Azimov et Mirzioïev portants le cercueil de Karimov

Un enterrement, des présidents, des absents et des intrigues

L’enterrement du président ouzbek Islam Karimov a eu lieu à Samarcande, le 3 septembre, en présence de 17 délégations étrangères. Alors qu’aux quatre coins du pays des évènements à la mémoire du défunt président ont eu lieu, l’enterrement du président Karimov a montré l’unité du gouvernement et des différentes autorités du régime. Régime en place, rappelons-le, depuis 1989. Si la principale intrigue — celle de la succession — semble être réglée avec le suivi de l’ordre constitutionnel, le premier jour de l’après-Karimov se jouait déjà avec les intrigues diplomatiques, entre absences remarquées et rencontres plus ou moins affichées.

Registan enterrement karimov

Trois présidents à Samarcande autour du legs de Karimov

Trois présidents, tous de pays ayant une frontière directe avec l’Ouzbékistan, ont fait le déplacement à Samarcande samedi matin : le turkmène Gurbanguly Berdimukhamedov, le président tadjik Emomali Rahmon et le président afghan Ashraf Ghani. Tous se sont rendus à cet enterrement pour rendre hommage à Karimov, mais aussi dans l’espoir de relancer leurs relations avec Tachkent et les nouveaux détenteurs du pouvoir.

Le président afghan a fait référence, d’après l’agence officielle ouzbèke UzA.uz, dans son discours de condoléances prononcé à Samarcande à « l’importante participation (d’Islam Karimov) dans le rétablissement de la paix et de la tranquillité en Afghanistan ». Il est vrai que l’Ouzbékistan a contenu la poussée des talibans et autres islamistes vers le Nord dès les années 1990, puis a loué des bases aux forces de l’OTAN en Afghanistan dès 2001. Collaborant ainsi avec les Américains puis avec les Allemands jusqu’en 2015.

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L’avenir de la stabilité en Ouzbékistan après Karimov est crucial pour le président afghan qui voit en ce moment les talibans avancer dans le district de Kunduz, non loin de la frontière ouzbèke. Sa venue à l’enterrement de Karimov est le signe de l’importance que l’Afghanistan attache à son voisin ouzbek, et surtout des possibilités que pourrait offrir un Ouzbékistan encore plus actif sur le dossier afghan.

Chefs de Gouvernement et Etat

La venue du président tadjik Emomali Rahmon à l’enterrement de Karimov est peut-être le coup diplomatique de cet enterrement. En effet, les conflits personnels entre les deux présidents ont été plusieurs fois rapportés, par Rahmon lui-même. Néanmoins les liens diplomatiques et les rencontres entre les deux présidents n’ont jamais cessé, puisqu’ils se sont encore rencontrés en juin dernier lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shangai organisé par Karimov à Tachkent.

Le président tadjik joue la carte diplomatique

La construction imminente du barrage de Rogun, privant l’Ouzbékistan du contrôle de son approvisionnement en eau, crucial pour le cœur de son agriculture et de son économie — le coton — semblait avoir ravivé les tensions. Le premier ministre ouzbek, Shavkat Mirzioïev, a envoyé une lettre de protestation à Douchanbé le 19 juillet dernier suite aux annonces de l’accélération de la construction du barrage de Rogun par une société italienne. Qualifiant au passage le projet de Rogun, si cher à Rahmon, de « mégalomanie soviétique ».

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Ainsi la présence de Rahmon à l’enterrement de Karimov pourrait viser à rétablir de meilleures relations avec Tachkent et ses nouvelles têtes. Comme le rapporte un article du site d’information tadjik, AsiaPlus Tajikistan, l’amélioration des relations avec Douchanbé pourrait représenter une « victoire facile » permettant au successeur de Karimov de montrer qu’il peut impulser un changement positif. En effet, un règlement des différents frontaliers qui empêchent les citoyens disséminés entre les deux pays de traverser ces frontières facilement, serait une véritable amélioration de la qualité de vie pour les deux populations.

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Rahmon et Innoyatov

Rahmon a publié des photos de l’évènement sur son site internet officiel, le montrant entouré et en discussion proches avec tous les membres importants du régime Karimov et de la succession. Fait exceptionnel : il a même publié une photo de lui avec l’extrêmement discret — puisqu’il n’existerait que deux photos de lui — chef des services de sécurité ouzbek, Rustam Innoyatov, qui est vu comme le faiseur de roi par certains analystes, durant la transition du pouvoir à venir. Est-ce là une preuve de la confiance déjà retrouvée entre Rahmon et le régime ouzbek ?

Le président turkmène annule un déplacement pour être présent

Le président du Turkménistan, Gurbanguly Berdimuhamedov est le seul à avoir annulé un autre rendez-vous diplomatique — au Kirghizstan — pour se rendre immédiatement et à la dernière minute à Samarcande, tandis que Ghani et Rahmon n’avaient eux pas d’autres engagements internationaux. L’importance des relations avec l’Ouzbékistan pour le Turkménistan (longue frontière et histoire communes) est logiquement passée avant celle des relations avec le Kirghizstan (aucune frontière commune, et de nombreuses divergences politiques).

