L’Islam au Kirghizstan : l’expansion silencieuse ?

Chaque vendredi le carrefour entre les rues Toktogul et Moskovkaya, dans le centre de Bichkek, est plus bruyant et peuplé que d’habitude. Une Mosquée Centrale se trouve là. Des milliers des musulmans s’y réunissent pour suivre leurs engagements religieux. Ici on peut rencontrer des adultes et des enfants, des riches et des pauvres… On peut très bien comparer cette place  au « musée des peuples », tant elle reflète la diffusion de l’islam au Kirghizstan et le caractère expansif de cette religion.

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Comment observer la progression de l’islam au Kirghizstan aujourd’hui ? Premièrement, elle se manifeste par l’augmentation du nombre de mosquées. Si au milieu des années 1990, il y avait environ un millier de mosquées, ce nombre est doublé à présent : il y en a plus de 1700 officiellement enregistrées par la Commission Gouvernementale des Affaires Religieuses de la République kirghize. Il y a également neuf universités islamiques, environ 60 «madrasas»  (l’école musulmane, où les enfants prennent connaissance des principes de la religion et du Coran) et presque la même quantité de centres islamiques et associations musulmanes. Outre cela, il y a quelques centaines de mosquées sans enregistrement spécifique (1).

En ce moment même, une nouvelle mosquée centrale est construite à Bichkek. Une fois achevée, elle sera la plus grande du pays, avec des minarets de 60 mètres de hauteur. Le sponsor principal du projet est la Turquie. Ainsi, le monde islamique étranger contribue à la diffusion des convictions islamiques dans la région par des «déluges» financiers essentiels.

D’après les recherches de la Commission Gouvernementale des Affaires Religieuses, les mosquées ont environ 250 000 visiteurs réguliers participant au «namaz» (prière) du vendredi et qui vivent activement leur religion. Et en ce qui concerne les «mullas» (les prêtres musulmans), ils sont formés dans les nombreuses madrasas et centres islamiques. L’Université de l’Islam compte environ 350 étudiants. L’intérêt de la jeunesse pour l’islam augmente également. Malheureusement, ces écoles et universités religieuses ne peuvent assumer complétement une formation laïque incluant les principes universels de notre temps.

On doit ajouter que l’islamisation touche non seulement le peuple ordinaire mais concerne aussi l’élite politique du pays. Il y a trois ans, le gouvernement tentait d’en finir avec la laïcité.  Malgré l’opposition des défenseurs du statut laïc du pays, les députés ont accepté une chambre spéciale au Parlement et l’interruption des séances pour le «namaz», la prière, réalisée cinq fois par jour. Et ces réformes passent devant la résolution des problèmes économiques et sociaux du pays.

Or, il n’y a jamais eu de religion unique au Kirghizstan. Dans la région, l’islam a commencé à se développer bien plus tardivement que le bouddhisme et le christianisme. Et sa diffusion s’est surtout produite durant quelques périodes spécifiques. La première est l’apparition de l’Islam en Asie Centrale. Mais on ne peut pas qualifier l’islam de cette époque comme très expansif.

La deuxième période, c’est celle de la colonisation russe, quand la diffusion de l’Islam a été poussée par les pouvoirs tsaristes. Les colonisateurs comptaient utiliser l’islam comme un facteur d’intégration pouvant aider à gouverner la région. L’administration russe a ainsi invité des « mullas » tatars pour diffuser l’Islam et le contrôler totalement. A cette période l’Islam commence à se transformer sous l’influence des traditions nationales (2).

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L’étape suivante – c’est une disparition totale de la religion sous l’U.R.S.S. Finalement, la «résurrection » de la religion en commun et surtout de l’Islam constitue la dernière période, et la plus importante, pour montrer la diffusion de la religion de Mahomet.

