Tadjikistan Ouzbékistan Boukhara Samarcande

Comment vivent les Tadjiks d’Ouzbékistan ?

Ces dernières années les relations entre le Tadjikistan et l’Ouzbékistan ne sont pas au beau fixe : depuis longtemps les citoyens des deux pays ont besoin de visa pour traverser leurs frontières (ce qui n’est pas le cas pour la plupart des pays de la CEI) et les lignes aériennes entre les deux pays n’existent pas. Plusieurs points de passage entre leurs frontières ont été fermés, et les médias nationaux publient régulièrement des articles accusatoires écrits par des « experts ».

Mais loin des jeux politiques, les deux peuples, Tadjik et Ouzbek, ne se tournent pas le dos : il y a beaucoup de mariage interethniques, la culture et les traditions sont très similaires, et mêmes les goûts culinaires se ressemblent. Surtout, les Ouzbeks au Tadjikistan et les Tadjiks en Ouzbékistan rêvent seulement de vivre enfin amicalement avec leurs voisins.

Reportage à Boukhara et Samarcande où de nombreux Tadjiks vivent dans les deux plus célèbres villes ouzbèkes.

« D’où êtes vous ? » nous demande une passante alors que nous photographions le mausolée d’Amir Timour à Samarcande. Elle nous a tout de suite remarqué, puis regardé pendant quelques minutes avant de nous aborder.

« Nous sommes du Tadjikistan, de Douchanbé. 

Comment ça, la frontière est ouverte? » – nous demande-t-elle avec un air surpris.

Pour comprendre son étonnement, il faut expliquer que la frontière est certes ouverte, mais il n’y a pas de ligne aérienne, et il faut toujours des visas pour visiter le pays voisin. Les points de passage entre les deux pays ne sont pas tous ouverts. Par exemple, le point de passage qui intéresse particulièrement notre interlocutrice est celui qui relie la ville de Sarazm au Tadjikistan, dans la vallée de Zeravshan, avec le village de Djartepp dans la région de Samarcande en Ouzbékistan et qui est fermé depuis 2010. Et cette fermeture a alors pesé lourd sur le secteur touristique – très important pour la région. Par ce point de passage passe un des chemins touristiques les plus populaires entre Samarcande et Pendjikent et plus loin, avec les lacs tadjiks de Magrouzor et Iskanderkoul. Les compagnies touristiques s’y sont bien adaptées, mais notre interlocutrice s’en rappelle encore fraichement.

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« Ah c’était le bon temps avant, un claquement de doigts et tu étais déjà au Tadjikistan. D’ici jusqu’à ce point de passage c’est très vite fait, ou alors tu t’asseyais dans l’avion et te voilà à Douchanbé » – nous dit-elle avec nostalgie. – « J’ai de la famille dans la vallée de Zeravshan, et cela fait longtemps que je n’ai pas pu les voir… Comment va Emomali Rahmon là-bas ?

Il vit bien, comment va Islam Karimov ?

Il va bien aussi. » – échangeons-nous avec un sourire complice.

Pour les siens : des réductions…

A Boukhara, il est encore possible d’entendre du tadjik. Bien sûr, les locaux vous diront que leur dialecte tadjik se différencie fortement de celui que l’on peut entendre au Tadjikistan, mais on ne peut s’y tromper c’est bien la même langue et tout le monde se comprend. Alors quand les Boukhariotes entendent des Tadjiks dans leurs rues, ils les accueillent avec bienveillance comme un peu des leurs.

Tadjikistan Ouzbékistan Boukhara

Dans un des petits bistros cosy de Boukhara, le garçon nous apporte le menu. La seconde fois qu’il vient vers nous il ne peut se retenir de nous demander : « Ne seriez-vous pas par hasard de Douchanbé ? » Nous lui disons qu’il a bien deviné, alors il nous sourit largement, et lorsqu’il nous amène l’addition, il nous mentionne que le restaurant nous fait une réduction de 20% parce que nous sommes des leurs.

« Comment ça va là bas à Varzobé, bien, sûrement ? (un endroit touristique en vogue près de Douchanbé) » – nous demande le garçon. Nous lui répondons que tout va bien là-bas – comme d’habitude et que même sous la plus lourde chaleur, la rivière reste rafraichissante. Alors le garçon de café nous raconte la dernière fois qu’il s’est rendu à Douchanbé chez des parents, il se sont rendus à Varzobe et y ont préparé des chachlyks. « Peut-être mes petits enfants pourront toujours y aller ! » rêve-t-il alors.

Tadjikistan Ouzbékistan Boukhara

Tadjikistan Ouzbékistan Boukhara

Bien sûr, en théorie il n’y a pas d’interdiction pour les Ouzbèks de se rendre au Tadjikistan. Il suffit d’aller au consulat ou à l’ambassade et de demander un visa. Mais il faut tout de même avoir une invitation officielle de parents ou d’organisations pour les citoyens ouzbèks afin de pouvoir recevoir un visa pour le Tadjikistan. De plus, pour les citoyens ouzbèks il ne faut pas seulement un visa tadjik, mais également un visa de sortie délivré par l’administration ouzbèk (visa qu’il faut pour sortir de l’Ouzbékistan pour aller dans tous les pays – ce pays étant un des derniers au monde à pratiquer ce système – hérité de l’URSS). Pour recevoir ce visa de sortie, il faut également une bonne raison.

