mentales et les rôles sociaux, mais constituent collectivement un champ de mosaïque unique, culturel; civilisation eurasienne dans toutes ses personnalités (manifestations), qui ont été décrits par les classiques de l’Eurasie (Empire Mongol, la Russie avant le règne de Pierre (Petr), l’Empire russe, l’URSS), suggère slave et les composants turcs, qui représentent respectivement l’irrationnel («l’est intérieur») et rationnel («l’ouest l’intérieur») constituant la métakulture eurasienne. L’idée de l’Eurasianisme au cours des dernières plus de cent ans est apparu, a disparu et de nouveau apparu plusieurs fois. D’abord, il était dans les années 70 du XIXe siècle (N. Danilevski etc.), puis dans les années 20-30 du XXe siècle (eurasianistes – russes émigrés) et, enfin, à la fin du XXe siècle (projet N. Nazarbayev, a soutenu près des politiciens et des chercheurs).
    Selon l’expert MSU. M.V. Lomonosov – G. S. Syzdykova: «Les problèmes qui se posent sur le territoire de l’espace post-soviétique, que ce soit économique, social, ethnique ou territoriale, on peuvent être résolus que dans le contexte général du développement de l’intégrité eurasienne sur la base d’une seule stratégie». À cet égard, Union économique eurasienne est appelé à jouer le fédérateur de jeux pour les états de l’Eurasie.
    Comme l’idée de l’Eurasianisme se comprend la coopération slave-turque, il est intéressant de dire sur le plus grand pays turcophone – la Turquie. En ce qui concerne le concept de l’Eurasianisme en Turquie, il faut dire que sous ce concept, on entend aussi ” l’Eurasianisme du Caucase, de l’Asie centrale et de la Turquie, qui peuvent agir de concert». Ainsi, en Turquie et en Russie, le concept de l’Eurasie est comprise différemment. Cependent, cela ne réfute une autre thèse, dit S.Nadeyin-Rayevskiy: «Le «Grand Turan» peut construire, mais vous ne pouvez pas le créer». À ce jour, avec cette opinion sont solidaires de nombreux turcologs et les politologues.
    Le forum international «La civilisation de l’Altaï et les peuples apparentés de la famille linguistique de l’Altaï» peut servir d’indicateur des relations entre le Kirghizistan et la Turquie: 1) Parmi les invités éminents de ce forum, en plus des représentants de haut rang des Etats d’Asie centrale, aussi ont assisté: le chef de la République de Bachkortostan R.Hamitov, le président du Tatarstan R. Minnikhanov, le député de la Douma d’Etat de l’Assemblée fédérale de la Russie I. Belekov et le représentant de l’Assemblée d’Etat Yakoutie A. Zhirkov, un grand nombre de scientifiques de différents pays, à l’exception des représentants de la Turquie; 2) Le Forum a été activement discuté dans les médias du Kirghizistan, mais il n’a pas été mentionné dans les médias de Turquie. Quelques jours après le forum kirghize, la Turquie a également tenu une Colloque des «Sociétés de l’Altaï» (25-27 juillet). Il est évident que la partie turque n’était pas intéressée par la tenue du forum kirghize, c’est pourquoi ce fait a été ignoré par la Turquie;