Dans son étude, Kadir Malikov, directeur du centre «La religion, le droit et la politique», souligne qu’aujourd’hui la population centre-asiatique est avant tout présentée comme musulmane, au moins dans le sens traditionnel. Au niveau historique et culturel, l’Asie Centrale -et notamment la vallée du Ferghana- étaient les centres forts de la diffusion de l’Islam en Asie. Cela dit, comme nous l’avons évoqué, l’Islam au Kirghizstan a ses particularités. C’est ne pas l’islam « pur », comme dans les pays islamiques de l’Orient. D’un côté, il y a les musulmans modérés. Ils sont instruits et cultivés, respectent les représentants d’autres religions et gardent un certain recul vis à vis des valeurs religieuses, sachant leur relativité. De l’autre côté, il y a des croyants plus agressifs envers les non-musulmans, et dont beaucoup d’ailleurs ne connaissent guère leur propre religion. Et il y a le troisième groupe – ce sont les musulmans fanatiques et dans les courants radicaux. Le nombre de ces derniers augmente assez rapidement.

Depuis l’indépendance kirghize, l’Islam a grandement progressé pour rattraper ses positions affaiblies en 70 ans de communisme. Les pays musulmans se sont activés en créant un espace islamique informatique et idéologique. Ce sont là des relations dangereuses pour les pays indépendants et laïcs comme le Kirghizstan, en ce qu’ils peuvent se trouver sous l’influence politique et économique immense de ces pays.

En ce qui concerne l’influence de l’Islam sur l’économie, le journaliste d’une radio allemande “Deutsche Welle”, Alexandre Tokmakov, donne l’exemple de la propagation les «principes islamiques financiers». Un traité a été signé à l’an 2006 entre Bichkek et la Banque islamique du développement. Il prévoit de créditer les activités qui ne sont pas en contradictions avec les principes de la « charia », la loi islamique.

Par ailleurs, la religion laisse une empreinte dans la culture. Chaque jour, les Kirghizs voient de plus en plus d’hommes vêtus de robes longues et de femmes cachant leur visage. Chaque supermarché a un plein assortiment de produits «hallal». Malikov estime que l’influence de l’Islam dans le pays est croissante. Selon lui, il s’agit de consacrer les efforts à l’instruction pour amener l’Islam au niveau intellectuel. C’est pourquoi les organisations non-gouvernementales et les universités proposent des cours d’enseignement des religions à l’école. Ces cours peuvent montrer le sens réel de chaque religion et promouvoir la tolérance. Ils peuvent ainsi réduire l’influence des courants islamiques extrémistes.

Aujourd’hui, dans un grand nombre de pays occidentaux, les musulmans participent aussi fructueusement à la vie sociale et culturelle locale. Malgré la politisation de la présence de leur religion, ils respectent les lois de leurs pays respectifs et n’admettent pas de conflits de  nature confessionnelle. Cela s’explique en particulier par le niveau élevé de l’enseignement religieux et l’adaptation successive aux lois laïques.

La diffusion de l’Islam sans le développement intellectuel de la société peut mener des plusieurs conflits entre les fidèles et les laïcs, on peut trouver des divisions profondes parmi le peuple. C’est pourquoi une des questions les plus importantes auxquelles doit faire face le gouvernement kirghiz aujourd’hui est l’adaptation des fidèles aux conditions d’un pays laïc et leur intégration dans une société moderne.

Aïdaï ERIKOVA
Journaliste pour Francekoul.com
Étudiante à la faculité des relations internationales de l’Université Slave Kirghizo-Russe, Bichkek, Kirghizstan

Relu par Florian COPPENRATH


Les sources :

  1. Алмазбек Атамбаев: Есть силы, которые хотят сделать Кыргызстан страной, управляемой со стороны / Almazbek Atambaïev : il y a des forces qui veulent faire du Kirghizstan un pays-marionnette
  2. Malicov K., Ousoubaliev E., «Les musulmans de Kirghizstan et le processus politique», Bichkek – 2008.
  3. В Кыргызстане стремительно распространяется ислам / L’islam se propage précipitamment au Kirghizstan
  4. Светскость и Ислам в Кыргызстане: конфронтация или союз? / Laïcité et l’Islam au Kirghizstna : confrontation ou union ?
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