Lorsqu’il s’agit de travailler en Ouzbékistan, ce n’est pas compliqué pour un citoyen tadjik de recevoir un visa, mais pour visiter ce pays pour des raisons personnelles, il faut aux Tadjiks de sérieuses justifications, comme par exemple, des funérailles, un mariage, ou quelques autres évènements familiaux sérieux. Il y a également quelques exceptions : par exemple les habitants des zones frontières peuvent traverser les frontières sans documentations officielles autres que leurs cartes d’identités. Mais cela a tendance à être réduit et disparaitra certainement bientôt si l’on se fit à la tendance. Depuis l’an 2000, il y a un régime de visa entre les deux pays, alors qu’avant tout le monde pouvait voyager librement sans contrôle.

« Nous sommes Boukhariotes »

Au milieu des ruelles antiques de Boukhara les portes sont toujours ouvertes et les habitants vous invitent facilement à boire le thé dans les magnifiques cours intérieures faites de vieilles pierres et de bois magnifiquement sculptés. Nous nous rendons alors dans la maison de l’historienne et éthnographe Barno Mansourova.

« Nous nous désignons plus comme Boukhariotes. Pas comme Tadjiks, ni comme Ouzbèks, mais comme Boukhariotes – nous affirme-t-elle – C’est tout à fait à propos, car nous avons une culture et des traditions très différentes qui rendent les habitants de Boukhara unique. »

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Les Boukhariotes sont en effet différents. Dans les rues se promènent de nombreuses femmes en robe faites de matériaux traditionnels – principalement l’Ikat – la soie antique – mais sur des modèles très européens et modernes. De plus si vous leur parlez, elles pourront vous répondre dans trois langues, qu’ici tous maîtrisent parfaitement, le russe, l’ouzbek et le tadjik.

« Autrefois à Boukhara les écoles étaient principalement en langue tadjike, mais leur nombre a sérieusement diminué durant la période soviétique. Et maintenant il ne reste que des écoles en langue russe et ouzbèke et il y a même une école en hébreux – héritage d’une des plus vieilles communautés juives du monde. » nous explique Barno Mansourova.

Dans la vie courante et entre eux, les Boukhariotes parlent en langue tadjike. Il n’est pas rare que les Boukhariotes se marient avec des Tadjiks du Tadjikistan. Mais les mariages ouzbeks-tadjiks sont très nombreux et conservent le caractère multiculturel antique de cette ville.

« Chacun d’entre nous a dans sa famille des Ouzbèks, et tous les Ouzbèks de Boukhara ont également des Tadjiks dans leur famille, nous vivons ensemble depuis si longtemps » nous rappelle l’historienne.

Les Boukhariotes vivent unis, ils sont avant tout tournés vers le business, depuis toujours, aujourd’hui c’est le tourisme. Ils ont appris à raconter l’histoire de leurs familles aux touristes et à garder leur patrimoine. Ce qui est remarquable c’est que la plupart ont réussi à conserver la maison de leurs ancêtres, sans se les faire confisquer par les Bolchéviks, durant les années de répression des bourgeois et koulaks des années 1930 notamment. Barno Mansourova explique que les Bolchéviks ne s’intéressaient alors pas au vieilles maisons privées de l’antique cité de la soie, une chance.

Tadjikistan Ouzbékistan Boukhara

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« Pourquoi auraient-ils pris nos maisons, alors que nous leur avons donné toutes nos richesses, notre or, nos bijoux et diamants ? » nous fait-elle remarquer. « A quoi nous auraient servi notre or et nos diamants alors que nous n’avions pas de pain ? Nos grands-parents ont tout échangé contre les roubles de papiers des soviets, et avec ça ils ont pu acheter du pain et survivre. Heureusement que nous avions beaucoup d’or à cette époque – Boukhara a toujours été une riche ville. »

Et Boukhara n’a pas été seulement emplie d’or et de richesses matérielles. Le poète et dramaturge tadjik, Djalol Ikromi, a nommé Boukhara, dans un de ses fameux textes, la ville aux douze portes. Alors que la ville n’a jamais eu que onze portes dans ses épaisses murailles. Barno Mansourova explique que la douzième porte de Boukhara, c’est le cœur des Boukhariotes, et que celle-ci est toujours grande ouverte. Elle l’était déjà il y a mille ans lorsque les premières murailles furent érigées, et elle l’est toujours – pour les Boukhariotes c’est une loi – tous ceux qui viennent à Boukhara sont toujours accueillis à cœur ouvert, sans distinction d’ethnie, de langue ou de nationalité.

Article paru sur Open Asia

La Rédaction

 



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