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L’Ouzbékistan crée une division de « blogueurs patriotiques »

Le ministère ouzbek de l’Intérieur a lancé le 1er mai dernier un groupe de « blogueurs patriotiques » pour lutter contre l’intolérance en ligne. Cette stratégie alimente de nombreux débats sur les potentiels dérives d’une politique d’influence numérique qui n’est pas sans rappeler les « fermes à trolls » russes. 

Le gouvernement ouzbek a publié le 25 avril dernier, sur son portail officiel, une feuille de route pour la formation d’une division de « blogueurs patriotiques ». Le groupe sera chargé de surveiller les conversations sur les réseaux sociaux, sites et blogs du pays pour traquer la formation « d’atmosphère d’intolérance » entre les internautes. Si de tels cas sont relevés, ses membres pourront intervenir dans les conversations pour proposer des idées positives et promouvoir le respect de la loi.

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Entrés théoriquement en fonction le 1er mai dernier, les blogueurs sont composés majoritairement d’étudiants de l’Université des technologies de l’information de Tachkent, la capitale, de membres de l’Union ouzbèke de la Jeunesse et de volontaires. Considérés par le gouvernement comme les plus à même de comprendre les codes des plateformes numériques, ils travailleront en coopération avec le Service de sécurité d’État et le ministère de l’Intérieur ouzbek, à l’initiative du projet.

Cette décision s’inscrit dans un programme d’ampleur destiné à freiner la diffusion en ligne de contenus jugés extrémistes, baptisé « Sur les mesures d’amélioration de la prévention du crime chez les mineurs ». Les blogueurs patriotiques seront financés par l’État ouzbek, le Fonds de développement de l’Union de la jeunesse, ainsi que par les amendes liées aux infractions numériques.

Des débats sur de potentielles dérives autoritaires

La création d’une communauté de blogueurs au service du gouvernement ouzbek a soulevé de nombreux débats sur les potentielles dérives de la régulation d’Internet dans le pays. Et pour cause, il n’y aurait pour certains qu’un pas entre « l’élimination du nihilisme juridique des étudiants », la promotion des politiques du président Chavkat Mirzioïev sur les réseaux sociaux, et les campagnes de troll visant à discréditer des opposants au régime.

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En 2005 déjà, le gouvernement avait organisé la mise en ligne de commentaires favorables aux services de répression après le massacre des manifestants d’Andijan, accusant les terroristes islamistes d’avoir fomenté l’insurrection. En 2011, des internautes patriotiques prenaient la défense de Lola Karimova, la fille de l’ancien président ouzbek Islam Karimov (1989-2016). Celle-ci avait intenté un procès contre le site d’information français Rue89 pour l’avoir désigné comme « fille de dictateur ». Dans les deux cas, le Service de sécurité d’État a été mis en cause pour avoir recruté des journalistes.

Aujourd’hui, la contribution de jeunes volontaires au travail d’influence numérique du gouvernement ne rassure que peu. Des membres de l’Union de la Jeunesse et étudiants de l’Université de Tachkent, institutions parties prenantes au projet, ont conduit par le passé plusieurs campagnes de troll. Celles-ci avaient alors ciblé des détracteurs de l’association et critiques du système d’enseignement du pays. L’Union a rapidement communiqué sur les « blogueurs patriotiques », se déclarant contre sa création et niant toute implication.

La manipulation de l’information dans le contexte régional

En réalité, la formation d’un groupe de blogueurs patriotiques en Ouzbékistan n’est que l’institutionnalisation de pratiques largement répandues dans l’espace post-soviétique. En Europe de l’Est, dans le Caucase et surtout en Russie, des internautes patriotiques et leur équivalent automatisé – les « bots » – s’emploient depuis plus d’une décennie à soutenir leur gouvernement ou à discréditer les opposants. Leur but, qu’il s’agisse d’individus isolés ou travaillant pour le compte d’un État, est d’exploiter les plateformes numériques d’intermédiation pour engendrer, orienter ou détourner des réactions dans un but prédéfini.

Historiquement liée aux services de sécurité en Asie centrale, la maturité des groupes étatiques s’apprécie par le passage d’un discours injurieux à l’élaboration d’une narration rationnelle. La rhétorique s’oriente dès lors sur le succès et la stabilité du pouvoir politique défendu. Il est cependant intéressant de noter que pour des raisons historiques et politiques, la composition de ces groupes et leur stratégie diffèrent selon le contexte national.

L’influence de la Russie et de ses « fermes à trolls » sur les groupes centrasiatiques, soulignée par plusieurs commentateurs, demeure néanmoins sujette à caution. Les « blogueurs patriotiques » ouzbeks ou « fabriques à réponses » tadjiks semblent pour l’heure ne cibler qu’un public national, loin des ambitions de déstabilisation représentées par l’Internet Research Agency de l’oligarque russe Evgueni Prigojine pendant les élections américaines de 2016.

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Les « fakes » et blogueurs patriotiques constituent, au contraire, un moyen de défense en langue vernaculaire contre les prétentions russes sur le cyberespace de la région. Dans ce conflit asymétrique, l’Asie centrale reste en effet l’une des cibles privilégiées de la désinformation russe, notamment via les réseaux sociaux russes VKontakte et Odnoklassniki, généralement préférés dans la région à leurs concurrents occidentaux.

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En somme, les gouvernements kazakh, kirghiz, tadjik et aujourd’hui ouzbek prennent petit à petit conscience de l’intérêt de soigner leur image sur un medium en pleine expansion auprès de la jeunesse. En 10 ans, le nombre d’internautes en Ouzbékistan a ainsi triplé. Bien que floues, les missions des « blogueurs patriotiques » ouzbeks devront éviter les écueils commis par leurs prédécesseurs et homologues, au risque de ne plus encourager les débats des étudiants, mais de les faire taire.

Vadim Alinov
Rédacteur pour Novastan

Relu par Aline Simonneau

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