    3) Au cours de ce forum, A. Atambaev a rejeté la langue turque comme langue commune pour toutes les républiques turcophones. Il a proposé d’utiliser la richesse des autres langues turques. Atambaev a déclaré: «Pourquoi dans les rêves irréalistes de créer une langue unique, nous oublions nos frères vivant dans la Fédération de Russie? Nous oublions les tatars, les bachkirs, les altaïennes, les hakasah et beaucoup d’autres? Après tout, ils continueront à utiliser cyrillique. Et avec eux, nous pourrions faire revivre ensemble notre langue protolée, mutuellement enrichir nos langues par des mots anciens qui ont été conservés dans certains peuples et déjà oubliés par d’autres»; 4) le Président du Kirghizistan a exprimé son soutien à l’utilisation de l’alphabet cyrillique, en disant: «et le passage progressif à l’alphabet Latin ne unit pas, mais au contraire, il éloigne nos peuples. Et en fait cette transition sous l’influence des idées de panturquisme continue de la méthode «diviser pour régner», qui a été utilisé contre nos peuples, et dans l’Empire Russe et en URSS»; 5) La tenue de ce forum peu de temps avant le forum de la Turquie, on peut considérer comme une tentative de créer une plate-forme alternative pour la coopération entre les peuples turcophones de l’Asie centrale et de la Russie; 6) la Tenue de ce forum répond aux intérêts des pays membres de Union économique eurasienne, car Union économique eurasienne comme la base de ce forum est l’idée d’un développement de eurasianisme, qui est à la base de la construction efficace et une coopération mutuellement bénéfique entre les peuples l’Eurasie; 7) les déclarations du président de la République Kirghize A. Atambaev vont à l’encontre de la politique officielle d’Ankara, qui prône la «latinisation» des Etats turcophones et la création d’une seule langue turque sur la base du turc.
    Il convient de noter que les sommets entre les présidents du Kirghizistan et de la Turquie ont pris fin en 2015, mais les réunions à d’autres niveaux se poursuivent. Par exemple, le 8 août 2017, le premier ministre de le Kirghizistan S.Jeenbekov s’est entretenu avec son homologue turc M.Yildirim. En septembre 2016, le VIème Sommet du Conseil de Coopération des Etats Turcophones (ci-après – SCET) devait se tenir au Kirghizistan, mais, pour diverses raisons, le sommet a été déplacé d’abord en novembre 2016, puis plus tard (indéterminé). Parmi les opinions qui existaient à cet égard, il convient de souligner la position d’A.Madumarov, secrétaire général adjoint de SCET en 2013-2015, député du Parlement kirghize et chef du parti “Butun Kirghizistan». Dans son interview à la radio «Liberté», il a déclaré que «C’est un signe que la politique étrangère du Kirghizistan est dans une impasse. Maintenant, à la suite de la mauvaise politique étrangère, les discours de volonté, qui ont suscité des opinions différentes et ont ébranlé les positions du pays, le Kirghizistan est resté sur les arrière-plans des organisations de renom. C’est pourquoi, après les discours, les dirigeants ont pris une décision ferme de modifier les attitudes envers le Kirghizistan. Ce n’est pas la première fois. Il était prévu que, après le sommet de la CEI à Bichkek ce sommet aura lieu. Puis ils ont catégoriquement refusé». Par opposition à cette opinion a été faite par le ministre des affaires étrangères du Kirghizistan en 2010-2012. Il estime que «un peu mal à chercher une grande politique ou de l’intrigue politique dans le report du sommet».
    La situation peut être affectée non seulement au Kirghizistan, mais aussi dans d’autres pays. Voici, par exemple, en Ouzbékistan prévu des élections présidentielles. Il y a eu quelques changements en Azerbaïdjan. Tout cela peut être la cause du transfert.
    Le 6 avril 2017, dans le bâtiment de la MAE de la Kirghizistan a eu lieu la rencontre du Ministre des Affaires étrangères de la République Kirghize Erlan Abdildayev avec le secrétaire général de SCET Ramil Hasanov. R. Gasanov est arrivé en visite de travail à Bichkek pour discuter des questions actuelles de la coopération dans le cadre de l’accord de libre-échange. Les parties ont examiné un large éventail de tâches à l’ordre du jour du Conseil Turc. Le 11 juin 2017, le chef de Cabinet du président de la République Kirghize S.Isakov a rencontré le secrétaire général de SCET – Omer Kojaman, dans le cadre du forum International de haut niveau du programme de Transformation Numérique du «Taza Koom». Cependant, en ce qui concerne la tenue du 6ème sommet de SCET au Kirghizistan ne dit rien. Il est possible que l’abolition de sa tenue dans la République Kirghize est vraiment lié au refroidissement des relations entre le Kirghizistan et la Turquie. Ces faits témoignent de la poursuite de la crise politique dans les relations entre le Kirghizistan et la Turquie au plus haut niveau (présidentiel), bien que (répété) les contacts à d’autres niveaux se développent activement.

    10 juin 2018

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