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Ainsi le président turkmène n’a pas manqué l’occasion de réchauffer les relations avec l’Ouzbékistan, profitant de l’émotion autour de la disparition du président Karimov. Comme le rapporte le journal officiel turkmène « Turkmenistan – Zolotoi Vek », Berdimuhamedov a annoncé lors de son discours d’hommage que « des places et des squares du Turkménistan, non seulement dans la capitale, mais aussi dans l’ensemble des villes du pays, seront nommées Islam Karimov », ce qui a été visiblement bien reçu sur les réseaux sociaux ouzbeks.

premier ministre kirghiz

Ceux qui ont brillé par leur absence

Le président russe Vladimir Poutine et son homologue kazakh Noursoultan Nazarbaïev, ainsi que Xi Jinping, étaient présents pour le G20 en Chine. Le premier a envoyé Dmitri Medvedev, le second Karim Massimov et le dernier, Chan Gaoli, tous trois premiers ministres (vice premier ministre pour Gaoli).  Le G20 étant une excuse plus que valable pour ne pas venir, étant donné le court temps entre l’annonce officielle, vers vingt-trois heures à Tachkent le vendredi, et le début des cérémonies le lendemain vers neuf heures du matin.

Cependant c’est la non-venue du président kirghiz, Almazbek Atambaïev, qui a fait polémique jusque sur la scène politique kirghize. Le leader du parti Ata-Meken, Omourbek Tekebayev, appelant ce que le président kirghiz se rende à Samarcande. Atambaïev a cependant préféré rester au Kirghizstan pour s’occuper de l’ouverture des jeux nomades, grand évènement préparé depuis un an par les autorités sur les rives du lac Issyk-Koul (où devait venir le président turkmène). À noter que l’ouverture des jeux nomades se faisait dans la soirée alors que l’enterrement de Karimov à Samarcande se déroulait dans les premières heures de la matinée.

Ce qui peut expliquer que Atambaïev ait envoyé son premier ministre à sa place, Soronbay Jeenbekov, c’est que les tensions à la frontière entre l’Ouzbékistan et le Kirghizstan sont remontées au plus haut depuis plus d’une semaine, à cause de l’occupation d’un bout de territoire revendiqué par les deux Etats par l’armée ouzbèke. La mort de Karimov ne semble pas avoir changé les positions ouzbèkes sur ce point puisque les forces ouzbèkes sur le territoire disputé ont été renforcées le samedi même de l’enterrement. De plus, la délégation ouzbèke n’a pas participé à l’ouverture des jeux nomades au Kirghizstan le même jour que l’enterrement.

Les grandes absentes de l’enterrement d’Islam Karimov étaient les chancelleries occidentales, qui avaient pour certaines leur ambassadeur sur place, mais n’ont envoyé aucun message officiel — même pas de condoléance — en provenance d’Europe. Seule la Maison blanche a envoyé un message de condoléance en mentionnant « l’ouverture d’un nouveau chapitre des relations entre les deux pays » et en appuyant sur l’importance « d’un futur basé sur les droits de ses citoyens » en Ouzbékistan.

Medvedev et Mirzioïev

Poutine était peut-être absent, mais Dmitri Medvedev a eu le droit à une rencontre en aparté photographiée (par les services de presse du premier ministre russe) et reportée publiquement (par Interfax) avec le premier ministre et président de la commission d’organisation de l’enterrement, Shavkat Mirzioïev. Le premier ministre ouzbek, qui serait le plus clair prétendant au poste de président, a remarqué qu’ « il fallait encore consolider la relation d’alliance (entre la Russie et l’Ouzbékistan) (…) que nous sommes prêts pour cela ». Ainsi la Russie semble porter ses espoirs sur la personne de Mirzioïev pour raviver les relations entre les deux pays, ce qui affirme également l’hypothèse de Mirzioïev comme successeur. 

enterrement karimov

Une succession encore plus claire après l’enterrement

L’autre intrigue de cet enterrement était la succession de Karimov. Après avoir annoncé que l’Ouzbékistan suivrait l’ordre constitutionnel, désignant ainsi le porte-parole du Sénat, Nigmatulla Youldachev comme président provisoire, reste à savoir qui tire les ficelles de cette transition. L’ensemble des acteurs principaux de la transition étaient présents à l’enterrement, sans montrer aucun signe de conflit, renvoyant au contraire une image d’unité et de consensus sur la transition. Cependant il y avait quelques absents…

Lire à ce sujet sur Novastan : Le président provisoire de l’Ouzbékistan est Nigmatulla Youldachev

famille Karimov

Avec seulement la femme d’Islam Karimov, Tatiana Karimova, et sa fille, Lola Karimova, présentes lors de la cérémonie d’enterrement et de plus réduites au silence, c’est bien la fin de l’influence d’une famille sur l’Etat ouzbek qui est acté. La seconde sœur, Goulnara Karimova, connue pour ses extravagances de chanteuse et ses velléités de pouvoir était même absente des cérémonies. Elle reste sous le coup d’une assignation à résidence depuis 2013, suite à des affaires de corruption, mais surtout ses affirmations de plus en plus claires qu’elle voulait succéder à son père.

enterrement

Alors que certains médias, avec des sources dans des mouvements d’oppositions ouzbeks, dont le site web AsiaTerra, annonçaient que Rustam Azimov avait été mis sous assignation à résidence au début de la semaine, ce dernier est apparu sur les photos de la cérémonie, portant même le cercueil de Karimov, épaule à épaule avec Mirzioïev.

Cela vient confirmer les démentis venant du ministère des Finances (dirigé par Azimov) et publié par Sputnik Ouzbékistan. Cette image des deux principaux concurrents pour la succession portant le cercueil de Karimov montre l’unité au sein des sphères dirigeantes ouzbèkes sur la tenue de la transition. Même le discret Innoyatov, le chef des services de sécurité, s’est montré publiquement lors de l’enterrement.

Le premier ministre Shavkat Mirzioïev, qui recevait les chefs d’Etat, semble clairement être le chef d’orchestre de ces cérémonies et donc de la transition ; reste à voir si cela va se concrétiser au cours des 3 mois dont dispose le président provisoire, Nigmatulla Youldachev, pour organiser des élections.

La Rédaction

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